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On me demandait la semaine dernière comment un purikura pouvait être hanté, arguant qu’il s’agissait d’un objet récent. Alors je tiens à vous rassurer : quand il s’agit de faire des trucs pas très clean, d’assassiner ou d’agresser son prochain, de faire de la magie noire, le genre humain ne choisit pas de s’entourer exclusivement d’objets datant du siècle dernier ou de l’époque médiévale. Par exemple, un type qui vous poignarde, je ne suis pas persuadé qu’il fasse ça au sabre, avouons que ça manquerait légèrement de discrétion et que c’est plus compliqué à ranger dans la poche qu’un cran d’arrêt. Pour faire  liste non exhaustive, j’ai eu à exorciser une télé, un MP3, un téléphone, un autoradio, un DVD (si, si...) et même...un WC automatique. Ce point étant éclairci, reprenons.

Purikura hanté, moi, ma cousine et sa sempaï maudits, excursion dans tout Tokyo pour trouver l’origine du mal avant qu’il ne nous range tous les trois dans des urnes funéraires. Tout le monde suit ? (pour les retardataires, c’est là).

***
“En fait, on va mourir étouffé plutôt que maudit.”

Takeshita-dôri, pour essayer de vous décrire ça c’est...La représentation miniature de Tokyo, son extrême concentration, mais uniquement sur la partie basse de la pyramide des âges: dix collégiennes au mètre carré, ou lycéennes, ou collégien...Bref vous avez saisi l’idée. Il s’agit d’une rue piétonne comprenant des magasins tendances (ceux où je ressemble à une absurdité anthropologique) et autres repaires pour préado/ado comme Claire’s (Comment je peux connaître ? J’ai une petite fille de dix ans à domicile, à qui il va bien falloir que j’offre quelque chose pour Noël, donc je me renseigne).

Yumako, la gamine qui nous occasionnait tout ce bordel avançait tête baissée, se maintenant le plus loin possible de moi, ce qui lui valait régulièrement un “Mais arrête de t’éloigner, si on te perd dans la foule, t’auras l’air de quoi ?”. Depuis notre entrée  dans cette foutue étuve parsemée de néons et de mannequins, silhouettes décapitées se découpant dans la lumière artificielle, je me sens mal...Ça confirme que ce qui est à l’origine de la malédiction n’est pas loin. Shinkin l’a senti aussi : son shiki sur l’épaule, elle jette des regards furtifs autour d’elle, me tenant fermement la main. La gare d’Harajuku est dans notre dos, nous avançons au rythme soutenu de deux pas toutes les dix secondes, je songe en contemplant la masse en jupe dont le bruit m’évoque un croisement douteux entre une basse-cour et une troupe de souris shootée à l’hélium que je donnerais cher pour un fusil à canon scié. Mais éparpiller de cette façon les petites pisseuses agglutinées devant un présentoir à bijoux serait à priori illégal, d’autant que je viens de penser que Yumako n’a pas prévenu ses parents, qui doivent s’imaginer que leur fille a été kidnappée.

Seulement, sans passer à l’armement lourd, ma patience de maître zen a des allures de chandelles réduite à une flaque de cire cet après-midi. J’opte donc pour la technique dite du “chasse-neige”, en fonçant dans le tas.

“POUSSEZ-VOUS, bordel !”

J’empoigne Yumako par le col de son uniforme pour être certain de ne pas la perdre.

“Alors, ce purikura ?”

“L...Là...”

Déjà qu’il lui a fallu près d’une demi-heure de tête-à-tête et de bégaiement divers pour arriver à se souvenir où elle avait fait sa foutue séance de photos - dont elle est potentiellement ressortie maudite- la voilà qui traîne la patte.

“M...Mais Satoru-san, si on s’approche...Ça va nous tuer...”

“Ça le fera aussi si on l’arrête pas et j’ai pas envie de rester enfermée, moi.” Rétorque ma cousine, que ni la foule, ni mon humeur de chacal arthritique ne paraissent démonter. Merci, Shinkin...Tu es la preuve vivante qu’on peut aimer le rose, les paillettes, les chatons et ne pas avoir rendu son cerveau au service après-vente pour autant. Sa sempaï recommence à émettre des couinements de dauphin.

“Qu’est-ce qu’elle a, la cétacée ?”

“Elle dit qu’elle ne veut pas mourir. Les dauphins, c’est des mammifères, oncle Satoru.”

“Des mammifères en jupe, j’ai vu ça oui.”

Le purikura est bien là où elle l’indique...Vide. Et pour cause : un épais bandeau barre l’entrée.

“Out of order. On doit demander une permission, non ?” S'enquiert Yumako, en japonais cette fois-ci.

“Bien sûr, oui. Et tant qu’à faire on boira le thé avec les autorités, l’une de vous deux va m’acheter des mochi, histoire qu’on arrive pas les mains vides.”

“Heu...J’ai pas d’arg...”

“Il se fout de toi, Yumako-kun.” La coupe Shinkin en haussant les épaules “L’autorisation, on l’emm...”

Je lui adresse un regard rapide, empli de promesses de sévices sanglants et elle rectifie :

“On s’en passera.”

“Exact.”

J’arrache le ruban “out of order” sans autre forme de procès et tends lentement une main devant moi, inspirant avant de fermer les yeux, histoire de savoir à quoi j’ai affaire. La sensation, au départ, est tellement ténue que je ne la perçois pas...Puis je sens, dans ma mâchoire, un engourdissement progressif, qui gagne ma bouche, puis mon nez...Exactement comme si on m’injectait de l’amidon directement dans le visage.

C’est Shinkin qui réalise bien avant moi ce qui se passe : elle me prends mes fuda des mains et se met sur la pointe des pieds en m’en plaquant sur la figure, qui se paralyse, en incantant.  Je dois claquer deux ou trois fois des dents pour que la sensation disparaisse tout à fait et regarde ma cousine :

“Tu viens avec moi. Yumako-kun, ne bouge sous AUCUN prétexte. AUCUN, tu as compris ? Même si ce purikura se met à vomir des geysers verts ou à dégouliner d’hémoglobine, tu ne bouges pas.”

“Ça fait quoi si je bouge ?”

“Si la malédiction ne te tue pas, je m’en chargerais à ma sortie.”

“Heu...Il se fout de moi là aussi ?” Demande la gamine à Shinkin, qui hausse les épaules.

Tant qu’elle est dans mon aura immédiate, elle court moins de risques...Ce n’est pas la distance avec le fantôme qui réduit les chances de se faire tuer mais la proximité d’un “répulsif”. Shinkin m’attrape par la main alors que j’entre dans le purikura...Et comme prévu, à peine ai-je fichu un pied à l’intérieur que le décor parait se dissoudre, avalé par l’obscurité. Sans rien voir, je sens  la main de ma cousine dans la mienne, seul contact avec la réalité. Pourtant, elle m’échappe, glisse...Elle tente de me retenir, sans succès et je l’entends m'appeler alors que j’ai la sensation de tomber, jusqu’à “heurter” un sol rugueux, qui pue le goudron chaud. Si mes sens d’onmyôji me signalent que tout cela n’est pas réel, mon corps a plus de mal à faire passer l’info. Et se ramasser de toute sa carcasse sur l’asphalte - même inexistante - j’ai connu mieux pour améliorer mes problèmes de dos. Je vais encore rentrer en vrac...J’exprime d’ailleurs mon désarroi par une série de jurons de mon cru et entends, lointaine, la voix de Shinkin, qui m’appelle. Pourquoi le fantôme l’a-t-il repoussée et pas moi ?

Soudain, il y a un bruit, comme un crissement de freins et un jet de lumière m’éblouit, alors que je sens l’odeur d’essence qui flambe, le sang, la fumée...Presque aussi réels que si je me tenais sur une route, face à une voiture qui me fonce dessus.

Pourtant ce ne sont que des souvenirs, pas les miens, mais ceux du fantôme qui se terre ici et maudit les gamines venues se faire tirer le portrait. Seulement, je n’ai pas le contrôle sur les dommages que peuvent m’infliger ces illusions. La lumière s’étrécit, jusqu’à n’être plus qu’un point brillant, lequel s’arrête à ma hauteur. Je tends les doigts :

“Je n’ai pas peur de toi. Et la petite non plus. Si tu es si alerte, tu as dû comprendre que nous ne sommes pas venus nous faire tirer le portrait mais plutôt se payer le tien.”

Je referme les doigts sur le point lumineux, qui explose dans ma paume, me forçant à fermer les yeux quelques secondes, titubant, sans être toutefois trop déboussolé pour oublier de serrer mon mala entre mes doigts et de prier pour éviter un second coup...Lequel ne vient pas.

“Insérez quatre cent yen, je vous prie...qua...tre...cen...cen...cent yens, je...vous...prie...”

La voix électronique, ô combien crispante du purikura retentit, se brouille, hoquette et répète en boucle avec écho, jusqu’à mourir dans un gargouillement tonitruant et monstrueux. Quelqu’un a enclenché la machine, de l’autre côté, dans le monde réel. Shinkin, sûrement... Je me redresse et rouvre les yeux, pour me retrouver au milieu d’une sorte d’immense séries de photos lumineuses, dont chacune doit faire ma taille, jusque sous mes pieds...Uniquement des sourires, l’emplacement des yeux et du nez sont barrés de “out of service”. Au plafond, je reconnais mon visage, celui de Shinkin et de Yumako. Si j’étais un adepte des petits champignons qui font faire des bulles à mes neurones, j’embrasserai sans doute mon fournisseur. Sauf que je ne suis pas en plein délire : ce que je vois, c’est le maelström d’émotions et de souvenirs de celle - j’ai la quasi-certitude que c’est une fille - que j’essaie de dénicher.

Et puisqu’il faut faire les choses dans les règles...Je fouille dans ma poche et sors mon portefeuille, en retirant quatre pièces de cent yens. Lentement, je tends le bras devant moi, au milieu de ce nulle part illuminé...Et laisse tomber ma menue monnaie. Lorsqu'elle touche le "sol", toutes les photos se désagrègent autour de moi.

Du menu fretin...Elle ne tient pas le choc face à l’intrusion de la réalité dans son petit royaume. J’ai à peine prié, sans attaquer et elle ne parvient pas à me maintenir enfermé dans ses illusions.

“Tu es forte pour maudire et terroriser des adolescentes mais tu devais bien te douter que la note ce ne serait pas un technicien qui viendrait te la présenter, non ?” . J’avance dans l’obscurité et tends les mains, jusqu’à sentir sous mes doigts la protection - dérisoire- qu’elle a dressé autour d’elle et que je déchire comme du papier, sans même avoir besoin d’un mantra.

“T’es qu’une gamine...”

Pas que ça me surprenne : les fantômes hantent des lieux familiers, ça relève de la logique pure et simple…Et vu le lieu en question, ça ne laissait pas beaucoup de doute quant à l’âge de mon fantôme. Elle est là, assise au milieu de la cabine du purikura, silencieuse, serrant contre elle son sac de cours.

“Je voulais faire de mal à personne.”

“C’est réussi. Tu en as tué combien ? Et tu espérais quoi, t’offrir mon portrait en prime ?”

Elle ne bronche pas alors que je me plante devant elle, fuda à la main.

“Je vais te virer manu militari d’ici, c’est tout ce que ça te fait ?”

J’ai eu de la part des fantômes que je venais exorciser pléthore de réactions : la colère, la peur, le soulagement, toujours exprimés de manière plutôt extrême (c’est à dire qui consistait à me faire me vider de mon capital sanguin par divers orifices) mais elle paraît totalement indifférente, regardant fixement devant elle en silence.

“Vous n’avez pas remarqué ?”

Elle porte les mains à son visage et relève le coin de ses lèvres du bout des doigts, lesquelles retombent lorsqu’elle lâche. Je comprends alors l’étrange sensation qui m’a pris lorsque j’ai sondé le purikura une première fois.

“J’ai le visage paralysé. Okâ-san disait que c’est dommage, j’avais un joli sourire...Avant l’accident. Mais je devrais être contente, ce n’était pas grave...”

Ses mains se crispent et elle lève vers moi un visage de marbre dans lequel sont sertis deux yeux qui brûlent de rage.

“Je vous fais peur à vous aussi ?? A Tous...A tous je leur faisais peur après ça ! Au collège, ils m’appelaient “doll”, les autres.”

Moins que ses yeux, c’est son aura qui m’alerte d’une explosion de colère proche...Autour de nous, le purikura semble se fissurer alors que sa voix enfle et que ses yeux - la dernière parcelle vivante de son visage- deviennent noirs.

“A VOUS AUSSI, JE VOUS FAIS PEUR ?”

“Quand tu hurles comme ça, à part une légère migraine, non tu ne me fais pas peur. Il y a un nom, sur la poupée ?”

C’est tellement simple...Mais ça les calme très souvent, qu’on leur demande comment ils s’appellent. C’est peut-être pour ça qu’on y pense jamais. La gamine me fixe, indécise...Puis ses yeux se radoucissent.

“Mai...”

“Mai, d’accord. Enchanté. Je suis Satoru...Et pour entrer ici, tu te doutes que je ne suis pas tout à fait un humain normal, n’est-ce pas ?”

“Vous allez me laisser mourir ?”

“Morte, tu l’es déjà mais...”

Je redessine le coin de sa bouche du bout de mes doigts.

“Ça ne te dirait pas de me montrer comment tu souris, d’abord ?”

“Vous êtes médecin ?”

“Oui, si tu veux...” Je m’assois à côté d’elle, face à l’objectif du purikura, et dépose contre son visage un fuda. “Je coûte presque aussi cher en tout cas, et ce n’est pas ton corps qui a besoin de soins, là où il est...Ici, il n’y a que l’esprit qui prime. Tu n’as pas réussi à me repousser- ce qui m’indique que tu n’es pas aussi revancharde que tu le penses - mais mon élève est restée à la porte, donc tu as besoin d’aide, tu ne t’apaiseras pas avec le temps. Pourquoi le purikura, Mai ?”

“Je...J’avais l’habitude de venir ici avec les filles de la classe ou...Okura-chan.”

“Ton petit ami ?”

“Il adorait me voir sourire. Je...Je crois que je l’ai tué...Quand il m’a laissée...J’ai sauté sous le métro. Il n’y avait plus personne pour moi.”

“La preuve que si.”

“Vous allez juste me faire disparaître.”

“Pas sans te le rendre, ce fameux sourire. Une éternité d’errance, c’est assez déplaisant, et tu es déjà en retard pour la ligne de départ des réincarnations. Là.”

Je lui baigne la bouche d’eau en priant, le mala autour des mains et elle me les agrippe, alors que son visage entier frémit.

“Mai...Mai, regarde-moi.”

Elle obéit et je souris lentement, l’invitant à faire pareil. Elle se touche les joues alors que ses lèvres se plissent et que son nez se fronce légèrement. Je la laisse se fixer dans l’objectif du purikura.

“C’est vrai qu’il est pas mal ton sourire.”

“Vous, vous l’avez en coin.”

“C’est héréditaire, je le tiens de mon père, celui-là. C’est pas le meilleur morceau de mon code génétique, d’ailleurs. On va y aller, si tu es prête ?”

Elle se mordille la lèvre quelques secondes et rosis.

“Vous ne voulez pas faire une photo avec moi, avant ?”

****
Je suis revenu à moi avachi dans le purikura, ma cousine en train de m’allonger des claques pour me faire “revenir” et Yumako, derrière elle, morveuse et en larmes.

“Oncle Satoru !”

“Ouais, ouais, il arrive.” Je grogne en m’ébrouant “Cesse de hurler, je ne suis pas mort...On peut savoir pourquoi tu me tapes dessus au lieu de sonder mon esprit ? Les cours que je te donne c’est pas pour que tu les remplaces par de la boxe, Shinkin !”

Elle tire la gueule :

“J’ai pas réussi à rentrer dans le purikura tout de suite et j’y suis pas arrivée du tout dans ton esprit.” Je lui ébouriffe les cheveux avec un petit sourire :

“Pas assez efficace, gamine. J’ai eu tort de te retirer tes couches.”

Elle me pince en me faisant une grimace de son cru :

“Je m’en fous c’est pas moi qui me suis fait tirer le portrait avec un fantôme !”

Je réalise qu’en effet, je n’ai pas les photos, que cette peste vient de me barboter et m’agite sous le nez, tout sourire.

“T’es chouette avec des paillettes, oncle Satoru. Je suis sûr que Gekkô-san ou Kokuen-san vont adorer. Mais on peut négocier...”

“Et une bonne fessée, pas d’internet ce soir et au lit à huit heures, ça peut se négocier aussi.” Je grogne alors que Yumako nous regardent tous les deux, hébété. Je la désigne :

“Le temps de ramener flipper le dauphin et on va avoir une conversation sur ton éducation, Shinkin. Donne-moi ces photos ou ça va mal finir !”

Mais entre moi et elle ça se finit toujours bien...Enfin ça dépend pour qui. Elle va être TRES gâtée à Noël, disons...Et je me demande si elle ne traîne pas un peu trop avec les kitsune.

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/nenna/269244110/


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