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Honnêtement, vous vous trouvez comment sur les photos, vous ? Peu importe comment vous vous sentez devant l’objectif, cet enfoiré se fera toujours un devoir de faire ressortir tous ces petits défauts qui vous font passer du “plus joli sourire de la fête” à “la poussée d'acné la plus réussie sous sa frange”. En soit, c’est une grande leçon d’humilité que la photographie (ce qui ne m’empêche nullement de faire partie des gens qui rêvent de rentrer son appareil au photographe amateur dans un sac de transport normalement peu prévu à cet usage).

Et quand on est exorciste, c’est un excellent “warning”. Parce que selon votre gueule sur la photo, vous verrez votre situation évoluer de “poussée acnéique” ha “Tiens, vous êtes maudit, il faudrait aller consulter.”. Les adeptes du somnifère film “Ring” s’en souviennent peut-être, lorsqu’une personne maudite est prise en photo, son visage est brouillé. Hé bien ça marche aussi dans la vraie vie, sauf que le fantôme s’emmerdera pas à sortir de votre télé (Vous croyez VRAIMENT que les spectres vont s’amuser à faire de la mise en scène ? Ils sont morts, pas intermittents du spectacle !).

Maintenant que j’ai Shinkin - 10 ans, onmyôji en formation - à domicile  je suis impliqué dans les problématiques préadolescence des gamines, entre autres la transition poupée-maquillage pour les grandes, largement entretenues par leurs sempaï.  Et -ce qui m’amène à faire le lien avec les deux paragraphes précédents - il y a dans la vie de la japonaise un loisir particulièrement vomitif, quel que soit son âge. J’ai nommé : le purikura.

Non seulement vous êtes abominable sur la photo mais en prime vous vous payez le luxe de prendre l’air con en souriant de toutes vos dents (et quand on a dix ans, toutes ses dents, c’est plutôt optimiste) et d’y rajouter des paillettes et décorations diverses, à base d’onigiri-roses, de chatons -roses, de nuages -roses, je pense que tout le monde a saisi la logique. Alors me direz-vous, le ridicule ne tue pas.

Et je vous réponds, fort de mon expérience récente : ça dépend.

****

Shinkin rentre en général toute seule de l’école (pas que ça me plaise, mais on a essayé un temps “je vais te chercher” et après avoir poireauté deux soirs de suite devant l’école pendant deux heures, elle a décrété qu’elle ne m’attendait plus).

Vendredi soir, je somnolais après une journée presque tranquille quand elle est rentrée en braillant un tonitruant “TADAIMA !!!” qui m’a fait bondir jusqu’au plafond. C’est notre “code”, par lequel elle me signale qu’elle est accompagnée (elle hurle), que c’est inoffensif (Tadaima, au lieu de m'appeler directement) mais qu’il est nécessaire que je sois présentable (elle a claqué la porte une fois). Je m’extirpe de mon futon, passe un jean et un tee-shirt et cherche des yeux quelque chose pour m’attacher les cheveux. On dirait un lacet...Bon, entre le clochard et Lassie, j’opte pour le clochard et me les attache avec le truc non identifié.

Dans la cuisine, où Shinkin a entamé le  goûter que je lui ai préparé, je trouve à table avec elle une autre fille, visiblement plus âgée, qui bredouille quelque chose d’inintelligible (“Bonjour”, je suppose).

“C’est quoi, ça ?”

Regard incendiaire de Shinkin, qui vient de lever le nez de son bol.

“Yumako-kun, c’est ma sempaï.”

“Enchanté. Bon, ben je vais vous laisser travailler.”

Ha, la visiteuse tente une nouvelle communication, à base de marmonnements, de bredouillements et d’œillades à ma cousine. On va pas s’en sortir.

“Yumako-kun a un problème, je lui ai dit que tu pourrais t’en occuper.”

“C’est que je ne suis pas orthophoniste...”

“T’es pas drôle.”

“C’est le moindre de mes défauts, tu le sais, pourtant. Alors, quel est le problème ? Ta petite camarade s’est coincée la langue dans son appareil dentaire, qu’elle ne peut pas me l’expliquer toute seule ?”

Je m’approche et la gamine devient instantanément rouge homard. Ha...Apparemment c’est une sempaï de plusieurs années pour que je la mette dans cet état.

“Elle est timide avec les garçons.” Me souffle Shinkin, me laissant déchiffrer sur ses lèvres.

“Bon ben je cause pas dauphin alors explique-moi, toi, quel est le problème, qu’on la remette à la mer !”

Finalement, Yumako fouille dans son sac et me sort une planche de stickers rose à vous exploser la rétine, une série de photos de purikura. C’est là que je vois qu’elle pleure...Et à mon avis ce n’est pas ma proximité, cette fois. Je pose un doigt sur les clichés et les attire à moi avant de faire la grimace.

Les deux visages dessus sont déformés.

“Je suppose que tu es censée être dessus, Yumako-kun.”

Hochement de tête.

“Et l’autre fille ?”

“C’est une copine de classe de Yumako-kun, Chihiro-kun.”

Je sors mon téléphone portable et le pose sur la table.

“Appelle ta copine. Maintenant. Tu lui dis de venir et tu ne sors plus d’ici jusqu’à nouvel ordre. Je ne plaisante pas. Le truc qui t’a fait ça “ Je montre les purikura “ a sans doute encore moins le sens de l’humour.”

Shinkin tend le téléphone à Yumako et je vais verrouiller la porte d’entrée, la scellant magiquement. Moi qui voulais sortir me manger un ramen à Ueno ce soir, c’est râpé.

“Ça fait combien de temps qu’elles ont fait ces photos ?”

“Ce matin.”

Bon, ça ne me dit pas si la malédiction est récente...Mais elle doit l’être, elles seraient déjà mortes sinon.

“Shinkin, tu vas veiller sur ta sempaï, je reste avec vous le temps que la seconde arrive.”

“Elle n’arrivera pas.”

Je me retourne. Yumako est toute pâle et lève sur moi des yeux hagards, le téléphone encore à la main. Apparemment, Chihiro a eu la mauvaise idée de ne pas prendre ces photos “loupées” au sérieux.

Ce qui veut dire pour moi : aller voir les parents éplorés, pour grappiller le moindre détail qui explique que leur gosse n’atteigne jamais sa majorité. Chouette.

“Shinkin, tu fermes tout. Vraiment tout.”

L’idée de les laisser seules ne me plaît pas mais je ne vois pas à qui je pourrais demander de les garder dans la situation présente....Et s’il y a vraiment quelque chose qui en a après Yumako, c’est ici qu’elle est le plus en sûreté.

***

“Ah non ! Vous n’entrez pas !”

Les flics et moi, c’est pas vraiment l’amour fou (surtout depuis que j’ai tué quelqu’un) : ils n’aiment pas me voir foutre mon nez dans leurs belles scènes de crimes. Je décoche mon sourire le plus commercial (inspiré des vendeurs d'électroménager, je n’invente rien) à l’inspecteur :

“Je veux simplement toucher un mot aux parents. La môme est dans quel état ?”

“Crise cardiaque.”

“Mais oui, c’est toujours une crise cardiaque.”

Il me jette un regard sombre :

“Ça suffit, vos conneries. Allez faire votre numéro là où on a besoin de vous, ça nous changera.”

“Voilà la chute de mon numéro.” Je rétorque en lui sortant le purikura “Je peux vous la raconter si vous voulez : une deuxième gosse crève d’une crise cardiaque dans sa chambre après avoir dit qu’elle avait peur à ses parents. Vous venez, vous ne trouvez rien et l’affaire est classée. On fait comme ça ?”

“Votre argument, c’est une photo floue ?”

“A votre avis, comment je suis arrivé là ? Le gouvernement ne m’appellerait pas pour un simple infarctus.”

“Chihiro n’est pas...morte d’un arrêt cardiaque ?”

C’est un gamin quatorze-quinze ans à tout casser, qui vient de parler. Il a l’air passablement secoué...Je m’approche.

“C’était ta sœur ?”

“Ma...Heu...On travaillait ensemble.”

Ok. Compris. La petite avait visiblement trouvé l’intérêt d’un garçon.

“Tu étais avec elle ?”

“Je suis sorti de sa chambre pour aller aux toilettes et je l’ai entendue crier. La porte était fermée...Je suis pas arrivé à l’ouvrir et j’ai appelé un policier dans la rue. J’aurais dû...enfoncer la porte ?”

Le gosse a l’air complètement à l’ouest...Il est même trop choqué pour pleurer. Je ne l’envie pas, même si ma place n’est guère plus confortable. Les gamins, leur seul choc éventuel, ça devrait être de découvrir une fille en sous-vêtements, pas morte, le visage figé sur une expression de terreur. Je lui tapote l’épaule.

“Si tu l’avais enfoncée, tu ne serais peut-être plus là pour en parler. Chihiro a fait quelque chose de...bizarre récemment ? De la magie ou quelque chose du genre ?”

Si la demoiselle avait des pratiques pas très “clean”, il est plus probable qu’elle en ait parlé à son copain plutôt qu’à papa ou maman.

“Non. Chihiro elle disait que tout ça c’était des conneries.”

Ce qui explique qu’elle n’ait pas couru chez le premier exorciste comme sa petite camarade.

“Elle n’allait pas au temple ?”

“Non. Jamais.”

Je le regarde droit dans les yeux.

“Jamais ? Rien ?”

Il ne baisse pas le regard.

“Rien. Mais par contre  elle et moi, on...Euh...”

Je dissimule un sourire. Ce serait cruel.

“Je pense pas que ça ait un rapport, ne t’inquiètes pas. Vous avez un appareil photo sous la main ?” Je m’enquiers en me tournant vers l’inspecteur.

Le flic renifle mais s’exécute et va chercher un numérique avant de tirer quelques portraits du môme, que je m’efforce de rassurer. Il me demande si “Chihiro lui a refilé un truc”.

Elle non...Mais s’il traînait dans le périmètre...L’inspecteur me fait signe que tout est ok. La photo est normale. J’apprends donc qu’une malédiction n’est pas sexuellement transmissible et que ma piste s’arrête à Yumako, terrée chez moi, que je vais sérieusement cuisiner. Se faire maudire, en général, ça ne se passe pas comme une grippe. Ces deux mômes ont foutu leur nez où il ne fallait pas et j’ai besoin de connaître ce “où” si je veux en sauver au moins une. Je m’apprête à faire ma sortie quand on me tapote sur l’épaule.

“Kondo-san...”

“Quoi ?”

L’inspecteur  était en train de faire défiler les clichés sur son appareil. Il m’en désigne un, où j’apparais, à côté du gamin. Je souris.

Visage brouillé.

“Vous n’avez pas pris mon meilleur profil.” Je constate après quelques secondes de silence.

***

Je suis maudit. Non, non, ce n’était pas pour râler, je suis VRAIMENT maudit, je veux dire : perspective de mourir, poursuivi par un fantôme et tout le tremblement. Alors je pourrais bien vous dire que l’angoisse me serre le cœur, que je vais profiter de chaque jour comme si c’était le dernier, mais en fait je m’en cogne. Si je réfléchis de manière posée, de deux choses l’une : soit la bestiole qui me court derrière est une bestiole de force “ordinaire” et je la répands sur mon mur en insistant bien dans les coins, soit elle a le dessus et considérant que je suis l’onmyôji le plus bourrin du territoire, la mortalité va considérablement augmenter à Tokyo (et je ne serais plus là pour le voir).

Posé comme ça, tout de suite, c’est moins stressant, non ?

En réalité, je fais le malin, mais je suis d’humeur chagrine...Non, parce que je viens d’interroger Yumako façon “crache le morceau ou je te casse tous les doigts et je t’oblige à jouer une sonate sur synthétiseur ensuite” et elle m’assure qu’il ne s’est rien passé. Je ferais bien tirer le portrait de toute sa classe mais je manque un peu de temps.

Ha  quand je suis rentré, Shinkin m’a annoncé, badine qu’elle était “peut-être maudite elle aussi”. Ce qui nous laisse un seul vecteur : l’immonde série de photos pailletées.  Prochain arrêt : le purikura. Moi qui aie toujours rêvé d’avoir ma tronche de bouledogue aux yeux cernés encadrée par des déjections roses et des arcs-en-ciel, je ne me sens plus de joie.

A suivre...

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/twicepix/4109525779/

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