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J’aime l’école. Je dirais même plus : je la vénère.

Peut-être parce que je n’y ai jamais mis les pieds...

Pourquoi cette soudaine adoration alors ? Parce qu’elle occupe Shinkin, dix ans, plusieurs heures par semaine, heures pendant lesquelles je peux espérer avoir du calme chez moi...Sans musique - qui fait davantage figure de déjection sonore vouée à provoquer des attaques cérébrales - sans minipouss en jupe plissée qui me grimpe dessus pour “avoir un câlin”, sans cris de Pokémon digitalisés qui me foutent les nerfs en vrac.

Entendons-nous bien : j’adore Shinkin. Sincèrement. Je ferais à peu près tout et n’importe quoi pour elle mais plus d’une journée sans pause, c’est pas humain.

J’ai donc pris une sage décision étant un adulte qui travaille et donc incapable de rester une journée avec elle sans l’enfermer dans le congélo pour m’en occuper.

J’ai embauché quelqu’un pour la garder.

Il a dû vous arriver plusieurs fois dans votre vie d’avoir des idées qui - quand vous les considérez à posteriori - sont vraiment POURRIES...Vous vous demandez comment vous avez pu un instant penser qu’elles puissent être bonnes, même en étant camé, même en étant défoncé de fatigue, même en étant hypnotisé. Votre cerveau avait-il pris un congé sans vous laisser un mot ? Avez-vous été trop feignant pour lui demander son avis ? En tout cas, cette idée vous l’avez eue et l’avez mise en pratique.

Ce qui était une immense connerie.

***
“Je viens pour l’annonce.”

Quand j’avais demandé une étudiante, je ne m’attendais pas à tomber sur une fille qui avait l’air plus vieille que moi. Ceci dit, vu l’état de sa peau - j’avais la même à seize ans - soit elle était bien ado, soit elle devait beaucoup en vouloir à ses hormones. Et c’étaient pas les seules qui l’avaient pas gâtée.

“Entrez...Fumiyo-kun.”

Au téléphone elle m’avait paru assez enjouée, c’était ce qui m’avait décidé. Pas question de prendre une dépressive, je ne voulais pas être responsable d’un suicide. Néanmoins...

“Shinkin-chan n’est pas là ?” Me demande-t-elle en posant son sac sur la table, me décochant un sourire agrémenté de petits points d’acier. Ouch...Mon adolescence me paraissait moins pénible, à bien y réfléchir. On aurait cru qu’une manette de N64 et une calculette avaient copulé sur ma figure et ma voix atteignait des aigus dignes d’ultrasons mais au moins je n’avais pas un rail de shinkansen coincé entre les gencives comme elle, en prime.

“Dans sa chambre. Hem...avant toute chose, Fumiyo-kun, je tiens à vous préciser : évitez de brusquer ma cousine, elle est un peu...sauvage quand elle ne connaît pas.”

Sa première baby-sitter, elle l’avait mordue. Bon elle avait quatre ans, aussi.

“Ne vous inquiétez pas, Kondo-san, je connais.”

Petit clin d’œil.

“J’ai été pareille.”

Dites-moi que Shinkin ne va pas être PAREILLE ou putain son adolescence va être un calvaire sans nom.

“Et comme je vous le disais, je suis première de ma promotion. J’ai déjà gardé des enfants, ils sont tous un peu sauvages.”

Ouais...Sauf qu’ils ne sont pas tous capables d’invoquer des serpents, de défoncer une porte par la pensée et de prendre le goûter avec les fantômes du coin.

“C’est qui ?”

Aïe aïe aïe...Shinkin vient de débouler en haut de l’escalier et elle a sa mine de harpie miniature. Elle ne supporte pas que je ramène quoi que ce soit de féminin à la maison. Et alors maintenant qu’elle vit avec moi, la moindre vue d’un truc avec des seins lui fait sortir les griffes à coup sûr. Même sa maîtresse, c’est limite.

“Fumiyo-kun...Elle va s’occuper de toi quand je rentre tard. Te faire goûter...”

Si ma cousine pouvait me foutre des taloches par le regard, j’aurais des joues de hamster.

“Te faire faire tes devoirs et te coucher. Ce sera uniquement pour...”

“Je veux pas.”

Ha je m’en serais douté : elle ne veut jamais RIEN. Elle veut pas aller à l’école toute seule, elle veut pas que sa maîtresse me convoque, elle veut pas que Shinobu, le “gros con” de la classe supérieure lui porte son cartable, elle ne veut pas faire ses exercices de méditation, elle ne veut pas dormir dans sa chambre...L’entendre dire oui, c’est se demander si on n’a pas brusquement les oreilles bouchées.

“C’est bien possible, mais tu n’as pas le choix.” Je rétorque en la fixant “Il n’est pas question que tu restes tout le temps toute seule. Je serais plus tranquille comme ça.”

Elle pince les lèvres.

“Et tu peux me faire la gueule, ça changera rien.” Je conclus avant de me tourner vers Fumiyo :

“Le goûter quand elle a faim - mais pas une heure avant le repas. Vérifiez ses devoirs et surtout interdiction d’ouvrir la porte à qui que ce soit. Il y a...hem...un verrou spécial.”

“Tu parles de la malédiction que t’as mis sur la p...”

Je colle la main sur la bouche de Shinkin. Pas la peine de passer pour plus dingue qu’on n’est.

“Voilà. Le frigo est à votre disposition et vous avez mon numéro en cas de problème. Shinkin, je compte sur toi pour être sage.” J’ajoute avec un regard façon “si tu te fais remarquer, on ne retrouvera jamais tes restes” à ma cousine, qui me fait un bras d’honneur. Je lui allonge une claque (j’ai horreur de faire ça) et elle me pince au sang en me disant que je suis, je cite “un sale con”. C’est le soir des découvertes.

Fumiyo souriait nettement moins quand je suis sorti, à contrecœur. Alors que je refermais la porte, je l’entendais demander à Shinkin quelle était sa matière préférée.

Emmerder le monde, tous ses professeurs le lui diraient.

****
En soit c’est déjà très pénible de se faire déranger en plein boulot. Surtout quand le boulot consiste à empêcher un Shôjô bourré comme un coin de vous foutre la tête dans une poubelle...J’ai bien un répondeur conseillant à mon interlocuteur d’aller voir en Papouasie des fois que j’y serais mais bizarrement aucun d’eux ne suit jamais ce conseil. Et puis alors pardon, la musique de Magical Do-re-mi en plein milieu d’un combat contre un démon aquatique, c’est un sacré bonus pour l’intimidation (Je ne sais pas changer la sonnerie. Et non ça n’a RIEN de drôle).

Je flanque un coup de coude dans le...plexus du Shôjô (je suis pas persuadé que ça ait un plexus mais on va dire que c’est un point de repère) et enchaîne avec une manchette sur le cou, avant de lui filer un coup de latte qui l’envoie s’éclater sur la poubelle d’en face. Les combats dans les arrière-cours de bistrot, c’est totalement glamour. Deux douches à la javel suffisent à peine à éliminer l’odeur, surtout que j’échappe assez rarement aux plongeons dans les poubelles (1m60, 62 kilos, n’importe quel yôkai me soulève avec deux griffes).

“Kondo à l’appareil. Vous avez vingt secondes. Magnez-vous.”

“Kondo-san, c’est Fumiyo. Je...je vous appelle au sujet de...”

“Oui je me doute que vous m'appelez pas pour me demander de passer vous acheter des onigiri avant de rentrer ! Qu’est-ce qu’elle a fait ? Toi, bouge pas !”

Un bon coup de poing en pleine gueule du Shôjô et il s’effondre en hoquetant.

“Mon forfait vient de rallonger brusquement, vous pouvez continuer. Alors qu’est-ce qui se passe ?”

“Elle s’est enfermée dans sa chambre et je l’entends parler toute seule...Des mots dans une drôle de langue.”

“C’est normal. Elle a un contrôle de...d’anglais demain.”

Niveau impro, j’ai des progrès à faire. Fumiyo marque un blanc à l’autre bout du fil.

“D...D’anglais ? Mais Kondo-san, ce n’est pas du...”

“C’est de l’anglais ancien. N’entrez pas dans sa chambre...”

Sous entendu : si vous ne voulez pas vous prendre un contrecoup qui risque de vous envoyer à l’hosto pour une semaine...Ou simplement vous faire finir la tête la première dans les WC, avec de la chance.

“...Ça la déconcentre. C’est totalement normal, elle descendra pour souper. Maintenant excusez-moi, j’ai une urgence.”

Je raccroche et toise le Shôjô, qui s’est redressé en titubant.

“Alors t’as ta dose ? Combien de fois je vais devoir te répéter de rester dans la baie de Tokyo au lieu de venir te saouler chez nous ?”

Ce yôkai est ce qu’on appelle communément un poivrot. Et je déconne pas : le Shôjô est un démon aquatique connu pour avoir un penchant pour la bouteille. Quand je dis bouteille, même l’alcool à 70°c lui convient, un comble pour une bestiole qui passe sa vie dans la flotte. En soit, c’est pas extrêmement gênant mais autant un type alcoolisé peut se calmer avec une paire de claques et une visite au poste, autant un yôkai...Les flics préfèrent me le laisser. Il me souffle à la figure une haleine qui pue la liqueur de prune premier prix et me saisit par le col avant de me jeter sur une pile de cagettes. Même en croyant que j’ai un frère jumeau, il arrive encore à m’attraper, cet enflé.

“T...T’es pas de t...a...ille, p...etit, retourne d...onc te faire torcher...par les m...oines.”

“Tu m’as pris pour quoi ? J’ai l’air d’aimer me geler les miches en pyjama orange en haut d’une cascade, ducon ? Om....”

Allez hop, petit sort de paralysie. Ça sape mes forces mais là j’en ai ma claque. Il se retrouve coincé entre quatre fuda, l’air complètement paumé. J’attrape le tuyau qui sert à nettoyer l’arrière-cour et l’arrose copieusement.

“Alors, on dessaoule ?”

“K...Kondo ?”

“Tu t’attendais à quoi ? Les Morning Musume ? Désolé j’ai oublié mon uniforme de collégienne au bar.”

Claquant des doigts pour rompre mon sort, je lui désigne l’avenue.

“Je te reconduis pas, tu connais le chemin. Et inutile de te dire que la prochaine fois que je te chope à saccager un bar après t’être mis la tête à l’envers, je te couds l’immonde trou qui te sert de bouche et tu prendras ta prochaine cuite par les trous de nez. Fous-moi le camp.”

“Ou...oui, Kondo-kun...”

Penaud, il chancèle hors de la cour et remonte la ruelle, sa grande carcasse recouverte de poils rouges courbée et honteuse. Pas de mauvais yôkais, juste cons comme des portes fermées.

“Dokiri Dokiri DONDON !”

Mon portable qui remet ça...Je m’attends à une nouvelle mission prestigieuse qui va me permettre d’explorer d’autres poubelles de la capitale mais c’est encore Fumiyo.

“Oui...P...Pardon de vous déranger mais...Il...Il y a une espèce de...de chose dans votre salle de bains !”

Heureusement que j’avais dit à Issô, mon démon mange-crasse de se planquer. Pourquoi est-ce que personne ne m’écoute jamais ? Ha oui, parce que c’est moi qui paye les pots cassés derrière.

“Une...Hem...non, non, c’est...l’animal de compagnie de la petite. Une sorte de reptile qu’on lui a ramené d’un voyage, il est très docile, n’ayez aucune inquiétude, Fumiyo-kun. Mais heu...Par précaution, n’utilisez pas la douche.”

Manquerez plus qu’il tente de l’aider à se laver...

“Que je n’utilise pas la....”

“Oui, il est assez...taquin, vous savez et je sens que...vous n’êtes pas très à l’aise avec lui alors le mieux c’est de le laisser dans la salle de bains. Shinkin est descendue manger ?”

“Non. Shinkin n’est pas descendue et j’entends des SIFFLEMENTS dans sa chambre. Mais je suppose que c’est une langue étrangère ?”

Ho, putain...Là si je lui raconte que la gamine est asthmatique, à mon avis, ça ne passera pas.

“Très bien, j’arrive. Allez vous asseoir dans le salon et ne-bougez-pas, d’accord ? Je serais là dans une demi-heure.”

****

En fait, hier soir, j’ai réussi à comprendre le sentiment d’égarement profond des parents qui rentrent après avoir laissé des marmots turbulents livrés à eux-mêmes.

Déjà, la porte était enfoncée. Gros moment de panique. Je me rue à l’intérieur et j’ai droit à une mini crise cardiaque : Fumiyo est étendue au sol, inconsciente, le mange-crasse tanqué sur le ventre en train de lui lécher la figure, Shinkin est au téléphone et demande une ambulance...Et Gekkô, ce foutu kyûbi contemple la nounou d’un air intrigué.

Je balance mon sac au sol et les trois crétins se figent. Shinkin commence le bal en pointant Gekkô du doigt :

“Il a cassé la porte !”

“Je voulais juste passer te voir, Satoru-chan !” Proteste-t-il “Je ne savais pas que tu étais sorti.”

“Il a voulu manger Fumiyo-kun !”

“Goûter, nuance. Elle ne s’en serait pas aperçue, elle est partie dans les pommes dès qu’elle m’a vu.”

Quant au mange-crasse, il bredouille un “Je voulais la réveiller.” en rentrant son interminable langue.

J’inspire à fond et détends les muscles de mes épaules.  Si je n’étais pas un maître zen, j’étais bon pour l’infarctus ou le triple homicide. Posément, je m’avance, dégage le mange-crasse d’un coup de pied et vérifie le pouls de Fumiyo. Bon, elle a juste eu son compte d’émotions pour la soirée. Je me redresse et ferme les yeux en souriant, joignant les mains devant mon visage.

“Mettons qu’il ne s’est rien passé. Je vais ramener la demoiselle chez elle, effacer sa mémoire. Et quand je vais rentrer, la porte sera sur ses gonds, le mange-crasse dans la salle de bains d’où il n’est pas SUPPOSE sortir et la môme sera AU LIT.”


Je rouvre les yeux et les dévisage tous les trois, l’œil injecté, qu’ils saisissent bien à quel point je suis près du black-out cérébral.

Soulevant Fumiyo et la calant sur mon épaule, je leur jette un dernier regard.

“Et j’ai pas intérêt à me tromper.”

Ha pour une soirée organisée, c’est brillant. Une étudiante traumatisée - dont j’ai dû effacer les souvenirs, ce qui est parfaitement et totalement interdit et moi au bord de la grossesse nerveuse. Quand je suis rentré, Gekkô m’attendait assis sur le canapé, le mange-crasse se planquait sous le lavabo de la salle de bains et Shinkin était au lit.

Je m’effondre sur le sofa, en sueur et totalement crevé, avant de jeter un œil mauvais au kyûbi, qui me décoche un sourire plein de dents.

“T’es pas encore parti, toi ?”

“Tu as demandé que la porte soit sur ses gonds, pas de quel côté je devais me trouver. Je vois que tout se passe à merveille avec Shinkin-kun.”

“Ce sarcasme minable mérite même pas que je réponde. On peut savoir pourquoi tu es venu ?”

“J’étais passé pour te demander si tu avais besoin d’un coup de main pour la garder.”

****
Oui, j’ai les moyens de manipuler la mémoire des gens (du moins ceux qui sont affaiblis). C’est dégueulasse, immoral et dangereux. Mais super pratique, quoi qu’on en dise. Sinon on me l’aurait pas apprise, cette technique. Donc voilà, si vous connaissez quelqu’un sur Tokyo capable de garder une apprentie onmyôji et sa copine bakeneko, un mange-crasse, éventuellement un kyûbi défonceur de portes et qui sait faire les massages de crâne, je suis preneur.

Et comme je ne suis pas le seul qui doit subir ça...je vous laisse sur ce monument de la musique japonaise.

 


 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/mulmatsherm/3128279987/

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