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Rentré. Pas maintenant. Dormir.

 

Première partie ici.

 

Et pas trop long les commentaires. Des phrases courtes.

 

****

 

Mes pieds dérapent et ma cheville me fait mal, boursouflée et douloureuse. Impossible de remonter, je m’épuise pour rien. La moto et son phare me narguent derrière la glissière, plusieurs mètres au-dessus de ma tête. Je me laisse glisser et inspire profondément avant de me remettre debout, ce qui a pour effet de m’envoyer une vague de douleur dans toute la jambe.

 

Ok, faisons le point :  je suis paumé au beau milieu d’une forêt du col de Jigoku sans portable et sans arme - j’ai perdu ma dague lors de mon cordial échange de politesse avec un des résidents. J’ai mes fuda, mon mala, mon carnet de note et un zeste de trouille qui me tournoie au fond du ventre, pour me contraindre à une concentration optimale. Et la course à pied comme la promenade est à proscrire. Je pourrais me demander comment je vais me sortir de là mais pour l’heure, ce qui traîne dans le coin est ma priorité numéro un, “Est-ce que je vais mourir de faim et de froid ici” est accessoire.

 

Il me reste le cadavre, qu’il va donc falloir que j’examine et kami-sama merci, je n’ai rien bouffé avant de partir. M’agenouillant devant lui, je me penche sur ses cuisses, là où on l’a raccourci.

 

Net...L’os n’a pas résisté.

 

Sans être légiste, je sais bien qu’on peut difficilement trancher un membre sans que ça coince un peu. Pourtant, pas de traces de coupures multiples : celui qui a fait ça l’a réussi du premier coup et je connais peu d’armes capables d’être aussi nettes. Chez les vivants, en tout cas. Donc, mon fantôme a assez de rage en lui pour avoir la puissance d’un hachoir de taille industrielle. Et je n’ai même plus mon cure-dent rituel. Ni de flotte. C’est con, avant de partir, j’aurais dû laisser à Saitama les instructions pour ma cérémonie funéraire, j’ai pas souvenir d’avoir montré à mes élèves comment on procédait.

 

Je cherche d’autres blessures en retenant mon souffle alors que les bourrasques de vent me projettent au visage les odeurs de chair putréfiée. Garde les dents serrées et concentre-toi, t’as senti bien pire dans les cuisines de certains restaurants yôkai…

 

Remontant ce qui reste du pantalon, je tique en palpant la plaie.

 

Un garrot ?

 

On l’a garrotté après l’avoir amputé ?

 

Quel fantôme ferait ça ?

 

Et ça a été plutôt bien fait mais probablement trop tard...Ça ne m’étonnerait pas que le pauvre type se soit traîné pour essayer d’échapper à son agresseur. Ce qui m’a attaqué n’avait pourtant plus beaucoup de substance et pas assez de conscience pour faire ça.  Alors que je me redresse, je perçois un craquement, comme la terre crissant sous un pas.

 

Je me fige et retiens mon souffle.

 

Le vent ?

 

Mes propres pieds ?

 

Mes yeux - pas ceux que mon anatomie m’a fournis et sont aussi utiles qu’une rustine sur un réacteur nucléaire mais mon sens d’onmyôji - scrutent les alentours.

 

Tout est brouillé, je ressens des fragments d’âmes, des flash de douleur...Il n’y a pas que mon cadavre ici présent, dans cette forêt. Mais je n’ai pas rêvé. La terre crisse. Et avec la moto qui braque ses phares en plein sur moi, je suis à peu près aussi discret qu’une parade de Disneyland dans un cimetière. Inutile d’espérer se planquer de manière classique, je suis particulièrement nul pour ça de toute façon, autant utiliser ce qui ne me fait jamais défaut : mes dons pour l’embrouille, y compris ésotérique. Saisissant un fuda, je coince le capuchon de mon stylo entre les dents et trace à la hâte le caractère “ténèbres” avant de le plaquer contre mon front et de marmonner mon mantra d’illusion. Je quitte le giron de la moto et sens le froid m’envelopper alors que je me fonds dans l’obscurité, immobile. Respirer à peine. Pas de bruit. Pas de mouvement. Se focaliser sur le rythme sourd et régulier de mon cœur... Mon illusion est ténue, je suis gelé et épuisé donc encore moins efficace qu’à l’accoutumée, il suffirait d’un rien pour que je redevienne visible. Solide comme un fil de soie...jolie analogie que je ressasse, tous les muscles tendus alors qu’une silhouette se découpe face à moi dans la lumière.

 

Bonne nouvelle, ça semble humain.

 

Mauvaise nouvelle, ça tient un sabre dans la main. Un sabre ici ?

 

“Il y a quelqu’un ?”

 

Une voix d’homme...Impossible de dire s’il regarde dans ma direction et difficile pour moi d’y voir grand chose, je suis trop occupé à trouver une solution pour ne plus respirer. Une sueur glacée me dégouline dans la nuque et je le vois porter la main au pommeau de son arme.

 

“Il y a quel...Ho...Kami-sama…”

 

J’entends un son métallique, puis un bruit sourd et distingue, à quelques mètres de moi la silhouette qui s’agenouille près du cadavre. J’hésite. Au fond, rien ne me dit qu’il n’y a  que les morts qui soient dangereux dans le coin et ce foutu garrot m’intrigue...Pour autant que je sache, il y a eu des précédents d’association de malfaiteurs entre mort et vivant, ce serait très con de me faire avoir par un complice.

 

“Il...y a quelqu’un ?? Là-haut !”

 

Je distingue sa tête, prise dans les phares de la moto. Il n’est pas con, il se doute qu’elle n’est pas arrivée là toute seule - même si elle aurait sans doute pu. Faut pas que je reste là mais avec mon pied flingué et ma discrétion d’orchestre symphonique, si je m’avise de bouger il me repérera vite.

 

“Vous êtes blessé ? Répondez !”

 

L’angoisse perce dans sa voix et il ramène une nouvelle fois la main sur son sabre...Vu son gabarit, j’aurai pas trop de difficulté à le maîtriser s’il se met en tête de vouloir me diminuer. J’ai froid...et même si je sais que c’est une erreur de débutant, voir un autre être vivant me soulage.

 

Non.

 

Pas de conneries. Je dois prendre plus de temps pour évaluer le danger qu’il représente, il pourrait très bien être possédé...ou réellement mort.

 

Il se fige...et regarde dans ma direction, exactement dans ma direction. Je pense que je me suis mordu la langue, j’ai à nouveau un goût métallique dans la bouche...très vite assorti d’un son strident dans les oreilles lorsqu’une forme blanchâtre fond dans ma direction...

 

...Et me traverse, laissant sur tout mon corps une horrible sensation poisseuse avant de se jeter sur l’homme au sabre.

 

Merde !

 

Visiblement j’intéresse moins le fantôme que lui, qui dégaine son sabre, figé de terreur. Amateur…

 

Bon, tant pis pour la couverture, qu’il soit de mon côté ou pas je vais pas le laisser se faire amputer en me curant le nez. Brisant mon illusion, je projette un fuda sur l’esprit, qui s’immobilise en sifflant, à moins d’un centimètre de sa cible avant de tourner son attention vers moi, braquant ses trous béants en lieu et place des yeux….et un sourire fendu jusqu’aux oreilles, plaie sanguinolente s’ouvrant sur le néant. Une douleur aiguë me paralyse et je tente d’incanter pour briser son emprise sur moi. En vain. Il se rapproche et se love autour de mon visage, odeur de cendre, comme une chape gluante dont le froid me brûle la peau. Je veux crier….

 

Lever les bras…

 

Impossible...

 

Je ne respire plus et la sensation me descend dans les yeux, sous les paupières, s’insinue dans mon nez, dans ma bouche, comme si on me versait sur le visage une lave visqueuse et glaciale.

 

Je ne respire plus.

 

Il est en train de….

 

de….

 

Ma gorge...On me fourre quelque chose de force jusqu’au fond de la gorge et la terreur me submerge lorsque je comprends que je ne peux définitivement plus bouger. Une dernière fois, je tente de saisir mes fuda mais c’est peine perdue et alors que le froid gagne mon cerveau, je bascule, pris de convulsions d’agonie.

 

****

 

“Est-ce que tout va bien ?”

 

Je fixe un plafond mal éclairé et une odeur humide flotte...comme celle de l’humus...On m’a installé sous une couverture et une lampe projette sur mon visage une lumière tremblante.

 

“Je vous ai apporté à boire. Surtout, ne forcez pas. Vous êtes resté évanoui pendant deux bonnes heures, vous m’avez fait peur.”

 

“Pas...de quoi.”

 

Ma propre voix me fait tressaillir : étouffée, rauque et sifflante comme celle d’un fumeur sur le point de passer l’arme à gauche. Ma main tâte la couverture et je me masse les tempes, lentement, le geste encore vaseux.

 

“Le...fantôme…”

 

“Disparu pour le moment. Vous êtes fou de l’avoir attaqué sans vous protéger, elle aurait pu vous tuer.”

 

Elle ? Tournant la tête, j’examine un peu mieux l’homme au sabre, accroupi devant le futon. Il a la cinquantaine bien sonnée, le visage buriné et malgré son sourire, l’inquiétude et l’épuisement lui éteignent le regard. Ses gestes sont méticuleux mais je perçois ses mains qui tremblent.

 

Nous sommes dans une petite pièce fermée par deux shôji et je distingue plusieurs sabres, posés sur des présentoirs . Un dôjo...je comprends mieux pourquoi mon sauveteur se trimballe un sabre.

 

“J’en déduis que vous connaissez la chose qui vous a attaqué ?”

 

Alors qu’il lève une tasse jusqu’à mon visage pour me faire boire, il soupire.

 

“C’est ma femme.”

 

“J’aimerais pas être dans votre chambre à coucher, vous savez ?”

 

“Vous y êtes, précisément. Buvez, vous êtes pâle comme un mort. J’ai essayé d'appeler le médecin mais de nuit, il ne se déplacera pas dans le coin. Et la ville est un peu loin pour votre pied.”

 

Je ne sens plus de douleur dans ma cheville...bizarre…

 

En fait...je me sens…froid...engourdi...

 

Je me sens…

 

Retombant sur le futon après une piteuse tentative pour me redresser et avaler une gorgée de ce qu’il me tend, je rive mes yeux au plafond. Ça ne va pas. Pas du tout. Le décor se distord autour de moi et je capte enfin ce qui pose problème. Je ne perçois plus le petit coup régulier dans ma poitrine...mon coeur ne bat plus.

 

Je déraille.

 

Mes poumons se gonflent, pourtant. J’ai de la salive dans la bouche et je sens encore le sang affluer dans mes tempes….

 

“Vous avez mal quelque part ?”

 

“N...on. Dites m’en plus sur votre moitié pendant que je me récupère, enfin que j’essaie, pour aller lui avoiner la gueule. Couper les gens en deux, c’est un hobby commun ?”

 

J’ai étendu les bras en croix et respire profondément, les yeux clos. Reprendre le contrôle….Reprendre conscience de chaque muscle, chaque veine, chaque organe...Relancer mes cinq sens un à un…Je suis en milieu hostile, si je ne me remets pas rapidement, la moindre attaque me sera fatale.

 

“Mon épouse est morte dans un accident, il y a peu...Nous sommes tous les deux kendôka, elle m’aidait à tenir le dôjo. Mais depuis son décès...je n’ai revu aucun de mes élèves. Et à présent, des étrangers comme ce malheureux...”

 

“Mais vous ne trouvez rien de mieux que de rester là ?”

 

“J’espérais la calmer...lui parler. Mais elle ne m’écoute pas !”

 

“Et faire appel à un professionnel ne vous a pas effleuré ? En général, si c’est mort et que ça bouge encore, c’est plus fréquentable, vous êtes au courant ?”

 

Ma voix ne revient pas à la normale. Ma trachée est glacée, douloureuse, comme si une crève foudroyante était en train de me rendre aphone.

 

“J’ai envoyé une demande officielle. Vous n’êtes pas là pour ça ?”

 

Depuis combien de temps est-ce que je n’ai pas checké ma boîte aux lettres, moi ? Trop longtemps, visiblement. Chancelant et en sueur, je me redresse complètement. Tous mes membres tremblent et j’ai des difficultés à respirer, la nausée me faisant tressaillir le diaphragme par à coups.

 

“Si, si...Comment avez-vous fait pour la repousser ?”

 

“Des sûtra de purification...Mais ils sont à peine suffisants pour la maintenir à distance. Elle ne peut pas entrer ici. J’ai bien essayé de protéger les voyageurs mais je n’arrive à rien. Vous allez pouvoir l’exorciser ?”

 

Pas dans cet état, c’est sûr. J’ai salement dégusté. Il tente encore de me coller la tasse contre les lèvres...ça pue l’eau croupie. Ou bien c’est moi qui sens le mort. Je repousse sa main et le fixe, les dents serrées, m’obligeant à garder la position assise.

 

“M...ontrez-moi vos sûtra.”

 

Comment un parfait amateur peut-il tenir à distance un fantôme capable de me mettre une dégelé avec une malheureuse prière probablement copiée avec les pieds sur à peine mieux que du papier-cul ?  

 

J’entends le frottement des shôji alors qu’il sort de la pièce...Me relever...vite. Si mon impression se confirme, je n’ai pas intérêt à continuer ma sieste. Ça tourne mais je parviens à garder la station verticale sans trop pencher. Des yeux, je cherche ma sacoche...posée à l’autre bout de la pièce.

 

Et on m’a vidé les poches, plus de fuda.

 

Trouver une arme, rapidement...Mort ou vivant, ce type ne m’inspire aucune confiance et dans mon état, même un moucheron comme lui pourrait m’éclater le crâne sans problème. Je cherche, cramponné  au mur et avise les sabres posés sur un présentoir, à côté du lit. Face à un kendôka chevronné, j’ai le niveau d’un amateur doué, sans plus mais c’est mieux que rien.

 

Ça n’explique pas pourquoi j’arrive à peine à me tenir droit, pourquoi je ne sens plus mon palpitant cogner - et avec la trouille que je me paye, il aurait de quoi faire un solo endiablé- pourquoi j’ai un foutu goût de cendre dans la bouche...un empoisonnement ? Une malédiction ?

 

“Vous vous êtes levé ?”

 

Je m’appuie contre le mur, masquant le sabre derrière moi.

 

“Je voulais...vérifier l’état de ma cheville. Alors, ce sûtra ?”

 

S’approchant de moi, il me tend un papier replié.

 

“J’en ai cousu dans la doublure de mes vêtements, afin qu’elle ne puisse pas m’attaquer lorsque je sors. Mais ils se consument vite et je suis forcé d’en refaire...Je n’en peux plus, je crois. Mais j’ai pensé...que c’était à moi de m’en occuper.”

 

Je tends difficilement la main et à peine a-t-elle effleuré le sûtra qu’il se désagrège sous mes doigts.

 

Et…

 

Je sens mon corps bouger tout seul.

 

Mon cerveau est dans un tel état de décomposition qu’il n’a pas PU donner l’ordre à mes jambes de me projeter en arrière, impossible, dans mon état il m’aurait fallu près d’une seconde pour voir le sabre s’abattre sur mon crâne.

 

Pourtant, je viens d’éviter un piercing permanent et douloureux au front. Ma main saisit le sabre et le sort du fourreau avec une dextérité dont je n’ai JAMAIS fait preuve, grimaçant à la sensation de coupure sur mon pouce lorsqu’il passe le long du fil de la lame.

 

La lampe ne brûle plus mais la lumière de la lune inonde le dôjo éventré dans lequel le vent s’engouffre en bourrasques glaçées. Sous mes pieds nus, je sens les planches disjointes, les feuilles mortes et la terre. Une illusion...je me suis fait avoir par une illusion, je déconne complètement.  Et face à moi…

 

Le kendôka, décharné et souriant - sans lèvres c’est d’autant plus facile- pointe son sabre sur moi. Son haori en lambeaux pend sur sa peau blafarde et ses bras maigres...pourtant je n’ai aucun doute sur la force qu’il est capable de mettre dans ses coups. Si j’avais l’âme d’un collectionneur, je trépignerais, il es très rare d’avoir un yûrei masculin et à fortiori un couple...Dommage que je n’aie plus mon téléphone, ça vaudrait un chouette statut facebook.

 

“Tu as réussi à rentrer finalement…”

 

Sa voix tonne dans mes oreilles et ma main se resserre sur le pommeau du sabre. Lame inclinée...les mains superposées...Mes cours de kendô me reviennent et je me mets en position. Pourtant, mon esprit analyse à peine ce qui se passe, la peur a sur moi l’effet d’un alcool puissant...

 

Mon sabre s’abat brusquement, visant les poignets et il dévie mon coup de la pointe de la lame. Je tente alors de donner un coup vers le haut et il manque me faire sauter l’arme des mains.

 

“Toujours aussi peu rigoureuse. Et tu te demandes pourquoi je suis en colère…”

 

A qui il parle, putain ?

 

Frappe au ventre.

 

Au ventre !

 

Le froid me fouette le dos et la nuque et je peine à garder la tête levée...j’ai l’impression d’être un somnambule qu’on a traîné hors de chez lui pour le foutre dans une arène, mes bras bougent sans que j’en aie donné l’ordre et tout mon corps tremble comme celui d’un camé en manque. Tout mort qu’il soit mon adversaire tient remarquablement bien sur ses jambes, en revanche. D’un coup que je n’ai pas le temps de parer, il déchire la manche de mon blouson et m’entaille l’avant-bras au sang.

 

Pas de douleur….

 

Et mon coeur qui ne repart pas. Ho merde...Ne me dis pas…

 

Je bloque une seconde attaque, dévie la lame et recule, le dos droit, sans quitter le kendôka des yeux. Chacun de mes pas soulève un nuage de poussière et de terre. Ce n’est plus moi aux commandes…

 

Si je suis parti dans les pommes et si j’ai la sensation d’être immergé dans un pain de glace depuis mon réveil c’est parce que je ne suis plus seul. Elle n’a pas tenté de m’étouffer lorsque je l’ai empêchée d’attaquer son mari, elle a m’a piqué ma place. Le sabre siffle à nouveau et je pare juste à temps pour éviter de ressembler à une pinata.

 

AU VENTRE !

 

“C’est bon, je suis pas sourd !” Je grommelle. Ma voix est atone, méconnaissable. Je m’épuise à lutter contre son influence.

 

Chaque chose en son temps.

 

Dans l’immédiat, ma meilleure chance de ne pas rejoindre ce dôjo de manière définitive, c’est de laisser la squatteuse spirituelle prendre la main. Même si je fais sans doute une belle connerie. Je ferme les yeux et expire, sentant le froid qui me remonte des tripes jusque dans la tête...le bout de mes doigts se referment sur le sabre et mon corps m’échappe totalement, c’est à peine si je sens encore le contact du pommeau contre ma main. Je tourne lentement, sans quitter mon adversaire des yeux...et butte dans quelque chose. Un monticule...d’os ?

 

“Quand tu as voulu partir et que je t’en ai empêchée, les élèves ont voulu t’imiter...Mais je ne pouvais pas les laisser faire. Pourtant…”

 

Il rabaisse son sabre, quelques secondes et lève la tête, me laissant voir sa colonne vertébrale, surplombant le haori, dans le trou saillant de sa gorge.

 

“Contrairement à toi...je n’ai pas pu les retenir ensuite...et puis...il y a eu ces visiteurs. Eux, j’ai essayé de les garder en vie.”

 

“Félicitations. Vous êtes le premier mort prêt pour son diplôme de secouriste.” Je lui rétorque en me maintenant à distance. Ma voix…

 

Une voix de femme….J’ai la nette impression que mon centre de gravité s’est déplacé, je suis forcé de prendre appui sur le mur quelques secondes. Tout s’embrouille…

 

“Ne...Ne mélangez pas votre âme à la mienne...merde ! Concentrez-vous sur le combat !” Je siffle en ordonnant à mon instinct de ne surtout pas la ramener. Je m’efforce de ne pas lui céder pour ne pas la virer séance tenante. Un regard sur mes mains me permet de constater que mes doigts se sont affinés...Non...c’est un simple effet de lumière...ou bien…

 

Je glisse sur le côté pour éviter un autre coup et lève mon arme avant d’asséner un coup à hauteur de la tête puis d’enchaîner sur les flancs et les poignets, le faisant reculer. La colère me gagne, je sens tous mes muscles se contracter, douloureusement. Tuer...L’envie de meurtre me prend aux tripes...Elle m’est familière, après tout, cette vibration dans tout le corps, cette flamme qui vous embrase, vous brûle le cerveau, consume ce qui vous enferme dans un carcan civilisé. Et je frappe. Les dents serrées, je cogne, à coups répétés, sur son sabre.

 

Tête.

 

Flancs.

 

Poignets.

 

Il pare, dévie, les lames sifflent en frottant l’une contre l’autre et je le sens qui recule sous ma violence...notre violence. Une douleur intolérable - celle de l’amputation - me brûle les cuisses mais je l’ignore,  et continue à frapper, hors d’haleine. Je perds le fil…Tout ce que je veux c’est réduire cette silhouette hideuse à un monticule de chair immobile.

 

Tu ne sais pas tenir ton sabre…

 

Même si ta vie en dépendait, tu serais incapable de porter un coup, alors ?

 

Je ne vais pas dire que tu me déçois. Tu le sais déjà.

 

Je t’empêcherai de me quitter…

 

… de partir…

 

Aucun d'entre eux ne partira...

 

Nos pensées s’entremêlent dans un maelström d’images, de sons, de sensations et nous hurlons de concert en fonçant, katana levé. Je ne sais même plus qui est en face...Et ça n’a plus d’importance, j’entends sa voix traînante, son mépris fielleux qui me brûle, intolérable. La trouille ne me contient plus et je fais sauter son sabre en sectionnant la main à hauteur du poignet. Pas de sang...pas même un cri de douleur…

 

Évidemment…

 

Qu’il y-a-t-il de plus dérisoire que de vouloir tuer un mort ?

 

Je rabaisse le katana, essoufflé. C’est la limite, la douleur me rattrape, mon corps ne tient plus, je tremble, des larmes brûlantes roulent sur mes joues et je baisse la tête, suffoqué. Face à moi, le fantôme gronde… le visage déformé, il grandit, grossit, difforme et plus monstrueux encore, sa peau blafarde se déchirant par endroits pour laisser voir les os, son souffle glacé puant me caressant le visage alors qu’il tend ses mains tordues pour me saisir.

 

C’est comme ça que je finis ?

 

Comme ça ?

 

Vidé de mes forces, habité par l’esprit d’une femme mutilée par son mari qui a espéré m’utiliser pour sa vengeance ? Elle hurle dans ma tête, se débat, je ressens les chocs contre mes côtes, presque réels…

 

Non.

 

Ce n’est pas elle.

 

C’est mon propre coeur. Et la douleur, c’est ma cheville sur le point de casser à force d’être sollicitée...Je suis bien vivant, bien vivant, merde ! Et je veux le rester ! Fermant les yeux pour ne plus voir le fantôme si près qu’il va fondre sur moi, je pivote brusquement sur moi-même, sens la rupture dans mon pied et me mords la langue pour ne pas crier alors que le katana frappe le kendôka sous le cou, entre deux vertèbres. Il se désagrège dans un cri qui résonne jusque dans le sol du dôjo, je sens les vibrations dans mes orteils.

 

Puis, le silence…

 

Et la voix de cette femme, qui s’élève dans mon esprit, faisant vibrer tout mon corps.

 

Enfin…

 

Le froid disparaît et la douleur dans mon pied explose alors que le sang afflue et que la douceur cotonneuse laisse place au froid mordant, la peau humide et glacée et l’épuisement. J’étrangle un sanglot avant de m’écrouler au sol. Mon katana retombe, devant moi.

 

La lame est rouillée et entaillée là où j’ai frappé, une vraie ruine, ça doit au moins faire dix ans que ce machin est là, à la merci de la pluie et du vent. Les bras en croix, je fixe le ciel...et écoute les propres battements de mon coeur. Qui me disait que c’était le plus beau son au monde ?

 

“Ce coup-là...c’est pas toi qui me l’a appris, vieux salopard…” Je murmure avant de rigoler convulsivement. Je vais avoir besoin d’un exorcisme et fissa et je vais souffrir le martyre pour remonter jusqu’à la route, sans parler de rentrer sur cette saloperie de moto. Mais je me sens bien, comme ivre d’oxygène après avoir passé trop de temps sous l’eau.

 

“Aidez-moi...quelqu’un…”

 

Je ne remonterai pas. Je n’arriverai même pas à me relever.

 

Aidez-moi...

 

***

 

“Satoru ?”

 

Je cligne des yeux.

 

Quand me suis-je endormi ?

 

Il fait jour et je suis étendu dans un tapis de feuilles mortes, à quelques mètres seulement de la glissière. Gekkô me relève et claque des doigts devant mes yeux.

 

“Lorsque je te disais penser venir te chercher dans une semaine, tu n’étais pas forcé de me prendre au mot.”

 

“Une...une semaine ?”

 

“Presque quarante-huit heures, en fait. Sans eau, sans lumière, sans téléphone...Par pitié, dis-moi que tu comptes devenir adulte avant que ton inconséquence ne te tue. Allez.”

 

Impossible de poser le pied par terre, je grimace et grogne en essayant. Gekkô soupire avant de faire signe à Maro, qui me charge comme un sac sur son épaule et grimpe la pente en deux enjambées avant de passer la glissière pour se diriger vers une grosse cylindrée blanche. Gekkô nous devance.

 

“Comment...tu as su…”

 

“Grâce à deux demoiselles qui te connaissent bien…Ta moto, tout d’abord, qui nous a indiqué où tu étais tombé...et tu te doutes de l’identité de la seconde.”

 

La seconde, enveloppée dans un anorak vert pomme et rose bonbon, sort de la voiture comme un boulet de canon, si bien que Gekkô est obligé de la retenir par la lanière de son sac. Vu le regard qu’elle me jette, c’est mieux pour moi. Shinkin arrive presque à être flippante quand elle se met en rogne. Le gène Kondo, sans doute.

 

“ESPECE D’IMBECILE !!!!”

 

“Du calme.”

 

Alors qu’on m’installe dans la voiture, Gekkô, visiblement amusé, continue de retenir ma cousine pour l’empêcher de m’étrangler.

 

“La petite est arrivée hier soir, très agitée en me disant qu’elle t’avait entendu appeler à l’aide. Elle a refusé de sortir de mon bureau et m’a fait un scandale son et lumière en m’ordonnant de l’écouter. Je dois t’avouer qu’il est heureux pour elle que j’aie déjà déjeuné...et que je la crois sans discuter. Elle est plutôt efficace. Et insistante.”

 

“Enlève...tes mains de là…” Je grogne à Gekkô alors que Maro me colle d’autorité une bouteille d’eau contre la bouche comme on visse un biberon à un nourrisson.

 

“Tu veux vraiment que je la lâche ? Elle m’a l’air énervée, elle est de la couleur de sa jupe, c’est assez impressionnant.”

 

Ricanant, il relâche sa prise et grimpe entre nous avant de faire signe à ses deux larbins de prendre le volant. Je me cache le visage dans les mains et sens qu’on me grimpe sur les genoux.

 

“Shinkin, t’es lourde.”

 

“Imbécile…”

 

Et elle me colle sa tête et son parfum bio-chimique de fraise au E11 sous le nez.

 

“Je t’ai entendu…” Me chuchote-t-elle. “Tu pleurais. Tu as vu quoi ?”

 

Finalement, je noue mes bras autour d’elle, me réchauffant à son contact alors qu’elle me colle ses os pointus dans les côtes et le ventre. Je ne sens plus de présence étrangère...mais mon corps est glacé et je suis vidé, exsangue, même garder les yeux ouverts est pénible. Près de mon oreille, je perçois le pouls de Shinkin alors qu’elle me frotte les épaules avec ses mitaines bleu électrique, des horreurs dont elle est très fière.

 

Le plus beau son du monde.


Le plus beau...

 

 

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