http://farm9.staticflickr.com/8394/8705496896_79509a30fe_b.jpg

 

 

 

Désolé pour mon message assez décousu la semaine dernière mais j’étais limité en batterie et en temps, j’ai donc dû faire au plus simple vu que je n’arrivais à joindre personne et que tout ce que j’ai réussi à faire c’est poster sur le blog avant que les communications ne soient définitivement compromises.


J’avais été appelé à Hokkaidô, dans le village de Gisô, à quelques kilomètres de Kitami. Quatre mille habitants, paumés au milieu de nulle part, ce n’est pas du pain béni pour les yôkai, c’est un cadeau sur un plateau d’argent. Ces petits patelins sont les premiers à se faire attaquer. Aussi, quand on m’a envoyé l’ordre de mission, j’ai pensé que ce serait l’occasion d’une expérience de terrain pour mes trois élèves et je les ai emmenés, croyant faire l’aller-retour dans les quarante-huit heures après avoir calmé quelques kappa belliqueux...


J’aurais dû tiquer au gros tampon rouge en haut à gauche : comme il est utilisé à tort et à travers, j’avoue ne plus vraiment y faire gaffe.


Il signifie “Morts probables”.


***


Lorsque nous sommes arrivés sur place, en taxi depuis Kitami, j’aurais dû faire remonter les gosses tout de suite. En sortant, j’ai compris que ça puait.


Certes, les villages sont rarement animés en début d’après-midi mais il régnait dans celui-ci un silence inquiétant. Je fais quelques pas et mes élèves me collent au train alors que nous avançons dans l’allée principale. Rien. Pas un bruit. Pas un mouvement. Je fais signe au taxi de ne pas bouger, les sens en alerte.


“Où ils sont, tous ?”


Ayane s’est agenouillée près d’un porche et soulève une sacoche qu’on a abandonnée là.


“Il n’y a plus personne ?”


Je veux bien que quelques yôkai puissent inquiéter les riverains mais de là à déserter purement et simplement les lieux ?


C’est au moment où j'arrive à une intersection que je bute dans quelque chose de dur. Je baisse les yeux et tombe sur un œil, toujours profondément enfoncé dans l’orbite d’un crâne où de rares lambeaux de chairs sont encore collés. Testuo crie et recule en indiquant le chemin devant nous.


C’est pire que je ne pensais : les ossements et les crânes jonchent la voie, il doit y avoir cinq ou six cadavres au bas mot, que des surfaces lisses et blanches, parfaitement nettoyées. Au-dessus de nous, le ciel se couvre.


“Dans le taxi !!! TOUT DE SUITE !!! Tous les trois !”


J’ai réagi trop tard. Ayane est comme pétrifiée, les yeux révulsés.


“Il y a une grande ombre...” Souffle-t-elle. “Une grande ombre qui mange tout !”


“A LA VOITURE !!!”


Je saisis Tetsuo et le traîne en arrière, Shinkin fait de même avec Ayane et nous accélérons le pas. Dans mon dos, j'entends une sorte de raclement au sol et je me mets à courir, imité par ma cousine. Le ciel devient noir et lorsque nous arrivons devant le taxi, hors d’haleine, des cognements réguliers me parviennent aux oreilles.


Ce n’est pas une petite invasion.


Ce ne sont pas des kappa indélicats.


C’est beaucoup plus sérieux.


Au point que même moi, je ne devrais pas être ici sans personne pour me seconder - ou en tout cas pas des mômes qui sont encore au collège.


“ONCLE SATORU !!!”


Il est sur nous. Nous n’avons même pas le temps d’approcher la main de la portière que quelque chose de lourd et jaunâtre s’abat sur le toit, faisant exploser les vitres, projetant des éclats sur les gosses, que j’ai à peine le temps de tirer en arrière. Ils sont blêmes de terreur en relevant les yeux sur le yôkai qui nous attaque et qui relève l’os énorme avec lequel il vient de frapper le véhicule.


C’est immense, au moins dix fois la taille d’un homme : un tourbillon d’os et de crânes, formant une sorte de tronc et dégageant une violente odeur de charnier se dresse au-dessus de nous, surmonté par un immense crâne aux dents cassées et dont l’œil unique roule en nous fixant. Un odokuro.


En se penchant, il ouvre grand sa mâchoire et vomit des os au-dessus de nos têtes. Je crée juste à temps un tourbillon de vent pour les empêcher de nous toucher.


“CACHEZ-VOUS !! DANS LES MAISONS !!!”


Soudain, un crâne me heurte et referme les dents sur ma hanche, au sang. Je jure, tétanisé de douleur et le frappe violemment, mala au poing, lui faisant lâcher prise...Si ce n’est qu’il emporte un morceau de chair au passage. Je chancelle et tente d’ouvrir la portière pour sortir le chauffeur du taxi. Mais lorsque je parviens enfin à entrer, c’est pour le voir littéralement recouvert de ces crânes blancs qui enfoncent leurs dents dans ses vêtements et sa chair.


On m’attrape la main.


Shinkin.


“Je t’avais dit de te planquer !!!”


Je peine à courir avec ma hanche blessée, la panique m’empêche de réfléchir alors que la gamine me traîne derrière elle comme un impotent. Où sont les deux autres ?


Nous courrons au hasard, nous enfonçons dans les ruelles de ce village vide, esquivant les ossements qui se dressent sur notre passage. Shinkin est en larmes, suffoquée par la trouille et j’ai de plus en plus de mal à suivre, laissant des traînées de sang sur mon passage alors que la douleur devient presque intolérable.


“Qu’est-ce qu’il faut faire ? “Me gémit ma cousine.


Je n’ose pas lui dire que je ne sais pas. Je n’ai jamais eu à affronter un odokuro.


Je sais seulement qu’on meurt généralement quand on essaie. Alors que nous tournons pour revenir sur la rue principale, je trébuche, incapable d’aller plus loin, pressant ma hanche blessée. Shinkin me tire encore. Me supplie de me lever.


“Va te cacher !”


“Viens !! On va trouver ensemble.”

 

“Shinkin, c’est un ORDRE.”


Je la repousse sèchement.


“Cesse de chialer et obéis. J’ai pas besoin d’aide et tu me ralentis. Tu sortiras quand ce sera fini.”


Ce qui risque d’aller vite...Déjà qu’en temps normal ce genre de yôkai s’affronte à deux ou trois, moi, tout seul, je ne risque pas d’exploser le record. Alors que la petite commence à repartir, encore hésitante, quelqu’un la saisit brusquement et deux autres silhouettes arrivent dans ma direction. On me soulève, on me soutient.


“Par ici !”


Deux hommes me maintiennent, les bras sur leurs épaules, m’entraînant vers un bâtiment plus grand en bout d’avenue. On m’installe sur le carrelage pendant que le troisième verrouille les doubles portes, juste à l’instant où l’odokuro tend sa main gigantesque vers nous, se heurtant aux battants.


Haletant, je relève lentement mon tee-shirt pour constater les dégâts : mon jean et mon caleçon on été arraché et ma chair, à vif, pisse le sang, ça me dégouline jusque dans les chaussettes. J’ai froid, il faut que j’endigue l’hémorragie, je m’engourdis de plus en plus.


“Vous êtes touché ! Il faut pas que vous restiez là !”


“Relax.” Je grogne en m’asseyant péniblement “Vous regardez trop de film de zombies. A part une bonne infection tout ce qu’il y a de plus normale, je risque rien. Où sommes-nous ?”


“Dans la mairie. On a intercepté deux enfants qui courraient, ils nous on dit qu’il y avait deux autres personnes. Vous avez eu de la chance.”


“Qu’est-ce que vous venez faire ici ? Et avec des enfants ???”


“Je suis l’onmyôji...mandaté par la commission de sécurité. Je m’attendais pas à tomber sur un odokuro, l’ordre de mission était vague.”


On m’installe un peu mieux. Nous sommes dans un petit hall, où des pack d’eaux ont été entreposés avec plusieurs caisses de conserve et de bentô sous vide. L’un des hommes suit mon regard :


“C’est ce qu’on a pu rapporter du kombini avant que la chose ne devienne trop grande. Vous êtes seul ???”


“Seul moins une hanche.” Je rétorque alors que Shinkin retire son foulard pour presser sur la plaie et arrêter le sang “Je vous l’ai dit, je ne m’attendais pas à tomber sur un tel carnage, où sont vos flics ?”


Ils me désignent la porte.


“Quelque part dans la rue. Mais ils ne pourront plus nous aider...les balles ne lui font rien. Nous avons juste eu le temps de mettre des messages d'appel à l’aide sur internet.”


“Et le téléphone ?”


L’un d’eux sort son portable et compose un numéro avant de me le presser contre l’oreille. J’entends une sorte de grésillement puis, au lieu de la tonalité, des claquements secs et réguliers, le bruit d’os qui s’entrechoquent.


“Évidemment...il sait brouiller les communications “standards” mais pas vraiment l’internet. Pas encore, du moins.”


“Nous n’avons quasiment plus de batteries...et les ordinateurs ne répondent plus.”


“Oncle Satoru...j’arrive pas...à arrêter le sang...”


Shinkin pleure, plus à cause du contrecoup que parce que j’ai été amoché. Je lui glisse mon bras autour du cou et appuie mon front contre le sien.


“Respire. A fond. Évite les pensées parasites. Si tu paniques, tu ne pourras plus rien faire.”


C’est plutôt l’occasion rêvée pour paniquer, pourtant. Je prends difficilement mon téléphone dans mon blouson et ouvre une page web. L’écran se brouille mais j’y arrive encore...Dernière page, ouverte, le blog...Inutile espérer envoyer un mail, le téléphone m’aura fondu dans la main avant que je n’ai atteint la page. L’odokuro a le pouvoir de nous isoler complètement du monde extérieur, c’est ce qu’il est en train de faire, je dois me dépêcher...


“Que faites-vous ?”


“J’appelle du renfort. Pour coller une peignée à un yôkai dangereux, rien ne vaut un autre yôkai dangereux.”


L’un des bureaux s’ouvre alors sur Tetsuo et Ayane, encore pâles et angoissés, qui se précipitent vers moi en me reconnaissant. Une femme d’âge mur les suit de près.


“C’est vous, l’onmyôji du gouvernement ?”


“En chair et en os, madame, même si j’ai un peu perdu. A qui ai-je l’honneur ?”


“Je suis le maire de Gisô. Nous avons cru que vous ne viendriez jamais !”


“Venir c’est une chose, repartir en est une autre...Ça fait combien de temps que l’attaque a commencé ?”


“Il y a quarante-huit heures. J’ai envoyé un message comme j’ai pu, je n’étais même pas sûre que quelqu’un l’ait reçu...Comment allez-vous pouvoir vaincre cette...chose ?”


Sans aide, impossible, surtout en tenant à peine debout. Je peux me soigner superficiellement mais je suis quand même diminué...Mon message est passé mais est-ce qu’il va le voir ? Et surtout est-ce qu’il va le voir à temps ?


“Colmatez tous les lieux de passage possibles : aérations, fenêtre, interstices entre les portes.” J’ordonne “Il a beau être gros, s’il y a la place pour glisser un poing, un des crâne pourra entrer et on sera bons. Shinkin, arrête cinq minutes de faire du boudin et va sceller la porte. Deux fuda devraient suffire. Testuo, Ayane, vous me purifiez les lieux. On se bouge !”


Prenant appui contre le mur, je me redresse en grimaçant, les tempes bourdonnantes. Ça fait un mal de chien, j’en chialerais.


“Vous avez de quoi désinfecter ?”


“Nous avons une trousse à pharmacie...”M’informe la maire.


“Je ne veux pas un pansement avec une tête de pucca, je veux une bouteille d’alcool. Saké ? Whisky ?”


“Nous...avons la bouteille de vodka, un cadeau d’un représentant...”


“Parfait.”


Je ne peux pas arrêter le sang avec un simple bandage, j’ai besoin d’utiliser des techniques moins classiques. Quelques heures de méditation à réciter mes mantra de guérison devraient stabiliser ma hanche, suffisamment en tout cas pour que je puisse me battre sans pisser mon dernier litre d'hémoglobine.


Sinon, peu importe : vu la blessure, si ça ne suffit pas, je suis hors-course, ce qui nous laisse trois apprentis onmyôji terrifiés pour mettre à terre un odokuro géant.


“Versez-moi un verre plein et ramenez-moi la bouteille. Je ne sais pas combien de temps la cavalerie va bien pouvoir mettre à arriver et j’aimerais éviter la septicémie. J’y ai pas regardé de près mais le crâne qui m’a sauté dessus m’a paru avoir une notion de l’hygiène plutôt suspecte.”


Lorsqu’elle me tend le verre, j’y plonge l'extrémité du foulard taché de sang de Shinkin.


“Vous ne buvez pas ?”


Du bout des doigts, je tapote la bouteille avec un sourire.


“C’est pour ça que je vous ai demandée de la laisser. Mais on va pas salir un autre verre.”


***


Froid...


Chaud...


Engourdi...


Je suis dans un état entre le sommeil et la conscience, récitant mon mantra machinalement, suant à grosses gouttes. Je crois que la vodka m’arrache un maelström complètement improbables de rêves et de souvenirs.

La sensation de chute...familière...Le monde tourbillonne au-dessus de moi, la lumière entre les arbres me frappe le visage à intervalles réguliers. Pendant quelques secondes, je flotte...Et le craquement quand je heurte le sol. Mon bras. Ma jambe. La douleur, par vagues, lancinante, suffocante, qui se noue autour de ma gorge comme une corde.


Non. Pas un rêve. La douleur est bien réelle, dans mon bassin. J’ai de la fièvre...parce qu’un yôkai est en train de court-circuiter tout le village où je me trouve.


Se cuiter sur le coup était pas une mauvaise idée pour oublier ma blessure et pouvoir méditer. Seulement, la combinaison gueule de bois et hanche arrachée est assez déplaisante, à la sortie. Shinkin me bassine le visage d’eau et me tend un onigiri en me disant que je suis con.


“Je sais que t’as mal mais c’est pas une raison.”


“Correction, petite morue. Je n’ai pas mal. C’est totalement intolérable. Il y a des nouvelles ?”


Je ne saigne plus et la douleur a légèrement reflué, je doute de pouvoir faire mieux sans un médecin et de véritables soins.


“Non. La maire a essayé de renvoyer un message mais ça ne marche plus.”


Il nous a définitivement coupés du reste du monde.


Et personne n’est venu. A en juger l’horloge au-dessus de la porte, j’ai cuvé pendant six heures. Additionné au temps de trajet, plus le taxi, j’ai donc quitté Tokyo depuis pratiquement quarante-huit heures avec trois collégiens dont les parents n’ont plus aucune nouvelle. Pauvre con. J’inspire et sens la nausée me serrer l’estomac. Ho, kami-sama, je déteste la vodka, c’est pire que le sake.


“Ayane et Tetsuo ?”


“Tetsuo dort. Ayane est allée vérifier que tout est bien bouché.”


La maire, quoique silencieuse, paraît abattue. Je renifle, me redresse péniblement sur mes jambes et elle me dévisage.


“Comment...Comment cette chose est-elle arrivée jusqu’à nous ?”


“Une question intelligente...vous avez eu des disparus dans la région, récemment ?”


“Quelques promeneurs. Cela se produit tous les ans, avec les montagnes alentours, il est facile de se perdre ou de faire une mauvaise chute.”


“L’un d’eux a dû l’avoir encore plus mauvaise que les autres...”


Je jette un regard circulaire. A part Shinkin, la maire, Tetsuo et moi, il y a les trois hommes qui nous ont ramenés, deux couples et une poignée de collégiens recroquevillés au sol. Même si d’autres se sont cachés chez eux, sur quatre mille habitants, il ne reste pas grand-chose, je comprends mieux la taille de l’odokuro.


“Reprenons, voulez-vous ?”


Je boitille jusqu’à la porte, touchant les fuda que Shinkin a fixé dessus pour empêcher leur ouverture.


“La chose dehors s’appelle un odokuro, un “crâne clac-clac” comme on dit pour rigoler dans le métier. Ceci dit, s’il y a bien un yôkai qui ne fait précisément pas rire le milieu, c’est celui-là. Au départ c’est simplement un mort qui ne trouve pas le repos après être mort de faim ou qui n’a pas eu de sépulture décente, voire les deux. Il se réveille alors sous la forme d’un squelette qui dévore les êtres humains qui croisent sa route. On pourrait plier là la description et j’aime autant vous dire qu’il n’est pas le seul yôkai à avoir ce genre d’habitude d’alimentaire...Le problème...”


Ma main passe sur le fuda de Shinkin et remonte le long de la porte, déposant de nouveaux fuda tout le long du battant.


“C’est que les ossements de ses victimes sont absorbées. Et qu’il grossit. Encore. Et encore. Les textes anciens font état d’un odokuro qui avait atteint près de cinquante mètres de haut. Il pouvait encercler un bâtiment entre les bras et a rasé deux villages avant que plusieurs samurai et exorcistes ne lui règlent son compte. Ils sont partis à dix et sont revenus à deux pour la petite histoire.”


Je fais le second battant de la porte. Alors que j’arrive à l'extrémité, tout l’édifice tremble. La maire sursaute et Tetsuo se réveille brutalement, en alerte.


“On a frappé, on dirait. S’il continue à grossir, même nos protections - et vos murs - ne tiendront pas. Il pourrait aussi se déplacer jusqu’à Kitami et les autres villes environnantes. Ce serait le black out sur une partie d’Hokkaidô et des centaines de morts à la clé. Comme vous pouvez le voir, cette saloperie a la possibilité de nous isoler. Le téléphone ne marche plus, internet est en rade. C’est sa manière de se nourrir.”


“Mais...pourquoi ici ?”


“Ha, ça, c’est le coup de bol. Il existe des odokuro qui sont privés de nourriture et restent éternellement sur leur sépulture. Et puis il y a ceux qui vont chasser ailleurs, vous avez tiré le bon numéro. Essayez la loterie, tiens, vous auriez vos chances.”


“Pourquoi tu rajoutes des fuda, oncle Satoru ? Les miens suffisent pas ?” Demande Shinkin, piquée.


“Non. C’est un complément au cas où, vu que je vais plus être là pour le parer s’il essaie d’entrer. Je vais sortir. Il y a une chose qui peut étendre un odokuro.”


J’espère juste que ce truc n’est pas déjà trop puissant pour que ça ne fonctionne plus. Mais les secours n’arrivent pas....L’odokuro est tout à fait capable de faire s’effondrer le toit s’il ne peut pas nous avoir.  Alors que je m’apprête à ouvrir la porte, un pas précipité retentit derrière nous et Ayane sort comme une furie du bureau de gauche.


“Quelque chose essaie de rentrer !! Un crâne ! Il m’a mordu !!!”


“Shinkin.”


Elle me devance, fuda au poing et nous entrons dans le bureau, où la semi obscurité est à peine éclairée par une lampe de bureau. Ayane nous désigne le système d’aération où j’entends des grattements.


“Tu dis qu’il t’a mordu ?”


“Au doigt quand j’ai tenté de l’attaquer.”


“Donc tu as une créature néfaste dans un conduit et ton premier réflexe c’est d’y coller la main. Tu finiras amputée, toi, un jour ou l’autre.”


“Sûr, vaut mieux dormir.”


Je fixe Ayane en silence, lui faisant baisser les yeux. Elle tente néanmoins de relever la tête et je lui imprime un mouvement vers le bas, sec, pour qu’elle la conserve dans cette position.


“Va mettre un pansement.” Je lui ordonne “Quand tu sauras faire la différence entre une sieste et un sommeil de récupération après une blessure, tu pourras te permettre de me reprendre.”


Je jette un coup d’œil à l’aération. On entend effectivement des bruits dedans, une sorte de grattement régulier, qui nous indique que quelque chose approche. Je me plaque contre le mur et Shinkin m’imite, sur la défensive. Le bruit s’amplifie, on distingue des grognements, “ça” avance dans notre direction. Puis, alors que la chose arrive au bout du conduit, silence durant quelques secondes...Avant qu’une forme blanche n’émerge. Ma cousine est déjà prête à l’attaque et je dois lui saisir le poignet.


“Shinkin !! Arrête !! Stop !! ”


Ce n’est pas un crâne qui vient de s’extirper du conduit mais un minuscule renard blanc, qui prend son élan et me saute sur l’épaule, me collant son sextuple plumeau de queues touffues dans la gueule.


“Putain, c’est pas dommage ! Tu t’es arrêté prendre le petit-déj’ ?”


Il me plante un coup de dent dans l’oreille avant de sauter au sol avec une sorte de feulement qui ressemble à un ricanement lorsque je tente de lui coller un gnon. Une fois à terre, il se dresse sur ses pattes arrières et je saisis Shinkin pour lui couvrir les yeux.


“Qu’est-ce que tu fais ? ”


“Il y a des choses que tu verras bien assez tôt quand tu seras grande.”


Lorsque la maire, alarmée, entre dans le bureau quelques secondes plus tard, Ayane et Tetsuo - mal réveillé - sur les talons, c’est pour me voir engueuler un type de deux mètres complètement à poil.


“T’as mis le temps !”


“Désolé, Satoru-chan, je ne lis pas mon courrier toutes les minutes. Et si ton blog est pour moi la source inépuisable d’une consternation amusée, je dois dire qu’il n’est pas à proprement parler dans mes surf prioritaires. Mais je constate que tu as encore la force de piquer une crise.”


Il m’adresse un grand sourire.


“J’aurais pu prendre davantage de temps et t’amener le café ? Tout était barricadé, je suis rentré comme je pouvais puisque tu n’as pas jugé bon de m’aménager un passage.”


“T’aménager ? C’est toi, la créature supérieure, merde ! Tu vas me faire croire qu’une porte t’arrête ? Celle de mon appartement t’as jamais empêché de venir faire ta sieste sur mon futon, pour autant que je sache !”


Il baille et salue Shinkin, qui a retiré ma main avec un soupir.


“ Et ta tenue ? Tu comptes montrer tes bijoux de famille à tout le monde ? Y’a deux gamines, je te signale !”


Me signifiant par un petit geste de la main que je le saoule, il s’approche d’Ayane, pétrifiée, l’air sceptique.


“J’aurais pensé que la perspective d’être déchiquetée par un squelette géant les traumatiserait davantage. Bien. Où en sommes-nous ?”


Je boîte jusqu’à lui, lorsque le bâtiment est ébranlé par un nouveau coup. L’un des néons se détache et tombe en avant, frôlant Shinkin de quelques millimètres avant d’aller se fracasser contre le bureau.


“Voilà où on en est. L’odokuro veut nous ensevelir vivants pour nous récupérer sans trop se fatiguer.”


“Je vois ça. Quel est ton plan ?”


Il note alors ma hanche ensanglantée et hausse un sourcil.


“C’est lui qui t’a fait ça ?”


“Non, j’avais un creux et mes antiques racines de cannibale sont remontées à la surface. Je comptais attaquer les gamins ensuite.” Je réplique en pinçant la joue de Tetsuo. Sans me demander mon avis, Gekkô relève mon tee-shirt déchiré et plisse les yeux.


“Il te faut un médecin. C’est sérieux.”


“J’ai encore jamais été blessé pour rire, que je sache.”


Nouveau coup, cette fois-ci, le plafond au-dessus de nos têtes se fendille... J’essuie la sueur qui perle sur mon front. Ma gueule de bois me rend plus hermétique à l’aura que dégage l’odokuro et heureusement, sans quoi je serais incapable de me concentrer. Les gosses sont perturbés, en revanche mais je me vois mal leur faire vider une bouteille de vodka à douze ans.


“Tu as bu.”


“Je me suis désinhibé, nuance. Avec l’aura dégueulasse dont nous submerge cette saloperie, je ne pourrais pas me concentrer sans ça. Va falloir sortir. Tu sais jouer à celui qui fixe le plus longtemps ?”


Gekkô croise les bras, penchant sur moi ses centimètres supplémentaires.


“Des heures. J’aime beaucoup.”


“Cool. T’as un partenaire tout trouvé à l’extérieur.”


“Tu veux que je fixe l’odokuro ?”


“Dans les yeux. Et avec tous tes yeux. Toi, t’as une petite chance que ça ne te rende pas fou, moi c’est moins sûr.”


Il fait claquer sa mâchoire, étouffant un bâillement.


“Tu as simplement besoin que je l’occupe pendant que tu fileras par la porte de derrière ?”


Ouvrant tous les tiroirs du bureau, je récupère une pile de papier à en-tête, que j’entreprends de déchirer en trois avant d’en donner une pile à chacun de mes élèves.


“Petit exercice de calligraphie : combien de fuda pouvez-vous me faire avant que le toit ne nous tombe sur la gueule ? Vous avez dix minutes.”


Le plafond explose sur notre droite et plâtre et gravats tombent en pluie sur la maire, qui s’écarte d’un bond alors qu’un crâne s’écrase sur son épaule et lui saisit les cheveux. J’empoigne mon mala et l’enfonce dans sa bouche ouverte, le disloquant.


“Disons plutôt cinq minutes. Gekkô, couvre-toi. On sort.”


“Je vais plutôt te couvrir toi. Quelque chose me dit que tu en as davantage besoin...”


***


J’étais posté à l’une des fenêtres du bâtiment, dont j’avais légèrement soulevé l’un des rideaux pour voir Gekkô traverser les quelques mètres qui le séparaient de l’odokuro. Shinkin et Tetsuo s’étaient pressés autour de moi pour voir ici.


“Il ne risque rien, Kondo-sama ?”


“C’est le cadet de mes soucis. Va dire à la maire qu’elle peut faire évacuer par derrière et rapidement. Tant qu’on parvient à regarder l’odokuro dans les yeux, il ne peut plus bouger, c’est l’occasion. Allez !! Suivez les autres !”


“Et toi ?” S’enquiert Shinkin “Tu vas affronter ça tout seul ?”


“Je suis pas tout seul. Jamais...” Je marmonne avant d’ouvrir la fenêtre pour sortir à mon tour. A cette distance, je jauge mieux la taille de l’odokuro, il doit faire pas loin de vingt mètres, rien de surprenant s’il a bouffé une bonne partie des riverains. Gekkô, sous sa forme animale, se tient face à lui, la gueule constellée d’yeux rouges, le poil hérissé, émettant des grondements. Il m’a vu mais ne bronche pas. Ma main se serre sur les fuda que m’ont préparé les gosses, j’espère en avoir assez...Je respire à fond.


Annihiler l’information de la douleur, court-circuiter mon organisme pour laisser l’esprit prendre le pas sur les impératifs biologiques...


Prenant appui sur ma jambe valide, je me mets à courir vers l’Odokuro et saute sur le crâne le plus près du sol, collant un premier fuda dessus avant d’entreprendre l’escalade de la colonne vertébrale, m’arrêtant pour déposer des fuda au fil de la montée. Gekkô gronde plus fort et je l’ignore, poursuivant mon ascension, focalisé uniquement sur mon but : l’énorme crâne au sommet, penché en avant. En “contaminant” ce qui le relie au sol, j’ai une chance de le disperser mais j’ai intérêt à me dépêcher, ma hanche ne tiendra pas.


J’y suis presque lorsque j’entends un sifflement au-dessus de ma tête. Sans réfléchir, je me déporte sur le côté et l’os gigantesque me rate d’un cheveu. Quoique partiellement immobilisé par mes fuda, cette saloperie a toujours l’usage de ses bras. Sa main gigantesque tente de me saisir et j’esquive encore, sentant mon pied ripper sur l’un de ses os. Je dérape, glisse, tente de me raccrocher sans y parvenir, engourdi par la douleur que je refoule, basculant dans l’odokuro, où des dizaines de crâne ouvrent grand leur bouche, les dents jaunâtres, brisées ou encore tachées de sang, prêts à  me happer. Je tends la main et me raccroche à une vertèbre, sentant qu’ils m’attrapent la basket, tirant pour me faire tomber. Je tente de me hisser mais c’est trop tard...La douleur revient, violente, par vagues et je hurle, les larmes aux yeux. Lorsqu’on ordonne à son corps de fermer sa gueule, le retour de flamme est pire que tout. Au-dessus de ma tête, la main de l’odokuro s’apprête à plonger pour me saisir. Il est alors pris d’une secousse violente, Gekkô vient de bondir, lui saisissant le poignet, qu’il brise entre ses crocs, arrachant les phalanges une à une.


Remonter...


Me hisser...


Je n’y arrive pas...La douleur...Je ne peux pas...


Gekkô jappe lorsque l’odokuro le frappe de sa main valide, j’entends ses griffes qui s’enfoncent dans les os, les labourant.


Mes doigts glissent...Et on me rattrape, in extremis, trois paires de mains, dont l’une manucurée en rouge et vert.


“Je vous avais dit...de partir !”


“On a bien fait de pas obéir.” Observe Ayane, cinglante. “Shinkin a dit que vous y arriveriez pas.”


“Lâchez !! Il faut désolidariser le crâne de son corps !! Les derniers fuda !!!”


Je tends autant que je peux ma seconde main vers ma cousine pour qu’elle les prenne et elle secoue la tête.


“Tu vas tomber !”


“Si ce truc prend le pas sur Gekkô, on tombera tous !! Grouille, OBEIS, PUTAIN, SHINKIN !”


Elle ne m’écoute pas. Je prends de l’élan et lui jette les fuda au visage avant de dégager ma main, attiré par les crânes, qui déchirent mon jean, attaquant mes jambes. La douleur s’amplifie, me paralysant, tout le corps pris de spasmes. La sensation de chute, familière...Les dents se referment sur mon visage...


Puis plus rien...Quelques secondes de flottement, je suis déjà à demi-inconscient lorsque que quelque chose de doux et chaud m’enveloppe avant que je ne heurte le sol. Pas de douleur, cette fois-ci, juste le contact de la fourrure contre mon ventre et ma joue.


“G...ekkô...”


Un bruit sourd retentit au-dessus de ma tête et le sol tremble violemment alors que je ressens des chocs répétés tout autour de moi. L’odokuro est en train de s’effondrer. Gekkô cale sa gueule contre mon visage et gronde de douleur alors que les ossements s'abattent sur lui.

“Accroche-toi !”

Je saisis les poils de son ventre et me cramponne alors qu’il se redresse et se met à courir, heurté par des dizaines d’os, jaillissant de l’odokuro en défonçant le flanc de sa cage thoracique d’un violent coup de tête avant de s’ébrouer, me déposant - enfin me balançant - au sol. Hébété, je reste recroquevillé, tétanisé, jusqu’à ce qu’il me pousse du museau, où son sang coule en fines rigoles.


“Satoru-chan ?”


“Co...Comment t’es rentré là-dedans ?”


“Ma foi, comme j’en suis sorti. Je t’ai vu tomber et j’ai pensé que si tu voulais fêter ton prochain anniversaire, il serait raisonnable de ne pas te laisser là-dessous.”


Il m’attrape par la manche de mon blouson pour me redresser et m’adosser à une des maisons. L’odokuro gît au milieu de la rue, épars, immobile, son énorme œil jaune fixant droit devant lui. Mes trois élèves titubent mais semblent à peu près intacts - même si Ayane et Shinkin boitent - alors qu’ils s’approchent de moi. Shinkin se laisse pratiquement tomber au sol à mes côtés, les mains encore tremblantes.


“J...J’ai fait comme tu m’as dit. J...J’ai séparé la tête du corps.”


“Nickel. Mais c’est pas la peine de t’asseoir. Le plus dur reste à faire -enfin, le plus chiant. Va falloir purifier tout ça pour l’empêcher de se reformer.”


Je désigne les ossements qui parsèment toute l’avenue.


“Un par un. Ensuite, ce sera pour les légistes.”


Les trois mômes échangent un regard découragé.


“Vous avez voulu rester, assumez. Au boulot !”. Je claque des doigts et ils y retournent en traînant des pieds.


Gekkô s’est couché et lèche ses plaies.


“Tu es un fainéant. Ils ont fait tout le travail et je ne parle même pas de moi.”


“Bien sûr. Je suis venu jusqu’ici uniquement pour me mettre une caisse. Pourquoi t’es intervenu ?”


Il retire une dent plantée dans son pelage et la gobe, la broyant entre ses énormes mâchoires.


“Je protège mon investissement, Satoru-chan. Tu permets ?”


Il me lèche la hanche, où le sang s’est remis à couler.


“Petit remontant. Il ne te manquera pas, après tout il est déjà sorti.” Ajoute-t-il en se léchant les babines, avant de recommencer. Je repousse sa tête d’une main et il gronde.


“Je ne vais pas te bouffer !”


“Pardon mais le panier repas que je suis a du mal à te croire.”


***


La maire et le reste de ses administrés ont gagné Kitami, d’où une ambulance et plusieurs voitures de flics sont parties, au moment où mes trois élèves mettaient l’odokuro hors d’état de nuire. Le soir, nous étions à l’hôpital de Kitami, les trois gamins s’en tirent avec des ecchymoses et des foulures, Gekkô une piqûre pour lui éviter une contamination suite aux nombreuses morsures subies - j’ai aimablement suggéré un vaccin contre la rage et savouré de le voir se faire piquer par un infirmier pas franchement rassuré. Quant à moi, pansement, immobilisation...et piqûre également.


La commission de sécurité a fait définitivement évacuer Gisô, classé en “incident paranormal majeur”. La zone a été déclarée spirituellement dangereuse et délimitée par des shimenawa qui en interdisent l’accès. Les survivants seront relogés en échange de leur aimable silence...de toute manière, j’ai prévenu la maire : raconter sa rencontre avec un yôkai vous fait seulement passer pour un fou. Les journaux ont fait état d’un grave éboulement dans la montagne et le gouvernement a “déploré” ce “drame sans précédent”. J’ai renvoyé les gamins à Tokyo, ils vont avoir besoin de récupérer un peu, d’encaisser les cauchemars à venir.


Je les ai félicités, c’est pas une consolation de poids vu l’état dans lequel ils reviennent mais je pense qu’ils ont appréhendé un peu mieux ce qui les attend...


Malgré mes demandes répétées pour qu’il se casse, Gekkô est resté. On n’a même pas voulu le changer de chambre, je crois que tout le service a peur de lui et un peu de moi. Il est bien amoché, lui aussi...une de ses oreilles est fendue, il a une grosse cicatrice sur le flanc, une côte froissée et son poil a été arraché par touffes.

 

On pourrait croire qu’il m’en veut -même un peu ou qu’il soit un tantinet sous le choc, il aurait pu y rester lui aussi...


Au téléphone - rigoureusement interdit au sein de l’hôpital mais “Gekkô-shachô” a besoin de travailler- je l’entendais discuter avec l’un de ses bras droits encore hier matin :


“Je rentrerai probablement la semaine prochaine, dites au conseil d’administration que je serai présent sans faute. Oui, Maro, je vais bien. Je devrais faire ça plus souvent, ça m’a fait un bien fou, je ne m’étais pas amusé comme ça depuis plusieurs mois. A lundi.”


Il raccroche et se tourne vers moi, qui le dévisage, interloqué.


“Tu es vraiment sûr qu’il ne vont pas t’amputer d’un petit quelque chose ? Leurs plateau-repas sont vraiment immondes...”


Demain, quitte à dormir dans le couloir, putain, je change de chambre. 

 

 

_________________________________

 

Licence de l'image :

Paternité Certains droits réservés par BenedictFrancis
Retour à l'accueil