Pas une ligne dans les journaux de la semaine avec la nuée de journalistes qui étaient présents sur le parvis du palais de justice de Tokyo : même après des années de pratique, je suis toujours impressionné par la capacité de mon estimé employeur pour étouffer toutes les affaires dans lesquelles je trempe.


En même temps, je dois bien admettre que la seconde puissance mondiale peut difficilement laisser filtrer qu'elle utilise une espèce de prêtre shintô en guise de ghostbuster, même auprès des américains, on passerait rudement pour des cons.

Ce matin, petit coup de fil du ministre pour me rappeler qu'il serait "opportun d'avertir de mes déplacements et de mes missions en dehors du cadre gouvernemental" (NDT : ce serait gentil de nous prévenir quand tu va foutre le bordel sans qu'on t'ai demandé
de le faire, mon canard). Je lui ai répondu, sirupeux, que je passerais bientôt pour me faire greffer un gps. Bien que ça soit très subtil, il m'a semblé que sa manière de raccrocher traduisait un agacement certain.

Si vous vous posez la question, je n'ai pas repeint les marches du palais de justice au rouge, je n'ai pas non plus rasé une partie du bâtiment par inadvertance. Mais j'ai rencontré mon mystérieux "commanditaire", grâce à qui j'ai failli voir mes derniers neurones encore viables s'envoler en fumée (souvenez-vous). Et j'ai été assez...déçu à vrai dire.

Parce que je ne suis tout simplement pas intervenu dans ce qui s'est passé mardi, je suis resté spectateur et ça m'a laissé une impression assez amère, en définitive. Ca a toujours quelque chose de profondément rageant de pouvoir renvoyer une âme d'où elle vient, d'être capable de raser un bâtiment sans même remonter ses manches et de se retrouver aussi impuissant devant un drame ordinaire.

A quoi elles servent mes années d'entraînement, nom de nom ?

En fait je suis juste quelqu'un qui intervient quand c'est déjà trop tard, pour limiter les dégâts collatéraux, comme ces types qui balancent les corps dans les fosses communes pour éviter une contamination des survivants.

C'est fun, ça fait du bien au moral, autant dire qu'à l'heure actuelle, je suis en transe, j'envisage même de léguer mon corps à la science, pour avoir un vague sentiment d'utilité. Alors le coup du fil du ministre, pensez comme je m'en cogne.

***

Mardi, j'arrive donc aux aurores devant le palais de justice et m'adosse à un des arbres qui bordent l'entrée, déterminé à fusionner avec le tronc si nécessaire mais à attendre toute la journée si besoin est. Même s'il pluviote, peu importe, de toute manière je doute que mon interlocuteur me fiche la paix si je ne me pointe pas.

Il y a peu de passage, quelques magistrats, des cols blancs, qui passent en trombe sans même me regarder, un groupe d'étudiantes qui longent le trottoir et me jettent un regard en biais en gloussant (je crois que je ne déplais pas à la gente féminine de cette tranche d'âge, mon côté "clodo" sans doute. L'égout et les couleurs, quoi...) et je reste là, la tête vide de pensée, mon shiki s'ébrouant légèrement sur mon épaule chaque fois que quelque chose de vaguement inhabituel passe à proximité.

Ha je sens une once de perplexité là, à base de "qu'est-ce que c'est un shiki ?". Non je n'ai pas adopté de chien fidèle (encore que le conseiller du ministre, toujours collé à mes basques...), c'est un peu plus subtil que ça.

Pour les curieux, voici une définition détaillée : un shiki, ou "esprit serviteur" est une incarnation de l'esprit et de la psyché d'un onmyôji, une forme tangible et une extension de ce dernier. Il est utilisé pour la reconnaissance (il peut se rendre dans les endroits clos ou parcourir de longues distances rapidement) mais aussi pour le combat. Il prend en général une forme animale ou de petit démon, en fonction de celui ou celle qui l'invoque, les miens s'apparentent à des oiseaux ou des petits mammifères.

Pour ceux qui n'aiment pas lire : invocation ressemblant à un quadrupède que j'utilise quand je suis dans une situation de flemme intense et que je n'ai pas envie de me déplacer ou de me bagarrer.

Ce petit détail sémantique réglé, je reprends le fils de mon récit : palais de justice, il flotte, je prends racine.

Mon portable indique près de onze heures du matin et je somnole, assis, sous un crachin qui va certainement me renvoyer sous ma couette et mes litres de sirop pour la toux quand une voie fluette m'interpelle.

"Pourquoi t'es par terre ?"

Je hais les mômes. D'après elle, je faisais quoi, les yeux fermés, la tête baissée ? Le mime ? Ouvrant un
œil plus qu'hostile, je le darde sur la miniature, qui doit approcher les huit ans.

"Je fais le mort."

"Ben ca marche pas. On fait pas comme ça." Me réplique-t-elle d'un ton doctoral.

"Tu es sûre ?"

"Puis tu va prendre froid."

Admirablement constaté. Ma veste et mon tee-shirt commencent à être imbibés à hauteur des épaules, il faut dire que la pluie coule en rigole le long des feuilles pour m'atterrir sur la tête. Je me redresse et m'ébroue légèrement, soupirant lourdement, sans quitter la gosse des yeux. J'ai pas le truc avec les enfants, encore que je l'ai davantage qu'avec le reste de l'humanité. Peut-être parce que je ne leur fait pas peur.

Peut-être par ce qu'ils ne se laissent pas avoir par les apparences, aussi.

"Et toi, on peut savoir ce que tu fais ici ?" Je lui demande en essorant méthodiquement ma veste. "Ta mère ne t'a jamais dit de ne pas parler aux étrangers ?"

"Maman est pas avec moi. Elle est là."

Elle me désigne le palais de justice, devant lequel une petite troupe s'est massée et à en juger par l'armée de micros qui la hérissent, ce ne sont pas des magistrats. J'avoue ne pas m'être penché sur les procès du moment, en règle générale je ne bosse pas avec les juges - difficile de demander à un démon s'il veut un avocat assigné d'office. Mon shiki s'agite et je claque de la langue pour le calmer, tandis que la petite tend les mains vers lui.

"Je veux jouer avec le chat !"

"Ta mère est parmi les journalistes ?"

Je me tourne pour voir un peu mieux les portes qui viennent de s'ouvrir sur deux silhouettes serrées l'une contre l'autre quand j'ai la soudaine impression qu'on m'a enfoncé la tête sous l'eau.

Pas tant la sensation d'étouffer - ça c'est supportable à mon niveau- mais plutôt celle d'être aspiré par une chape froide et lourde, le bruit du
cœur qui résonne violemment entre les tempes et le silence, surtout...le silence malgré qu'à deux cent mètres de moi, la horde de journalistes mitraille, micros tendus, le couple qui descend les marches. Lentement, comme sonné, je baisse à nouveau la tête pour voir que la fillette m'a pris les mains et me tire en direction du parvis.

Mon shiki crache, s'agite, a des soubresauts d'agonie et quand je la suis enfin, c'est comme si je n'avais pas donné l'ordre à mes jambes de bouger. Je devrais avoir peur, chercher un moyen de me libérer...

Mais non. Pas pour cette-âme ci.

Une fois au pied du parvis, nous levons les yeux de concert vers le groupe, plus précisément sur l'homme et la femme qui répondent aux journalistes. La femme, surtout, qui parle, la voix nouée, de sa fille, de la punition que méritait son assassin, condamné enfin par la justice après des mois de bataille juridique...Son mari renchérit, disant que jamais il n'aurait pu soupçonner l'instituteur de la petite, remercie les médias, la police pour son travail et son soutien...

Je ne suis pas en phase avec les autres, c'est un fait et j'ai beaucoup de mal à appréhender tout ce qu'ils peuvent recéler en eux, tant qu'ils sont en vie du moins. Mais, là, serrant la main de la fillette, les faux sanglots de cette mère me filent une nausée sans précédent.

"J'aimais Aya." Déclare-t-elle face à une journaliste qui n'a d'yeux que pour elle.

"Pourquoi l'avez-vous tuée, alors ?"

Ma voix a couvert le brouhaha ambiant, et je ne le dois pas qu'à mon coffre personnel. Un silence lourd succède à ma question et ils se tournent tous, un à un, presque comme des automates, pour me regarder. On se sent seul face à tous ses regards et ses esprits qui ne demandent qu'à croire la solution de facilité, celle qui émeut et qui est tellement plus vendeuse que son alternative sordide. On se sent seul à accuser une femme d'avoir tué sa gamine, même quand la gamine en question vous serre la main, vous demande, muette, justice.

"Vous ne répondez pas ?"

Si ma voix est glaciale, c'est bien mon fait en revanche. C'est pour cacher mon malaise, cette foutue putain de boule qui se forme dans ma gorge alors que je suis pris entre l'aura d'Aya, pressée contre moi et la lente terreur de la mère, qui paraît voir sa fille à mes côtés : ses pupilles se rétractent. Si moi je vois Aya sous la forme d'une simple gamine en ciré coloré, sa mère en revanche doit la voir telle qu'elle l'a laissée après l'avoir tuée. Marques, coups, traces sanglantes...et le regard sombre qu'ont ces fantômes qui viennent nous demander des comptes. A vous rendre fou.

Je ne réagis pas quand la mère d'Aya s'effondre dans un cri, prise de convulsions, appellant son mari. Elle lui reproche de l'avoir laissée seule, de ne pas s'être occupé du "poids" qu'était devenue Aya, d'avoir voulu la garder malgré son handicap...Je ferme juste les yeux, j'essaie de ne plus voir cette foule qui s'agite...La pression redescend alors que le fantôme lâche enfin mes doigts et je tombe à genoux, le souffle court, en sueur, totalement glacé.

"Pardon. Je voulais pas vous faire mal." Me chuchote Aya en souriant "Maman pouvait pas m'entendre mais avec vous c'était plus facile. Pardon."

Inspire à fond, surtout, ne te déconcentre pas. Si elle attaque sa mère, je ne peux pas la laisser faire, c'est la règle : les vivants règlent leurs comptes aux vivants, pas les morts. Je me redresse.

"Vous voulez vous battre ?"

"Ca ne dépend pas de moi."

Je remarque enfin que ses jambes sont comme...tordues, presque floues et elle les regarde, songeuse.

"C'était pour ça alors ?"

"On dirait, oui."

Sur le parvis, ça commence à s'agiter, quelques journalistes regardent à nouveau dans ma direction...merde, merde, merde, j'ai pas besoin d'eux en prime !

Soudain, j'ai le visage d'Aya à quelques millimètres du mien et ses bras qui glissent autour de mon cou.

"Merci."

Son baiser sur mon front achève de me frigorifier alors qu'elle semble fondre sous la pluie qui reprend de plus belle.

***

En tout cas les journalistes n'ont pas réussi à me rattraper mais courir quand on est trempé et qu'en prime on vient de se faire câliner par un esprit revanchard, c'est un peu le cent dix mètres haies avec un boulet à chaque pied. Bien sûr, j'aurais pu aller chercher le dossier d'Aya et de sa mère, comprendre...et j'imagine que tout le monde aurait voulu.

Mais moi j'ai ressenti tout ce qui se passait chez Aya, son désir de comprendre et les réponses ne m'intéressent pas, je me sens d'autant moins concerné que je n'ai été qu'un vague moyen de communication. Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive c'est sûr, mais d'habitude c'était au moins des ados, pas des mômes en fauteuil roulant.

Désolé, on ne peut pas dire que je sois très gai ni très spirituel cette semaine (sur ce dernier point, je trouve pas que ça change énormément de d'habitude, notez). Mais bon, la reprise a été quand même assez dure cette fois.

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