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La semaine dernière, j'ai reçu un commentaire angoissé me demandant de sauver Jun Murakami, le taré de yakuza qui applique son petit régime de terreur sur Shibuya.

 

Franchement, j'ai hésité...

 

Et franchement, j'aurais pas dû.

 

****

 

"La porte est fermée, les fenêtres condamnées. Qu'est-ce que vous cherchez à prouver ?" S'enquiert le second de Murakami, un type long comme une tige au visage maigre et aux mains nerveuses, un certain Nakahira.


La confiance règne…Suite à ma rencontre avec Jun au Bane Bagus, je l'ai ramené chez lui, dans l'état glorieux d'un camé en plein bad trip. Ses hommes l'ont soutenu et m'ont remercié, stoïques. Jun leur a grogné que je restais, qu'il me fallait une chambre, un yukata et un bain. Un bain, surtout (merci l'enfoiré...). Une fois sur place – un duplex à Shinjuku, près de Kabukichô – j'ai demandé aux yakuza de tout verrouiller et j'ai répandu du sel partout dans l'appartement.


"Ce que je cherche à prouver, c'est que le truc qui est en train de sucer votre patron jusqu'à la moelle se trouve ici."


"Et tu es forcé de saloper la moquette pour ça ?" Me grogne Jun, qui ne me quitte pas des yeux. "Pourquoi t'as ramené le kimono si d'après toi ça vient de là ?"


"Parce que je ne peux pas arrêter quelque chose qui ne se montre pas. Tu fais l'appât." Je rétorque en m'agenouillant pour finir de vider la salière au sol. J'ai accepté – après vingt minutes de menaces – de passer le yukata, qui entrave mes mouvements. "Si ça fait deux jours que tu ne dors plus, je veux bien parier que tu vas entamer le troisième. Donc, je reste avec toi. Des nouvelles de la fille qui a porté ce kimono devant la caméra ? "


“J’ai eu son agent. Elle va bien...Enfin, il croit. Il ne parle pas très bien chinois.”


“Quoi ? Murakami, toi, le patriote, tu prends du produit d’importation ?” Je ricane “Mon âme d’élite de la nation japonaise saigne de savoir notre culture cinématographique aux mains de l’étranger ! Et quand je dis aux mains...”


“Il va ouvrir sa grande gueule comme ça encore longtemps ?” Grogne un Nakahira que je semble agacer par ma seule venue.


“Jusqu’à sa mort.” Approuve Jun “Tu sais, Kondo, si tu veux rétablir la culture cinématographique, je suis sûr que je peux te trouver une place.”


“J’y penserai quand le gouvernement m’aura mis à pied.”


"Mais si la fille va bien, ça pourrait venir de l'extérieur, non ?”


"Alors c’est que tes gars devraient arrêter de se tirer sur la nouille et surveiller un peu la chambre du patron. Ou que tu devrais t'en taper un pour qu'il te surveille mieux."


Du coin de l'œil, je note un léger changement d'expression de Nakahira.


"Surveille ce que tu dis." Me fait ce dernier en s'approchant  de moi, me toisant de ses centimètres supplémentaires. Je souris.


"Jalouse ? "


Nakahira lève le poing et j'entends un déclic. Jun vient d’ouvrir son cran d'arrêt et joue avec sans cesser de fixer son second, qui desserre les phalanges et baisse le bras mais dont le regard étincelle.


"Dehors. Tout le monde. Sauf toi, Kondo." Ordonne Jun. Les yakuza se replient dans la seconde, le saluant avant de sortir, verrouillant derrière eux la double porte de la chambre. Nakahira aboie quelques ordres et j'entends du mouvement dans le couloir.


"J’ai vu des chiens moins obéissants." Je constate, mordant, en m'asseyant dans un des fauteuils. Jun a rangé son couteau pour se rallumer une cigarette.


"Je te trouve mal placé pour critiquer, Kondo. La rébellion, c'est pas vraiment ton fort non plus."


Dans ce fauteuil immense, Jun paraît encore plus amaigri, même s'il continue d'arborer la pose arrogante que je lui ai toujours vue : le poing posé sur l'accoudoir, jambes écartées, menton relevé pour me regarder d’encore plus haut.


"Je me désape ?" Finit-il par demander après quelques bouffées de nicotine.


"Tu comprends vite."


Si quelque chose l'a mordu ou a aspiré son sang, je dois le voir. Connaissant Jun, il a sans doute déjà vérifié et si lui n'a pas réussi à repérer ce qui le tue, c'est que je dois m'y atteler. Il déboutonne sa chemise, son pantalon et balance ses fringues sur le troisième fauteuil, récupérant sa cigarette à la fin de l'opération avant de me dévisager avec un petit sourire, debout face à moi. Depuis que je le connais, Jun a toujours eu le physique avantageux, résultat d'une nature bienveillante, d'exercice physique régulier et d'un entretien presque obsessionnel.  Et puis il y a son tatouage : un grand serpent dans des teintes de noir et de rouge recouvrant une grande partie du dos et l’épaule jusqu’au mamelon. Déjà deux ans de boulot...D’ici quelques années, il sera comme son père, jusqu’aux chevilles et aux coudes, sans doute.


M'approchant, j'examine d'abord ses épaules, jusque dans le creux des clavicules.


"Te fais pas d'idées." Je le préviens  alors que ma main descend sur sa poitrine, suivant la ligne des écailles sur les pectoraux.


"Trop tard."


J'inspecte le tatouage avec attention. Chaque écaille “ondule” au moindre mouvement de ses muscles, je ressens à peine le relief du trait.  Contournant Jun, j’examine le reste, dans le dos, la tête du reptile, sa langue rouge... Je tends la peau colorée pour être sûr qu'elle ne dissimule pas une microscopique blessure et sens Jun tiquer.


"Une douleur ?" Je m'enquiers, regrettant instantanément ma question en l'entendant marmonner "pas le genre que tu crois". Il fait ça juste pour m'emmerder…


"On bosse ou je te laisse jouer au con tout seul ?" Je grogne en m'accroupissant au niveau des cuisses, puis des genoux, palpant dans les recoins pour être sûr que je ne loupe rien.  Quand ma main passe le long de sa hanche, je le sens frissonner.


"Arrête." Je souffle en relevant les yeux pour croiser son regard.


"Je n'ai rien fait."


Nous nous fixons quelques secondes...Quand on joue avec quelqu’un comme Jun Murakami, baisser les yeux, c’est admettre qu’il a le dessus. Et dans ma position, ce serait carrément suicidaire. Je reprends mes palpations, jusque sur les pieds.


Rien, pas la moindre plaie.


Il existe un certain nombre de yôkai qui aiment pomper les forces des humains et ils ont chacun leur morsure-type, je dois être sûr qu'il n'y a rien avant de les écarter des causes potentielles. Alors que je reviens sur le torse, je note un détail curieux : quelques-unes des écailles du serpent sont légèrement plus pâles que les autres, comme si la couleur s'était partiellement effacée. Je sais pertinemment que jamais un spécialiste de l'irezumi ne laisserait passer un tel défaut et encore moins sur un yakuza haut placé.


"Lève le bras."


Des doigts, je suis le dessin. Je ne me trompe pas, la couleur est comme délavée. Mes yeux redescendent jusqu'à la tête du serpent. Est-ce que c'est une impression ou la langue paraît moins rouge ?


"Il y a un problème ?"


La voix de Jun est basse, comme s'il s'endormait. Il est épuisé…Je ferais mieux de le laisser souffler, de toute manière hormis  les écailles du tatouage, il n'y a rien de suspect. Je soupire.


"Tu peux te rhabiller. Tout est okay."


Je retire ma main, pensif. Il faudrait que j'appelle Ikuko pour avoir plus d'infos sur les origines du kimono volé.


“Est-ce que tu as...”


Me tournant à nouveau vers Jun, je constate qu’il s’est tourné et rapproché. Trop près. BEAUCOUP trop près. Et quand il lève la main vers moi, j’ai un réflexe malheureux, celui de la repousser d’un brusque revers du coude. Plissant les yeux, il avance sur moi, me refermant la main sur la gorge avant de me coller dos au mur. Ses doigts serrent jusqu’à ce que je doive ouvrir la bouche pour essayer de respirer, suffoquant, une douleur lancinante me remontant dans les cervicales alors qu’il me les coince.  Je tente de lui faire lâcher prise en lui balançant un coup de pied mais il bloque mes genoux de sa jambe. Ses lèvres sont relevées en un rictus.


La porte est fermée.


Mes fuda sont dans mon jean.


Est-ce qu'il a pris son cran d'arrêt ? Je ne vois pas son autre main, juste ce sourire, qu’il n’a que lorsqu’il s’amuse avec une arme. Des étoiles noires dansent devant mes yeux, je n’arrive plus à respirer.


Sa tête s'approche de la mienne…


"Bouh."


Et il me recrache la fumée de sa clope au visage en rigolant, me relâchant. Ce salaud exulte littéralement alors que je tousse, reprenant mon souffle avec peine.


"Si tu avais pu voir ta tête, Kondo, ça valait de l'or. J'aimerais pas être à la place de ton sous-vêtement !"


Ne lui colle pas ton poing dans la figure…ne rentre pas dans son jeu…


"Tu veux vraiment que je te laisse crever ?"


"On sait tous les deux que ça n'arrivera pas. " Rétorque-t-il en allant récupérer sur son lit un second yukata, qu'il passe. "Tu le sais même mieux que moi. Si je n'ai aucun suçon, comment tu expliques ma baisse de forme ?"


Massant ma gorge endolorie, je m'approche du kimono aux carpes…qui n'est plus là.


Le temps que l'information arrive à mon cerveau, celui-ci est déjà hors-service. Extinction des feux. Je m'écroule.


***


“Essaie les claques, ça le réveillera.”


Émerger pour voir deux yakuza aux épaules larges comme des vitrines de supermarché prêts à vous administrer un fortifiant  “fait-main” a le pouvoir de rassembler vos neurones dans un délai optimal. Garanti sur facture. J’en empoigne un par le col de sa veste, tirant dessus pour me relever et lui collant un coup de boule dans la précipitation.


“Oups. C’est vous qui sonnez creux ou c’est moi ?”


“Connard...”


Le second m’attrape à son tour et me remet sur mes jambes sans douceur.


“Qu’est-ce que tu as fait au jeune maître ?”


“Ha, on a pris nos précautions, je vous assure. J’ai pas envie d’un enfant illégitime, moi.”


Je prends appui sur un des fauteuils pour ne pas me ramasser une gamelle, tant mes pieds ont du mal à me soutenir. Je me sens vaseux...mon évanouissement n’était pas normal, à moins que Jun ne m’ait craché un narcotique à la figure... Où est-il d’ailleurs ?


Ses hommes l’ont installé sur le lit, où il ne bouge plus. Fronçant les sourcils, je me lève, chancelant.


“Qu’est-ce qu’il a ?”


Nakahira tourne vers moi son visage effilé.


“Il ne se réveille pas.”


“Merde...”


Je m’avance et m’assois sur le bord du lit, glissant une main contre la carotide de Jun, dont les joues se sont légèrement creusées. Le pouls est faible...


“Quelque chose vous a attaqué ?” S’enquiert un autre yakuza.


Quelque chose que je n’ai pas eu le temps de voir, oui...et à en juger par mon état de fébrilité, ça ne s’en est pas pris qu’à Jun. Du coin de l’oeil, je note que le kimono aux carpes est à sa place, partiellement déballé. Claquant des doigts, je fais signe à un des yakuza de me l’apporter.


“Vous trouvez qu’il a l’air ancien ?” Je demande à Nakahira en lui désignant les poissons. “Les couleurs vous paraissent passées pour une pièce de plusieurs siècles ?”


“Quel rapport ?”


“Je vais vous le montrer, le rapport...”


Tirant brusquement sur la couette, je dévoile le tatouage de Jun et relève son bras gauche, désignant les écailles décolorées que j’avais repérées lors de mon premier passage. A présent, le corps entier du serpent semble vidé de sa couleur. Je retourne Jun et découvre son dos en tirant sur son yukata.


“Son tatouage...”


La tête du reptile est partiellement effacée et le haut de son corps suit le même chemin. Je soulève le kimono d’une main et le tend devant moi. Les carpes n’ont pas seulement repris des couleurs, elles me semblent également plus massives.


“C’est ridicule. Comment un vêtement pourrait-il sucer la force d’un homme ?”


“C’est vous qui lui avez apporté le colis ?” Je m'enquiers avec un regard en coin. C’est à peine visible mais il s’est troublé. Je repose le kimono.


“Vous êtes un nul. Je lis en vous comme dans un livre ouvert, Nakahira.”


J’esquive le coup de poing et roule au sol alors que deux yakuza se précipitent.


“Arrête ! Le jeune maître a dit qu’on ne devait pas y toucher ! Arrête, Nakahira, il va te punir !”


“Pour ça, faudrait qu’il sorte du coltard.” Je rétorque en faisant un petit geste de la main à un Nakahira pâle de rage. “Ce kimono a été envoyé ici pour tuer Jun...La question qu’il va se poser s’il survit c’est si vous avez été négligent...ou complice ?”


Cette fois, ils sont obligés de s’y mettre à trois pour l’empêcher de me tomber dessus. Par sécurité, je vais récupérer mes fuda dans mon pantalon, ainsi que mon mala, que je fais claquer contre mon poignet pour me réveiller.


“Le pire c’est que je m’en fous...Ce kimono est hanté. Peu importe comment il est arrivé là mais il y est arrivé. Je ne sais pas ce que vous cherchiez Nakahira mais je connaîs assez votre patron pour savoir qu’il vous fait sans doute vérifier son courrier...et que vous pratiquez la magie noire, comme tous les yakuza qui servent ici. Soit vous êtes mauvais, soit vous voulez la peau de votre supérieur. Ce qui m’importe c’est de déterminer comment ce kimono est en train de le tuer.”


Les yakuza échangent des regards. Alors que je m’apprête à retourner vers le lit, je note un éclat métallique sur la moquette et m’accroupis, intrigué, ramassant l’objet entre le pouce et l’index. C’est mou, bizarrement collant et argenté...


Une écaille ?


“Retirez-lui son yukata.Complètement.”


Ils hésitent...Puis, l’un d’eux déshabille Jun, laissant Nakahira aux prises avec ses deux collègues.


“Que dois-je chercher, Kondo-san ?”


“Des cheveux. Bruns et longs. De préférence près des grosses artères.”


“Comme ça ?”


Il en a retiré presque une petite poignée, que j’examine. Comme je m’y attendais, ils sont humides.


“Il va me falloir un filet, le plus grand possible, une pipe à opium et de quoi brûler du tissu.”


“C’est le...moment de se...défoncer ?”


La voix de Jun fait tressaillir ses hommes, qui se précipitent à son chevet, bien qu’elle ne soit plus qu’un souffle. Sa respiration siffle, douloureuse et il a les lèvres presque blanches, desséchées. Je lui agite la mèche de cheveux devant les yeux.


“Y’a pas d’heure pour fumer. Et tu vas m’accompagner. On va aller en bord de mer mais sans bouger d’ici, mieux qu’un tour operator, tu vas voir. Tes nurses pourraient aller me chercher ce que j’ai demandé au lieu de te torcher ?”


Il fait claquer sa langue et ils s’écartent du lit après l'avoir rhabillé pour se précipiter dans le couloir. Pourtant, Nakahira s’attarde quelques secondes et, passant à côté de moi, il me souffle :

 
“Tu pleureras pour ce que tu as dit.”


“Si je me mouche, ça fera l’affaire ?”


Et je me tourne vers Jun, qui tente péniblement de se redresser, appuyant ses oreillers contre le mur pour qu’il puisse s’asseoir.


“Tu as vraiment trouvé ce que c’est ?”


“Non, j’avais juste envie de me shooter. Quitte à te regarder mourir, je me suis dit que je pouvais joindre l’utile à l’agréable.”


Je m'assois au bord du lit et m’accoude sur ses oreillers pour le fixer.


“Est-ce que tu as noyé quelqu’un récemment ?”


Dans cet état, son regard est encore plus fiévreux...Je me demande s’il n’y a que moi qui ait droit à cette lueur particulière...Son père peut-être...son frère...Il rigole, même si son rire meurt presque instantanément.


“Ha. Tu es à mon chevet pour me regarder claquer. Ça pourrait presque être parfait si t’étais moins...”


“Réponds.” Je le coupe “Tu as noyé quelqu’un ou pas ?”


Il opine du chef après quelques secondes de silence.


“Une...avocate...Elle...m’a emprunté du fric. Trop...J’ai pas réussi à lui faire entendre raison. Il y avait un...aquarium et...”


Et son sourire me raconte le reste. Je sens mon estomac se tordre, mes phalanges se resserrent instinctivement alors que je meurs d’envie d’enfoncer mon poing dans cette gueule d’ange à rictus de squelette.


“Tu mériterais que je te laisse caner à petit feu, Murakami.”


“T’en crèves d’envie pas vrai...petit frère ?”


Là, ça part. Je retiens mon coup - si j’avais frappé réellement, je lui cassais le nez- mais lui colle une châtaigne.


“M’appelle plus jamais comme ça.”


Je me lève et arrache le drap de lit avant de récupérer le cran d’arrêt de Jun pour le découper en bandelettes.
Petit frère...Chez les yakuza, quelqu’un de proche devient en quelque sorte un “membre de la famille”, c’est même courant d’avoir des frères ou des fils avec qui on ne partage rien de génétique. Et c’est un honneur - enfin c’est considéré comme tel - lorsqu’un yakuza vous voit comme un frère alors que vous ne faites pas partie de l’organisation. Sauf que je ne trouve ça ni honorable ni flatteur.


Sortant de ma sacoche un pinceau, j’entreprends de tracer quelques signes de sanskrit sur les bandelettes alors que Nakahira revient avec une kiseru et son plateau à tabac, qu’il remplit de braises.


“Je crains que le tabac ne soit pas très fin, le jeune maître préfère les cigarettes.”


“Ce serait le gazon des jardinières du hall que je m’en foutrais. Par contre, il me faut toujours un filet.”


“Trois hommes sont partis chercher ça. Pourquoi le sel n’a-t-il pas neutralisé la créature ?”


Je finis ma peinture avant de rouler précautionneusement chaque bande de tissu, que je place à côté du réservoir de braise.


“Le sel est la forme la plus pure de l’eau...c’est très efficace pour affaiblir les mauvais esprits de la maison mais...”


Attrapant la pipe, je la plonge dans les braises et la retire, fumante, avant d’en inspirer une bouffée.


“...face à un yôkai aquatique, c’est un peu comme vouloir faire un concours d’apnée avec une carpe.”


Effectivement, le tabac est dégueulasse. Je le recrache par le nez et tousse violemment. Jun émet un petit claquement de langue.


“Pas d’opium ici, dommage pour toi.”


“Hm. Je ferai avec...”


Un bruit de pas précipités retentit dans le couloir et les yakuza font irruption dans la chambre avant de me tendre un filet de pêche enroulé.


“Parfait. Maintenant, foutez le camp.”


Je me tourne vers Nakahira avec un petit sourire.


“Je vais conclure.”


Il sort, les poings serrés et je verrouille les portes avant de me tourner vers Jun.


“A nous deux...enfin à nous trois, plutôt.”


Reprenant la pipe en main, j’inspire encore, gardant le tabac quelques secondes dans la bouche avant de le recracher, emplissant la chambre d’une odeur âcre puis tapotant la pipe pour vider la cendre qui se forme à l'extrémité. Me rapprochant du lit, j’attrape le kimono et recrache ma fumée à l’intérieur.


“Tu comptes...enfumer les poissons ?”


“En quelque sorte.”


Nouvelle bouffée, que j’exhale cette fois-ci dans les manches...et j’entends nettement un cri. A en juger par l’expression de Jun, il a entendu aussi.


Soudain, le kimono se soulève, tirant violemment sur mes mains jusqu’à demeurer en l’air , près d’un mètre au-dessus de nous. Je me place lentement entre Jun et lui, sans lâcher la pipe. D’une main, j’attrape une première bandelette , que je lâche dans le creuset empli de braises, l'enflammant alors que j’énonce une prière de purification. La fumée s’élève, se mêlant à celle de la pipe et enveloppant le kimono, qui se tord sur lui-même, jusqu’à ce que je devine une silhouette à l’intérieur. Au-dessus de nos têtes, la fumée tournoie, jusqu’à ce que de nouvelles formes se meuvent, la fendant avec férocité. Je distingue l’éclat métallique des écailles et une odeur pestilentielle d’eau croupie vient supplanter celle de la fumée. Jun fronce le nez et tente encore de s’asseoir sur son lit.


“Qu...qu’est-ce que c’est que ces...”


“Kyngyô no yurei, la défunte aux poissons...En général, elle s’en prend à celui qui l’a noyée mais j’imagine qu’elle lui a réglé son compte, depuis le temps, alors elle est venue s’occuper de ton cas. L’avocate à qui tu as fait boire la tasse devait avoir quelqu’un qui la regrette assez pour avoir envie de te le faire payer au prix fort. Elle vide les assassins de leur force jusqu’à la mort.”


“Et comment...tu comptes battre ça ?”


Je hausse les épaules.


“Sans qu’on se fasse vider tous les deux ?”


“Ce serait mieux.”


“La fumée. Les yôkai aquatiques ne supportent pas ça. Démonstration.”


.Au plafond, les carpes ont fini par prendre une forme réelle. Massives et luisantes, elles me fixent quelques secondes avant de me foncer dessus. Je déplie alors le filet et le déploie devant moi, les laissant se prendre dedans avant qu’elles n’aient pu atteindre Jun. Je grimace en les sentant se débattre et rabats le filet sur elles avant de balancer le tout à côté du plateau à tabac, d’où la fumée s’échappe encore. Replaçant une bandelette de tissu dans les braises, je la plaque ensuite sur le filet, qui s’embrase à son tour alors que des sifflements stridents d’agonie me percent les oreilles et que l’odeur de pourriture devient irrespirable. J’en ai les larmes aux yeux, la main pressée sur la bouche, regardant le filet et son monstrueux contenu se consumer, ne laissant que des algues calcinées et racornies sur la moquette. Alors que je tousse violemment, je sens un mouvement d’air au-dessus de moi.


Les carpes sont hors-service mais il me reste le plus gros problème : leur maîtresse, qui nous toise depuis le plafond, son visage pâle et ses yeux noirs auréolés de ses immenses cheveux dont la pointe se dresse comme des serpents. Derrière moi, Jun, légèrement revigoré, a attrapé son flingue sur le chevet.


“Range ça. Tu t’imagines que les balles peuvent la toucher ?”


“Tu dis ça parce que t’as peur de t’en prendre une, oui..."


Pour ça, je sais comment il tire : parfaitement quand il vise, n’importe comment la plupart du temps parce qu’il s’en fout.


Aussi, simple instinct de survie, lorsqu’il ouvre le feu, je me jette à plat ventre, histoire de ne pas me faire poinçonner.


“Arrête !!! ARRETE !!!!”


La yûrei ne bronche pas, malgré les balles qui la percent de part en part, elle sourit à Murakami avant que ses cheveux ne se dressent brutalement et qu’elle pousse un hurlement aigu en se jetant sur lui.


“JUN !!!”


Il grimace, entravé, pendant que les longs cheveux sombres de la créature s’enfoncent dans sa peau comme des dards pour finir de le vider.


“S...atoru !!! Scelle...la !!! Dépêche !!! Fais un scellé !!”


Sa voix s’étrangle et le pistolet tombe au sol alors qu’il s’écroule, enlacé par la yûrei, le kimono se refermant autour d’eux. Jetant ce qui me reste de bandelettes de tissu dans le foyer du plateau à tabac, je joins les mains et prie, les yeux clos, me fermant autant que je peux aux impulsions de panique qui font trembler mes doigts et tressaillir mon coeur. Je ne sens déjà plus l’aura de Jun...


Et soudain, un froid intense me gagne, une douleur foudroyante me cloue sur place, comme si mes organes internes étaient pris de combustion spontanée. Putain...je n’arrive plus à incanter...C’est intenable...


Pourtant, je ne suis pas en train d’agoniser au sol et je comprends en entendant les hurlements d’agonie que ce que je ressens, c’est la souffrance de la yûrei, que mon sort est en train d’éliminer. Inspirant à fond et me redressant légèrement, je poursuis mon incantation de “scellé du mal” et elle tombe au sol, convulsant comme un poisson qu’on aurait jeté hors de l’eau. Pourtant, ses cheveux s’agitent encore, tentant de me faucher. Je saisis le plateau à tabac et le lui renverse dessus avant de reculer vivement alors que des flammes noires s’élèvent brutalement et que la fumée m’encercle, jusqu’à ce que je ne distingue plus rien, les poumons brûlants de douleur et la respiration courte. On m’attrape par le bras et on me plaque une main sur la bouche avant de me tirer brusquement au travers de la brume opaque. Je marche au jugé, traîné jusqu’à la porte, qu’on déverrouille et une bouffée d’air frais me fouette le visage. J’inspire à fond, suffoqué. Jun me lâche et reprend son souffle lui aussi.


“T’étais OBLIGE de cramer ma piaule ? Je t’avais dit de la sceller, c’est tout !”


“Bien sûr...Proposer une permanente aux fantômes en plus de l’exorcisme, c’est un service qui m’est très demandé ! ”


Enfin, je reprends peu à peu une respiration normale pendant que les yakuza se précipitent dans la chambre, extincteur à la main. Murakami a repris ses esprits, quant à lui, et se rembraille posément. Je note alors le flingue, qu’il a repassé à sa ceinture.


“C’était pas des balles ordinaires ?”


“Tu comprends vite. Moi, les inscriptions sacrées, je préfère les faire graver sur des dragées de calibre 9 que sur des petits papiers, Kondo. Une fois à l’intérieur de la cible, elle ne tient pas plus de dix secondes si on la scelle magiquement. J’étais pas sûr de pouvoir le faire une fois que je lui aurais collé quelques pruneaux...Sinon je t’aurais pas demandé de rester.”


C’est donc ça, la sensation que j’ai ressenti...les balles, logées dans le corps de la yûrei...


Jun est dingue mais cohérent, il faut que je le garde en tête. Seul un imbécile ouvrirait le feu sur un fantôme...mais pas un type formé à la magie depuis son adolescence. Pour le coup, j’admire presque ce salopard d’avoir si bien calculé son coup. Il me sourit.


“Tu t’es imaginé que j’allais me laisser buter sans prévoir mes arrières ?”


“T’avais pas VRAIMENT besoin de moi. Même pas pour retrouver l’expéditeur, j’en suis sûr.”


“Disons que j’ai été prudent. Tu es un joker parfois utile.”


“Tu as mérité qu’elle te tombe dessus, Jun. Foutûment mérité.”


“Ouais.”


Il s’approche et me colle une pichenette sur le front.


“Heureusement qu’on a des onmyôji pour rétablir l’ordre et la justice. Je suis rassuré, tu peux pas savoir à quel point !”


Et il éclate de rire avant de me toiser.


“Allez, fous le camp, Kondo. Quand tu as cette gueule de bébé chat attaché à une grenade, tu me donne envie de la dégoupiller. Ho et...merci pour le massage ?”


Si j’avais pu me fondre dans le mur à ses derniers mots, à l’heure actuelle je serais encore en camouflage “charnière de porte”. Mais Jun se contente de s’éloigner dans le couloir, ordonnant à un de ses gars de me filer un pantalon et une chemise.


“Et mes affaires !?” Je l’apostrophe.


“Nakahira te les rapportera. Habille-toi. Ici c’est une maison respectable, Kondo !”


On me balance un jean - trop grand -une chemise rouge et pratiquement un coup de pied au cul pour que je sorte plus vite.


Ce n’est qu’une fois en bas de l’immeuble, hagard, les poumons encore douloureux, puant la fumée et le poisson que j’ai réalisé que je n’avais pas récupéré le kimono.


***


C’est un Nakahira droit comme un piquet qui est venu me rapporter le kimono, mon sac et mes vêtements le lendemain. Il avait des marques sur tout le visage, dont une particulièrement peu appétissante à droite d’un oeil et à en juger par son regard, j’avais intérêt à ne pas lui demander d’où ça venait.


“Votre matériel, Kondo-san. Le jeune maître vous fait savoir qu’il va mieux et espère qu’il en est de même pour vous.”


“Dites-lui que je m’en fous au moins autant que lui. Avec ces mots-là et dans cet ordre-là. Vous avez retrouvé l’expéditeur ?”


Silence. Le regard de Nakahira est devenu plus froid.


“Ce n’est plus de votre ressort.”


“Mais bien du vôtre. La rivière Sumida a pas fini de charrier des cadavres, si je comprends bien.”


“Au revoir, Kondo-san.”


Il chausse ses lunettes noires et s’apprête à quitter mon pallier lorsque je l’interpelle :


“Vous devriez faire gaffe en vous rasant. Vous vous êtes loupé l’oeil de pas grand-chose...Vous faites souvent ça au cran d’arrêt ?”


Et , me fendant d’un petit salut de la tête, je referme la porte.

 

 


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Petite parenthèse : Merci à tous ceux et celles qui sont passé(e) sur le stand de Japan Expo Sud le week-end dernier : merci à Adrien, Ten, Antonia, Cassandra et tous les autres ! J'éspère que Subaru-D s'est bien tenu.

 

Et un remerciement spécial à Analogie, qui a tenu compagnie à Subaru-D sur le stand !

 

 

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