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Il m'arrive régulièrement de me rendre à la "maison-mère", près de Saitama : c'est un peu ma corvée bimensuelle, comme d'autres rendent patiemment visite à une vieille tante sur le point de les quitter. C'est exactement ça : depuis que l'agonie dure et qu'il faut s'appuyer les allers-retours, les odeurs de désinfectants et les conversations hautes en couleur sur le sadisme méconnu des infirmières, on apprécierait qu'elle se décide à claquer, pour enfin "faire le deuil" (c'est une façon comme une autre de dire que ça va débarrasser). Ceci dit et c'est une règle absolue en la matière, on ne se frappe pas ce genre de corvée sans une petite consolation...

 

Mon clan - notez l'expression mafieuse, elle m'a toujours fait sourire - est à l'agonie dans la mesure où je suis quasiment le seul à pouvoir assurer le boulot d'onmyôji, après mon père. Je vous ai parlé de mon frère totalement banal (les seuls fantômes qu'il a vu se trouvaient sur un écran de télé ou éventuellement dans une foire), quant à ma sœur, elle a bien quelques bribes de don mais totalement insuffisant pour assurer face à un yôkai. Reste moi, le "miracle". Sauf que je n'ai rien d'un miraculé, je dirais plutôt que j'ai tout du sinistré et ce à tout point de vue. Mon clan compte aujourd'hui une dizaine de personnes, outre ma mère, mon frère et ma sœur, majoritairement des cousins éloignés qui se déplacent chaque fois qu'il y a un "conseil".

 

Bref, j'ai consenti à me déplacer jusqu'à Saitama ce week-end, avec un enthousiasme que ne renierait sans doute pas un condamné à mort à qui on demande s'il veut une petite piqûre.

 

"Satoru-sama !"

 

Le titre me fait marrer. Vraiment. "-sama" quand on a l'air de s'habiller à la friperie ou d’avoir dormi dans un placard, il y a de quoi se fêler une côte, quand même, non ? J'ai toujours refusé de porter cet immonde kimono de cérémonie dans lequel je me prends les pieds, j'ai l'air ridicule et je ne peux pas me battre efficacement. Le jean et tee-shirt c'est peut-être convenu mais quand un yôkai furieux vous fonce dessus, vous êtes plutôt content de ne pas vous empêtrer dans quatre couches de kimonos successifs. On comprend pourquoi mes illustres ancêtres ne vivaient pas vieux. L'employée de maison me salue et je lui signale aimablement qu'elle n'a pas besoin de se coller un lumbago pour moi, je passe juste "en vitesse". Ma tante, elle, ne fait pas cet effort.

 

Il faut que je vous parle de cette femme délicieuse qu'est Mariko Kondo. Il s'agit de la sœur de mon père et si je devais être bref concernant nos rapports…Je dirais que seule la décence inculquée par le clan l'empêchera de danser sur ma tombe le jour où je claquerai.

 

Pour elle, je suis un imposteur et si elle feint encore le respect à mon endroit c'est uniquement parce que je suis le "Maître". Elle me saoule à intervalles pré-calculés au sujet du charisme et de l'autorité de mon père, dont je n'ai manifestement pas hérité. Sauf quand il s'agit de la prier de fermer sa gueule. Pour ça, c'est un don héréditaire autant que salvateur.

 

Ceci dit être un poseur sauve rarement la vie, sauf peut-être dans les mangas.

 

"Bonjour Satoru. Vous êtes pile à l'heure."

 

"Vous m'aviez fait remarquer le contraire avec tant de délicatesse la dernière fois que j'ai fait un effort."

 

"C'est très attentionné de votre part."

Tu m'étonnes. La "dernière fois", je m'étais tout simplement trompé de jour. La fin du monde aurait sûrement provoqué moins de remous.

"Shinkin n'est pas là ?"
"Elle dort."

Plus pour longtemps et j'entends le bruit caractéristique qui me signifie qu'elle ne va pas tarder...

Bom bom bom

Elle a senti que j'étais là, elle a bondi hors de la chambre et elle traverse le couloir.

Frshh

Deux portes ouvertes, y compris celle qui coulisse mal et qu'elle a sans doute encore déchiré.

Bom bom bom

Je bande les abdos, une sage décision, vu le boulet de canon qui me rentre dans l'estomac à pleine vitesse.

"Tiens, je croyais que tu faisais la sieste."

Je l'attrape un peu mieux et la hisse dans mes bras avec un sourire. Du bas de ses neufs ans, Shinkin Kondo, ma petite cousine, a déjà le pire caractère de l'archipel : elle n'a peur ni des monstres sous son lit, ni de la mort, ni des voleurs mais fond en larmes en se réfugiant derrière moi quand on évoque devant elle un éventuel rendez-vous chez le dentiste.

"Maman m'a pas dit que tu venais !"

"Par ce qu'elle pensait que je serais en retard."

Sourire à ma tante, qui se crispe. C'est bon de lui rappeller que si le maître du clan a envie de leur poser un lapin, il a tout à fait le droit de leur en laisser même une portée, c'est laissé à sa seule décision. Shinkin se cale contre mon épaule.

"Tu sais, j'ai battu un monstre hier soir. Comme toi."
"Il va falloir que tu me racontes ça. Tout de suite."

Pour elle, je suis mieux que superman, Batman et tous les "nuls habillés comme des filles" (c'est elle qui le dit). Dans sa tête, son oncle (ca aussi c'est elle qui le dit : apparemment "cousin" avec treize ans de plus, ça donne "oncle". Allez comprendre...)  est à peu près la septième merveille du monde. Elle est intimement persuadée qu'un jean immonde c'est le top de la classe, que sans moi le monde serait une espèce de terre de désolation et que ceux pour qui je travaille devrait me cirer les pompes au caviar. Enfin, elle trouve quand même que je n'ai "pas très bon caractère", comme quoi elle reste lucide à mon sujet.

C'est le second "miracle", probablement celle qui prendra le relais après moi. J'ai déjà expliqué de manière très franche à ma tante mon point de vue sur la façon qu'elle avait de voir sa fille comme une bête de concours, à base de "frustration", "vie ratée" et "transfert". Depuis, elle me considère comme un simple incident de parcours pour le clan. Moi, plus sobrement, je la traite comme ce qu'elle est : une morue et encore, je me trouve poli.

"Satoru, nous vous attendons pour le thé." Me fait-elle remarquer comme si elle me faisait honneur. Shinkin grimace. Elle a horreur du thé, horreur de rester en place, horreur de devoir prendre sa tasse trop chaude à deux mains alors qu'elle préférerait un verre de coca. Je lui adresse un petit clin d'oeil.

"Mettez-le au micro-ondes, j'ai une réunion qui ne souffre aucun retard."

Je repose la petite au sol, la laissant me tirer par la main en direction de sa chambre, sous le regard glacial de sa mère. Un jour...un jour il faudra lui dire que son oncle a juste bouché les trous en attendant qu'elle soit prête.

Mais pas tout de suite.

Tout de suite, elle veut me montrer son cahier plein de ratures, elle veut jouer aux peluches avec moi, me sauter sur le dos et m'arroser avec son jus de fruit avant d'essayer en tirant la langue de dessiner le shiki que je vais invoquer sous ses yeux après dix minutes de supplique de sa part.

Pas tout de suite...

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/lsc21/2625999725/

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