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On m’a fait remarquer que j’ai à mon actif pas mal de conneries ces derniers temps et que mon travail se dégrade. Je dois le reconnaître, je me loupe un peu trop souvent...pas trop la tête sur les épaules, les récentes prises de bec avec ma famille au sujet du mariage ne doivent pas y être étrangères (j’en reparlerai quand ils me les auront suffisamment brisées pour que j’éprouve le besoin de râler en public).

La semaine dernière j’ai tellement bien salopé le boulot qu’une petite vieille, Emiko Yamaoka en est morte : un fantôme que je n’ai pas repéré et attribué à l’imagination débridée d’une femme en fin de vie (et qui de toute manière m’avait signifié qu’elle ne voulait pas que je pratique un exorcisme). Lorsque j’ai appris sa mort, j’ai vu rouge.

C’est assez rare que je m’énerve (zen oblige). Tout au plus, je pratique l’intimidation pour rappeler que je ne suis pas un gentil mago qui fait apparaître des ballons en peau de lapin ou des mouchoirs dans la manche, mais plutôt le style signes sacrés tracés au sang et exorcisme à coups de convulsions et d’apparitions cradingues. Bref, que si je n’ai pas l’air glamour c’est que mon boulot ne l’est pas lui non plus.

Et quand je m’énerve donc, ça donne quoi ?

***
“Sortez.”

Yamaoka fils me regarde, interloqué, sur le pas de sa porte. J’ai déboulé chez lui à presque neuf heures du soir et visiblement je le prends au dépourvu. D’autant que sans le gratifier d’un bonjour ou de la moindre formule de politesse, je le prie de dégager.

“Kondo-san ? Qu’est-ce...”

“Je suis venu m’occuper de votre histoire de fantôme. Et je ne vous veux pas au milieu. Donc, allez vous prendre une cuite ou jouer au pachinko, mais décarrez. Sinon, le prochain sur sa liste après votre mère, ça pourrait être vous.”

“Sa liste ?”

“Le fantôme qui est à l’étage a tué votre mère. Et vous pourriez être le suivant. Dans quelle langue je dois vous dire de ne pas rester là ?”

Ce qui est remarquable avec les esprits lents, c’est leur obstination à vouloir comprendre alors que ça va leur prendre des plombes. Yamaoka croise les bras en me fixant :

“Vous m’avez certifié lorsque vous êtes venu qu’il n’y avait rien.”

Avant qu’il n’ait eu le temps de finir sa phrase, je l’attrape par le col et le tire à moi, avant de le repousser à l’extérieur, tout en lui faisant un sourire poli.

“Et je me suis trompé. Mais je vais réparer cette négligence. Tout de suite.”

Et je ferme la porte sans écouter les protestations de mon client, avant de monter les marches quatre à quatre. Une fois à l’étage, je ferme les yeux...cette fois, je ressens quelque chose...mais c’est extrêmement léger. Le fumier est décidément bien planqué.

“J’ai toute la nuit, tu sais ! Si nécessaire, je démolirai cette baraque parpaing par parpaing mais je vais t’en sortir de manière définitive !” Je crie à la cantonade avant d’avancer lentement, pas à pas, les sens en éveil. “Tu m’as eu la dernière fois mais pas de bol, tu as buté ta protectrice. Et crois-moi, je te promets que l’expulsion va être douloureuse !”

Là. Cette fois je l’ai senti plus nettement...l’onde de peur.

Ne croyez pas que les fantômes ne ressentent rien, au contraire. Comme les vivants, ils peuvent avoir la trouille, même si c’est plutôt rare. Mais face à un exorciste remonté, je suppose que c’est une réaction logique.

Encore quelques pas...

“Le cœur d’Emiko a pas dû être bien dur à faire lâcher, hein ? Tu t’es bien marré, au moins ? Je te le souhaite, la facture va être salée pour toi.”

Ce n’est pas tellement que j’adore pavaner mais pour se planquer de la sorte, mon fantôme ne doit pas être un grand courageux et lui coller les miquettes est la méthode la plus sûre pour le localiser. Ce que je viens de faire.

Il est dans la chambre de sa victime, logique. Tant mieux, je n’aurais qu’une pièce à retourner.

En rentrant, je trouve les lieux aussi nets que lorsque je suis venu il y a quelques jours : il y a juste les affaires d’Emiko sur la table, son livre, sa tasse à thé et quelques mochi qui sèchent sur le plateau...elle a dû avoir son arrêt cardiaque alors qu’elle lisait.

Je m’accroupis pour placer un fuda au beau milieu de la pièce et commence à psalmodier. En temps normal, c’est un mantra que je n’aime pas utiliser : il est risqué pour moi car il épuise mes forces rapidement et peut me laisser potentiellement exsangue face à un esprit arraché de sa cachette. Mais aujourd’hui je n’ai pas envie de jouer les stratèges, je veux juste latter cette saloperie, que la neutralité et l’équilibre aillent se faire mettre.

Elle crie alors qu’elle sort du livre d’Emiko. Bien que ce soit difficile à expliquer, ce que je viens de lui faire équivaut à l’attraper par les cheveux pour la traîner hors de sa planque : la douleur pour les esprits est très différente de la nôtre mais il y a bel et bien moyen de leur faire mal. En morcelant leur âme, en leur renvoyant des souvenirs douloureux, en fouillant leur mémoire...c’est pas les méthodes de salopard qui manquent. Et mon père n’a oublié de m’en enseigner aucune.

Je me redresse et envoie autour du fantôme trois nouveaux fuda, qui forment une barrière et la paralyse totalement. D’apparence, elle fait mon âge et me jette un regard de noyé. Faut dire, je n’y vais pas en douceur.

“Quelque chose à ajouter ?” Je m'enquiers, narquois. “Dépêche-toi, tu l’auras remarqué, je suis d’une patience plutôt limitée aujourd’hui.”

“Je ne l’ai pas...je n’ai rien fait ! Kondo-sama, je vous assure !”

“Pour quelqu’un qui n’a rien à se reprocher, tu te planques bien !”

Et voilà, elle se met à pleurer. Je déteste quand ceux à qui je suis venu botter les fesses commence à chouiller, ça me déconcentre.

“Je n’ai rien fait à Emiko-san !”

“Arrête de chialer, tu veux ? On m’a appelé pour me signaler son décès il y a deux heures...infarctus pour quelqu’un qui n’a jamais eu de problème cardiaque, tu l’expliques comment ?”

Je m’approche et m’accoude à la table.

“Sinon une intervention spectrale ? C’est fou ce que ça ressemble à une crise cardiaque quand un fantôme bute un vivant. Personne ne se pose de questions, sauf moi.”

“Je vous dis que je ne l’ai pas tuée ! Elle était assise là, elle lisait en buvant et...elle s’est tenue la poitrine...j’étais simplement assise en face d’elle, comme tous les après-midi !”

“Et qu’est-ce que tu foutais là ?”

“Elle pouvait me voir ! C’était la première, dans cette maison ! Je m’ennuyais !”

“Pauvre chérie. Tu as fini ton plaidoyer ? Je peux procéder ?”

“JE NE L’AI PAS TUEE !”

Les murs tremblent autour de moi et j’abrite ma tête pour éviter de recevoir quelque chose sur le crâne alors que plusieurs livres de la bibliothèque dégringolent. Je serre les dents et lâche un mantra d’étouffement. Elle crie alors que ce qui la paralyse se resserre autour d’elle.

“Tu aggraves ton cas en faisant ça.”

Mais elle a réussi : j’ai un doute (elle a de la chance surtout, il y a des types dans mon créneau qui n’ont que des certitudes, qu’ils ne remettent jamais en question. Pas moi.). Finalement, je la relâche et m'assois.

“Allez. Raconte-moi. Mais si tu m’attaques, je te disperse aux quatre vents...et tu sais que j’en ai les moyens.”

Elle me fixe quelques secondes avec animosité, puis consent à s’asseoir à son tour, à la place d’Emiko. J’aimerais croire à une bête crise cardiaque...mais ça fait un petit moment que la coïncidence et moi sommes en désaccord.

“Je me suis cachée parce qu’Emiko-san me l’a conseillée. Elle savait qu’un exorciste allait venir.”

“Et qu’il allait te virer, oui. Tu pensais que je ne respecterais pas sa volonté ?”

“Ha ! Vous, les onmyôji, vous n’écoutez que celui qui paye !” Me crache-t-elle, méprisante “N’importe quoi qui justifie vos services, même du vent !”

“Tiens, tu as déjà eu affaire à un collègue, toi...” Je souris “Mais désolé de te contredire, si c’était le fric qui me motivait, je ne serais pas là. Je suis revenu finir le boulot sans frais supplémentaires. Tu dois bien avoir une idée, concernant Emiko, puisque vous étiez les meilleures copines du monde ?”

Elle se rembrunit. C’est fou ce que j’arrive à me faire détester rapidement quand même...

“Oui j’ai compris, tu ne m’aimes pas et ça t’arrache la langue de devoir te livrer à moi. Mais je suis le seul capable d’écouter alors crache ta pastille et je te laisse à ta hantise. Deal ?”

“Vous n’allez pas me chasser ?”

“Pas si tu n’as tué personne.”

“Pourquoi je devrais avoir confiance en vous ?”

“Aucune raison précise, mais si tu ne me dis rien, je vais revenir à mon idée première : tu as tué la petite vieille et je vais te briser parce que j’ai horreur qu’on se paie ma fiole.”

Je ponctue mes mots par un large sourire et dépose négligemment sur la table devant moi une poignée de fuda, à portée de main.

“ Avoue que ce serait con de me pousser à l’erreur judiciaire.”

***
“C’est réglé.”

Après ma petite entrevue avec l’esprit récalcitrant, je suis redescendu ouvrir à un Yamaoka passablement furieux.

“Hé bien ce n’est pas trop tôt ! Vous avez de ces méthodes !”

Je m’incline alors qu’il entre :

“Je vous prie de m’excuser. J’ai dû agir dans l’urgence, soyez assuré que je n’ai fait ça que dans le but d’assurer votre sécurité. Vous permettez ?”

Lui emboîtant le pas jusqu’à la cuisine, je m’effondre sur une chaise et inspire.

“Je suis épuisé.”

“Vous voulez quelque chose ?”

“Non, ça ira. Le thé de votre mère ne m’a pas tellement réussi la dernière fois.”

Je croise les bras sur la table en le suivant des yeux.

“Je me suis senti fatigué tout l’après-midi...comme essoufflé. Elle ne doit pas savoir le préparer...ou alors vous, peut-être ?”

Silence. Immobile, je ne quitte plus Yamaoka du regard. Je souris. Et sans me voir, je sais exactement de quoi j’ai l’air avec ce sourire-là. Ça n’a rien d’aimable.

“C’est quand même pas de bol de se faire virer en pleine crise économique...”Je poursuis “Ho y’a toujours la solution de vendre les meubles, mais quand ils appartiennent à maman, ça peut poser problème. C’est que les vieilles, l’air de rien, on peut pas les foutre sous les ponts. Ni les tuer, ça serait suspect...Heureusement, il y a le fantôme providentiel.”

Mes doigts pianotent sur la table et Yamaoka se retourne pour me regarder, mortifié.

“On appelle l’exorciste de service...il ne trouve rien, repart. Maman cane dans les jours qui viennent et l’exorciste est convaincu que c’est la faute du fantôme qu’il n’a pas détecté parce que c’est un incompétent. Ha oui, mince, il n’était pas prévu qu’il boive le thé, ce con...Vous l’avez assaisonné à quoi, d’ailleurs ? Moi ça a juste légèrement emballé mon cœur mais alors j’imagine l’effet sur une femme de soixante-dix piges...vous vous entraîniez ? Pour bien doser ? Ou alors c’était pour me faire croire que j’avais aussi été affecté par le fantôme ? Celui-là vous avez dû le bénir....”

Je me suis levé pour contourner la table. Yamaoka ne bouge pas, même si son teint commence à tirer sur le blanc crème - vert pâle.

“Pourtant c’est lui qui vous a balancé. Ho, il ne vous a pas vu empoisonner le thé ou les mochi de votre mère mais il vous a entendus vous engueuler au sujet de votre licenciement et vos projets de vendre. Ce que j’aime particulièrement c’est que vous avez dit à votre mère à l’issue de cette engueulade : “Tu vas foutre en l’air ma vie alors que la tienne est presque terminée ?”. C’est bien tourné. Même un salopard comme moi n’aurait pas osé.”

Me plantant devant Yamaoka, sans me départir de mon sourire, je croise les bras sur le torse. Sortant de son mutisme, il pince les lèvres :

“Vos propos sont outranciers et vos accusations insultan...”

Je ne lui ai pas laissé le temps de finir sa phrase : je pratique davantage les arts martiaux traditionnels que la boxe mais pour foutre son poing dans la gueule de quelqu’un à cette distance, pas la peine de bien viser.

“Vous....vous êtes malade !” Hurle-t-il en reculant.

“Oui. Le cœur, sans doute.”

D’une seule main, je le saisis par le col.

“Mais ne vous inquiétez pas...la culpabilité - ce truc dont vous êtes incapable - fait beaucoup plus mal qu’un poing sur la gueule. Et croyez-moi, elle a été pesante quand j’ai cru que votre mère était morte par ma faute...surtout qu’elle me faisait confiance. Un peu comme à vous ?”

Je lui balance une autre châtaigne, qui le laisse pantelant, accoudé au plan de travail, la lèvre fendue.

“Je...vais porter plainte !”

“Excellente idée. Surtout, n’oubliez pas de dire qu’il y avait préméditation, ça me fera des circonstances aggravantes.” Je rétorque.

“Vous n’avez aucune preuve !”

“Ça c’est vrai. Je pourrais difficilement faire témoigner un fantôme à la barre et vu comme je viens de vous arranger, on ne me croira sans doute pas. Même avec vos poches trouées de chômeur, n’importe quel avocat démontera mes arguments en un clin d’œil, j’imagine...”

“Sortez ou j’appelle les flics !” Éructe-t-il en refermant la main sur un couteau de cuisine, sur le plan de travail.

“Ne vous affolez pas, je me casse. Ha, pour votre étage hanté, j’ai fait le maximum mais...”

Au-dessus de nous, le plafond tremble.

“Comme je suis plutôt incompétent, je ne peux pas vous garantir que l’esprit ait bien disparu. Vous verrez à l’usage, hein ?”

Tournant les talons, je fais un petit signe à Yamaoka.

“Mais quelque chose me dit que même s’il est encore là, vous n’aurez pas envie d’avoir recours à mes services. Ce qui est dommage, on est pas nombreux dans ce métier...Enfin, votre gestion locative ne me concerne pas, Yamaoka-san.”

Il paraît sonné, brandissant son couteau devant lui. Je ne l’ai pas loupé, il va avoir un sacré coquard.

“Je vous dis bon courage pour la vente. Et n’oubliez pas de surveiller votre cœur, avec vos antécédents familiaux...”

En passant devant les escaliers qui mènent à l’étage, j’ai perçu comme un mouvement...

C’est la règle : je ne peux pas laisser les morts faire justice eux-mêmes.

Mais mon rapport était clair : il n’y avait aucun fantôme dans cette maison. Et la signature d’un onmyôji reconnu par le gouvernement n’est pas contestable.

 

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/justinvz/5597075351/

 

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