A l’hôpital, il y a un interne blagueur qui - chaque fois qu’on m’amène- me demande si j’ai ma carte fidélité. Connard.

Il a noté que “tiens, cette fois c’est moins méchant”.  J’ai simplement le bras en carafe et j’ai oublié un peu de mon sang dans un bâtiment de Shinjuku, quelque part entre l’ascenseur et le hall.

La mauvaise nouvelle c’est que je ne vais pas pouvoir me servir de mon bras pendant un mois.

La bonne nouvelle c’est que ça m’a disculpé d’un quintuple meurtre.

*****
"Navré, je ne suis pas taxidermiste"

Je n'ai même pas eu besoin de toucher le cadavre pour savoir qu'aucune énergie "anormale" ne s'en dégageait. Et vu son état, je n'en avais aucune envie. De loin, on aurait cru un sashimi géant.
Le légiste échange un regard avec l'inspectrice de police, qui soupire.

"Ecoutez, Kondo-san, si ça ne tenait qu'à moi, je ne vous aurais pas appelé. Mais mes supérieurs préfèrent que vous examiniez ce cas."

Je n'ôte pas les mains de mes poches.

"Vu le nombre de morceaux sur la table, c'est pas les causes de décès qui manquent. Vous pouvez le ranger." Je rétorque au légiste sans même regarder mon interlocutrice. Je ne fais pas partie de ces types qui sentent leur fierté piquée au vif en voyant une femme haut gradée.

Je fais juste partie de ceux qui n'aiment pas l'autorité. Avec ou sans service trois pièces.

Elle se permet un sourire moqueur qui me hérisse littéralement :

"Ce qui inclut des raisons "anormales". Vous pourriez regarder un peu mieux ?"

Ha oui et j'aime encore moins les femmes qui passent sur moi leur complexe de Diane. Haut gradée ou pas.

Ceci dit, elle a eu raison d'insister. En me penchant sur le visage - enfin ce qu’il en restait - de l'homme je note quelque chose de bizarre dans la bouche.

"Il n’a plus de langue ?"

"Non. Sectionnée net." M'affirme le légiste.

Le sourire de l'inspectrice vient de lui relier une oreille à l'autre lorsque je reconnais de mauvaise grâce que c'est effectivement "étrange". Rien de plus.

"C'est le troisième décès ces derniers jours."

"Hm." (J’émets ce son pour signifier poliment que je m'en fous. Mais les choses polies sont toujours très mal comprises.)

"Dans la même entreprise."

"Hm."

"Kondo-san, si ça ne vous intéresse pas, dites-le moi franchement."

"Je viens de vous le dire deux fois. C'est de votre ressort, pas du mien. Très bien, sa mort est bizarre mais il ne reste aucune aura, rien, aucune empreinte magique. Pour moi, c'est juste un cadavre dont je ne peux rien tirer. La prochaine fois, n'attendez pas qu'il soit passé par le frigo avant de m'appeler."

"Même si je vous montre ça ?"

Le problème principal de cette inspectrice, ce n'est pas tant qu'elle me parle comme à un môme. C’est surtout qu'elle confond la morgue avec un plateau de tournage et ménage son suspens.

Elle vient de me brandir sous le nez un plastique contenant un petit papier très familier.

"Vous pouvez me dire ce que c'est ?"

"Un fuda. Le genre qu'on utilise dans mon métier."

"Vous ne devinerez jamais quelles empreintes on a retrouvé dessus."

"Les miennes."

"Vous avouez ?"

"Avouer quoi ? Que je suis le seul à savoir faire ce genre d'item magique ? Et que par conséquent à part mes empreintes, je ne vois pas qui d'autre aurait pu coller ses doigts dessus ?"

Haut gradée, théâtrale et passablement conne. Le trio gagnant, super. Et à voir son sourire, je suis pas prêt de m'en débarrasser. Elle est absolument persuadée que j'ai décimé les représentants de ce cabinet de détectives. Et que je suis assez bête pour laisser mes petites affaires sur les cadavres, bien en évidence.

"Et si on prenait le problème dans l'autre sens ?" Je propose "Quel intérêt j'aurais eu à tuer trois personnes que je ne connais même pas ?"

"Je suis contente que vous me posiez la question, Kondo-san."

Je vais pas être content d'entendre sa réponse, je crois surtout.

"Parce qu'eux semblaient très bien vous connaître."

Et elle me tend une enveloppe pleine de clichés, dont je reconnais très bien le modèle : c'est moi. Dans la rue. Dans un café. En train d'ouvrir ma porte.

"Et d'après ce que nous avons trouvé chez le dernier détective tué, il est probable que vous les intéressiez beaucoup. C'est une bonne façon de "prendre le problème dans l'autre sens", vous ne trouvez pas ?"

Je fais la grimace et fourre les photos dans l'enveloppe avant de la fixer.

"Ça veut dire que je dois vous suivre ?"

"Pas tout de suite, malheureusement mais je fais le nécessaire."

"Inspecteur, je suis ravi de voir que vous n'êtes pas payée à rien faire. Mais je vous annonce que vous risquez votre promotion, là."

"Et vous votre tête, Kondo. Au sens propre."

"Ha, vous vous êtes toujours pas mis à l'injection létale ?"

Je jette les clichés sur une des tables d'autopsie avant de tourner les talons.

"Vous devriez en parler avec vos supérieurs. La pendaison c'est pas très fashion."

Elle perd brusquement son sourire et me précise avant que je ne sorte, que mon immunité, elle s'en tamponne et qu'elle déteste "les petits cons dans mon genre qui se planquent derrière leur titre".

J’ai bien pris note, c’est précisément pour ça que j’ai fait ma petite enquête. Cette charmante inspectrice m'en veut, visiblement et adorerais me voir tomber. Et vu ma réputation au sein du ministère, il se pourrait que mon immunité soit sur un siège éjectable. Donc, pas question de traîner.

Plus généralement, ça m'agace qu'on me croit capable de tailler les gens en pièces alors que je ne supporte pas de vider un poisson. J'ajouterai que je n'aime pas qu'on me prenne en photo et que les survivants du cabinet vont avoir pas mal d'explications à me donner.

On voudrait me foutre un tueur à gages aux fesses qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

Une petite visite dans ce cabinet s’impose. J’avais quelques doutes...pas réellement une idée de coupable, plus une impression désagréable. Soit on avait tué ces trois types pour me foutre ça sur le dos...soit et là c’est plus inquiétant, pour me protéger.

Parce que dans le dernier cas, je connais le nom du coupable. Et je reconnais surtout sa manière de procéder.

****
Le cabinet Yashima était dans un immeuble de Shinjuku, sur un seul étage...Pas une grande agence, mais remarquablement bien placée vu sa taille. Je passe le portique et m’engouffre dans l’ascenseur...depuis plusieurs minutes, ma désagréable intuition va en s’amplifiant.

Si on avait voulu me charger, il y avait des moyens plus simples que de buter les représentants d’une petite agence de détectives. Soit, ça risque de faire un peu tache mais je peux m’en tirer malgré tout...Et je suis tellement brouillon qu’il y a sans aucun doute plus efficace pour me faire foutre en taule.

Au-delà de ça, j’avoue que j'aimerai savoir pourquoi on m'a tiré le portrait dans toute la ville.

Alors que j’atteins le troisième étage, un coup sourd retentit au-dessus de ma tête et la cage d’ascenseur est violemment secouée. Par réflexe, je me colle à plat ventre, mains sur la tête.

L’ascenseur s’est immobilisé. Au-dessus de moi, j’entends des crissements, des grincements...

Ho merde.

J’arrive trop tard. Il faut que je sorte et vite...Plus facile à dire qu’à faire : avec le vertige que je me paye, pas question d’aller faire le con dans le puits. J’écrase le bouton d’urgence. Pas de réponse.

Second coup au-dessus de moi et la cage d’ascenseur tremble encore. Le plafond s’enfonce, gondole sous les coups...Il y a combien sous mes pieds ? Six mètres ? Dix mètres ? L’idée de faire une chute libre dans cette putain de boîte en métal me tord l’estomac à me le faire exploser...je transpire, la bouche sèche et appuie à nouveau sur le bouton d’urgence.

“Petit con.”

Je n’ai même pas le temps de me retourner qu’un coup de patte me projette contre le miroir du fond, laissant de profondes déchirures dans mon blouson. Il a retenu son coup. Je halète, au bord de la crise de panique. Six mètres...dix mètres...Le plafond éventré laisse voir les câbles de l’ascenseur alors qu’une forte odeur animale me monte au nez.

Le souffle court, je tâtonne, essayant d’attraper mes fuda...et je sens une haleine chargée par l’odeur du sang m’arriver en plein visage.

“Pourquoi n’es-tu pas resté avec la police ? J’aurais pu définitivement t’innocenter...” Gronde la voix, à moins de deux centimètres de moi. “S’ils savent que tu es venu ici, tu vas finir en cage.”

“Tu...as tué les autres ?” Je demande, la voix nouée. La cage d’ascenseur tangue encore, me donnant la nausée. Ça y est, j’ai trouvé mes fuda. Dans un si petit espace, si jamais il m’attaque, ça ne me servira pas à grand-chose. Il me souffle encore dans la figure et j’ai l’impression que je vais partir dans les pommes.

“Bien sûr. Je n’ai pas réussi à savoir pourquoi ils avaient ce dossier sur toi....Aucun d'eux n’a été très coopératif, je dois dire. Alors à défaut d’autre chose, ils m’ont servi d'avertissements. Je ne doute pas que le message soit passé, quel que soit leur commanditaire.”

Respirant à fond, je fixe Gekkô, tellement proche de moi qu’il pourrait me défigurer d’un seul mouvement de mâchoire. Ses six paires d’yeux rouges, au-dessus de sa gueule, se plissent de concert. Ses deux rangées de dents pointues sont rougies de sang, je crois même voir des lambeaux qui en dépassent.

“C’est pour ça que j’ai laissé quelques...signes sur le dernier corps. Pour que le commanditaire sache pourquoi ils ont fini dans cet état.” Gronde-t-il en s’approchant encore. Je reste assis, tendu, le visage en sueur. “ Mais je ne pensais pas que la police irait jusqu’à te soupçonner. Il va falloir trouver autre chose...”

“Autre...chose ?”

Gekkô m’envoie une autre bouffée d’haleine ensanglantée dans la figure et je serre les doigts sur mes fuda. Je n’ai jamais eu l’opportunité de m’en servir. Il m’a happé le bras avant que je n’ai simplement esquissé le mouvement, refermant les dents dessus. Je me fige, les pupilles dilatées...C'est moins la douleur que cette impression de déjà-vu qui me pétrifie alors que Gekkô enfonce dix millimètres de son émail dans mon avant-bras....Il tire brutalement et j’étrangle mon hurlement de douleur alors qu’il me traîne jusqu’aux doubles portes.

“Si tu veux t’évanouir, c’est maintenant.” Me dit-il avant d’avoir une sorte de grondement que j’identifie comme un rire. En voyant le puits de l’ascenseur dans lequel il m’entraînait, j’ai appliqué ce sage conseil.

***
“Et vous n’avez rien vu ? Vous ne pouvez vraiment pas le décrire ?”
L’inspectrice me fixe, debout devant mon lit d’hôpital.

“Pas eu le temps. Il m’est tombé dessus dans l’ascenseur.” Je réplique.

“Et je suppose que vous étiez sur les lieux parce que ?”

“Pour leur dédicacer les photos, bien sûr.”

Grand sourire, auquel elle m’oppose un reniflement de mépris.

“Pour un “professionnel”, Kondo-san, vous vous êtes fait avoir facilement. Vous n’avez pas pensé que vous risquiez de tomber l’assassin ?”

“Pour une “professionnelle”, ne pas faire protéger les survivants, c’est se faire avoir aussi, non ? Non, ne vous excusez pas, vous ne pouviez pas être occupée à me faire coffrer et faire le reste de votre boulot en prime.”

“Nous avions assuré leur protection. Notre agent a été tué aussi.” Me réplique-t-elle d’un ton polaire.

“Les risques du métier. En définitive, je m’en sors pas si mal, non ? Un mois d’immobilisation...Les médecins disent que rien de vital n’a été touché.”

Évidemment.

Il n’aurait pas pris le risque de m’esquinter durablement. L’inspectrice paraît hésiter quelques secondes puis range son carnet.

“C’est vrai que vous refusez les injections de calmants, Kondo-san ? Autodiscipline ?”

“Non, prudence. Tout ça m’a rendu un tantinet parano...Vous accepteriez de vous faire shooter à ma place ? ”

“Vous pensez que l’assassin pourrait en avoir après vous ?”

Ça ne m’aurait servi à rien de balancer Gekkô. Les témoins ont vu un type aux cheveux blancs me traîner dans le hall, laissant derrière moi une belle trace rouge, avant de m’abandonner sur le perron et de s’éclipser au beau milieu de la panique. Je me suis réveillé dans l’ambulance. Alors expliquer que l’un des plus important PDG de l’industrie agro-alimentaire m’a bouffé le bras après avoir massacré l'intégralité d'une agence de détective…j’ai l’intuition qu’à défaut de la taule, ça m’aurait potentiellement valu une camisole.

Je suis sorti ce matin, le bras en écharpe et une pile de recommandations que je ne vais bien sûr pas suivre, comme d’habitude.

“Il” m’attendait à la sortie de l’hôpital. Impeccable, souriant dans un costume sans un seul faux-pli, devant sa voiture avec chauffeur.

J’ai préféré rentrer à pieds.

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/abnelgonzalez/2115938623/

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