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Je vais vous ressortir de mes archives une anecdote un peu défraîchie mais pas sans rapport avec mon retour au boulot, sur les transports en commun.

Je me déplace de préférence à pieds : pour avoir pris le métro quelques fois (une, surtout) lors de mon arrivée à Tokyo (je me perdais dès que je m'avisais de prendre une ruelle - Mon sens de l'orientation aurait fait marrer un dyslexique souffrant de strabisme), j'ai fait voeu de ne pas y remettre les pieds, sauf en cas de force majeure ( exemple : les deux convenience store les plus près de chez moi n'ont plus de Nutella à minuit. Grosse, grosse force majeure)

Je ne vais pas vous servir la soupe habituelle sur la promiscuité, la chaleur dans les rames, les joies du rugby urbain quand il faut y rentrer, d'autres le feront à ma place. Pour moi il y a pire que d'être collé à un cadre quadragénaire visiblement en conflit avec ses glandes sudoripares (peut-être pas pour vous, soit) : quand le cas de figure se reproduit avec quelqu'un qui visiblement n'est plus vraiment en vie, c'est là que ça devient drôle.

J'ai lu je ne sais plus où que le métro de Tokyo "accueillait" chaque année dans les 800 suicidés, soit pour les nuls en math, plus de deux par jours.

Petit question amis lecteurs : où croyez-vous que se retrouvent la plupart des âmes dont il est question, sachant qu'exorciser chaque portion de rail ou chaque rame exigerait que je sois issu d'une portée d'octuplés ?

Ceux qui ont répondu "Elles restent dans le métro" gagnent mon respect éternel et inconditionnel (sauf s'ils écoutent du Avril Lavigne. Je leur demanderais de me foutre le camp en silence et de fermer la porte derrière eux. S'ils se demandent pourquoi, la réponse est ici.)

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Avril 2006 - Ligne Marunouchi

A cette heure-ci, il n'y a pas grand-monde, il est trop tôt pour ça. Je n'ai pas dormi de la nuit, pour arriver avant la foule, déjà, mais aussi parce que j'en étais incapable.

Le nez dans un magazine, je déchiffre péniblement un article portant sur les fonctions du nouveau téléphone de Toshiba, déchiffrage d'autant plus voué à l'échec que je ne suis pas tellement à ma lecture mais à essayer de saisir une présence. C'est en relevant le nez que je vois ce qui me rend nerveux depuis quelques minutes déjà : un type assis juste en face, de l'autre côté de la rame, me fixe obstinément. Il ne se contente pas de me regarder sans me voir comme le font les autres passagers avec leur vis-à-vis, non, il me dévisage clairement.

Que ce soit dit : je n'ai strictement rien d'exceptionnel physiquement, je suis même totalement quelconque. Ce matin j'ai un banal jean et un pull, je fais mon âge ni plus ni moins, je n'ai ni accessoire rituel, ni kimono, ni maquillage ni quoi que ce soit (Et croyez-moi, avant que je ne vienne dans la capitale, j'ai déjà été attifé comme un véritable onmyôji). Indécis, je souris à mon observateur, qui ne me répond pas, continuant à me fixer en silence. Soudain, le magazine m'apparaît comme un bunker, dans lequel je me retranche, la gorge plus sèche. Bien que je n'ai jamais vraiment connu cette sensation, je suppose que c'est celle que ressentent des dizaines de lycéens avant de passer un oral, des centaines de candidats pour un entretien d'embauche. La "première représentation", le premier pas...Et de toute ma vie, je n'ai jamais autant voulu prendre la couleur de la banquette sur laquelle je suis assis, façon marron-caramel peluche miteuse.
le "Bru toofu", donc...(j'ai mis des mois à piger ce que c'était que ce foutu "blue tooth", que mon vague anglais m'avait permis d'identifier comme "dent bleue" sans que je vois le rapport avec la téléphonie mobile. C'est dur d'être un péquenot).

"Vous n'auriez pas vu ma serviette ?"

Si je n'avais pas les sens plus aiguisés que la moyenne, ce con me collait une crise cardiaque. Je ne l'ai ni vu ni entendu quitter son siège pour se diriger vers moi, pourtant il est à moins de dix centimètres de mes pieds, le regard fiévreux et répète en détachant chaque syllabe.

"Ma...ser-viet-te."

En soi, un type qui me demande de lui retrouver sa sacoche n'aurait pas de quoi me mettre en émoi.

Seulement il a le teint blanc.

Son cou forme un angle bizarre.

Et dès l'instant où il a ouvert le bouche, le silence a succédé au sifflement régulier du métro, comme si j'avais soudainement les oreilles bouchées.

Et il rapproche de plus en plus son visage du mien.

C'est mon premier travail sans personne pour m'épauler. Il y a trois jours, juste avant mon départ pour Tokyo, on m'a appelé "maître" pour la première fois.

J'ai 18 ans, les mains crispées sur mon foutu journal, je suis le premier onmyôji du Japon...et face à l'esprit d'un salary-man qui veut récupérer une sacoche, disons-le vulgairement, je suis à deux doigts de faire dans mon froc.

La bouche complètement sèche, les yeux douloureusement écarquillés, je le regarde, incapable de tourner simplement la tête, figé sur mon siège. Finalement, je parviens à articuler quelques mantras, attrapant entre le pouce et l'index les perles du mala que j'ai autour du poignet (mala : collier rituel en grosses perles de bois ou d'os...j'ai cru comprendre que certains occidentaux en accrochent aux rétroviseurs de leurs voitures. Sans commentaire. Non, vraiment.). Loin de faire reculer le fantôme, cela semble l'enrager : sa bouche s'ouvre grand et une sorte de caquètement couvre sa voix tandis que son cou se déforme, s'allonge, laissant voir des marques profondes sur toute la gorge. Et moi je continue à bredouiller mes minables incantations, que je sais complètement inutiles puisque que je suis incapable de me concentrer, paralysé par la peur.

Mon premier travail pour mon arrivée à Tokyo, confié par le ministère des transports : un fantôme qui terrifiait les voyageurs à hauteur du quartier administratif de Shinjuku. Sauf que l'exorciste que je suis se liquéfie de trouille, quelle est la procédure d'urgence dans ce cas ?

Alors que la bouche du fantôme s'apprête à se coller à mon visage, j'ai une espèce de réflexe, tout mon corps se tend comme un ressort et je bondis hors de mon siège sous les yeux des voyageurs médusés, remonte la rame au pas de course et me colle à la porte la plus éloignée de mon siège. Je compte dix secondes, pressé contre la vitre, en sueur et le métro s'immobilise à quai. Sans même regarder la station où je suis, je me précipite à l'extérieur, traverse les couloirs pour ne m'arrêter qu'une fois que mes jambes ne peuvent plus me porter. Je m'assois près d'un escalator, agité de frissons, les yeux rougis et les tripes encore nouées de panique. Je ne culpabilise même pas d'avoir lamentablement raté, je ne me sens ni spécialement minable, ni incompétent. J'essaie de rassembler mes pensées, de me calmer, pour commencer. Et lorsqu'un agent du métro vient poser sa main sur mon épaule en me demandant si tout va bien, c'est tout juste si je ne crie pas.

***

Pour la petite histoire, j'ai quand même failli me faire embarquer pour ébriété ce jour-là : entre mon teint de faïence mal cuite, ma visible envie de me vider l'estomac dans une bassine et mes jambes flageolantes, la murge simulée était presque parfaite.

Mais le meilleur restait à venir : le savon qu'allaient me passer le premier ministre et ma mère, que les agents du métro avaient appelée puisque j'étais mineur (et incapable de leur expliquer ce que je foutais à six heures du matin, blanc comme un linge et malade de trouille dans les couloirs de la station Shin-Nakano). Je me suis fait "recadrer" pendant plus de deux heures dans le bureau du conseiller.

Que j'étais une "catastrophe".

Que la formation de mon père n'avait visiblement servi à rien.

Et qu'est-ce que ce serait quand je devrais affronter un véritable démon ? J'allais me mettre à pleurer ?

Qu'on ne me payait pas à rien foutre, tant qu'à faire.

Ma mère ajoutant dans sa magnanime considération une fois que nous étions seuls et qu'elle s'apprêtait à repartir à Saitama qu'elle souhait que cette déception soit pour elle la dernière. La pauvre, on ne peut pas dire qu'elle ait été exaucée...

C'était il y a quatre ans, quelques jours seulement après ma venue à Tokyo et comme à peu près tous les événements importants dans ma vie, j'avais cafouillé.

Si je ressors cette anecdote, c'est aussi par ce qu'elle a trouvé sa conclusion hier.

Tôt le matin, je suis passé à Suginami : la veuve qui m'a accueilli ne m'a posé que peu de questions quand je lui ai présenté mon autorisation gouvernementale. Et j'apprécie de ne pas avoir du fouiller dans les affaires du mort, elle se souvenait très bien de l'endroit où elle avait rangé la serviette. Un simple oubli, me dit-elle, un souvenir qu'elle n'a pas voulu laisser aux autorités. J'essaie de lui expliquer. Elle m'arrête et me réplique qu'elle ne veut pas savoir. Quand je ressors de l'appartement, je me sens à peine soulagé que ça ait été aussi simple. Simple mais pas facile, si je voulais jouer sur les mots...

Puis j'ai repris le métro et à hauteur de la station, je le vois qui se détache de la masse compacte de la foule au milieu du wagon pour se diriger vers moi.
Alors qu'il se penche , je lui tends simplement sa serviette, sans un mot. Il ne les comprendrait pas. Ne les entendrait pas, peut-être. Il y a un instant de flottement, puis il me la prend des mains et son visage s'apaise tandis qu'il l'examine, avant de la caler sous son bras et de me saluer.

"Merci jeune homme. Je vous laisse, je vais être en retard."

"Oui..."

Pour ça...il n'a jamais que quatre ans de retard. Je lui adresse un sourire poli alors qu'il disparaît lentement, puis tout à fait. J'inspire à fond. Il est 6h du matin, ma journée n'est pas finie.

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/sekihan/2291686661/

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