Chose promise chose due : le post d'hier étant quand même un post de feignasse qui est allée éplucher ses mails pour que les autres fasse le boulot à sa place, je me rattrape aujourd'hui.

Un drame est survenu.

J'ai cassé mon mala. Enfin disons que le fantôme qui a tenté de m'ouvrir une deuxième bouche à hauteur de la glotte, samedi dernier, m'a bien aidé pour ça.

Et non ce n'est pas de l'ironie, il ne pouvait rien m'arriver de pire (si on excepte une gastro, une visite de ma tante ou de Gekkô...ou les trois en même temps).

Mon mala, c'est un ensemble de perles de bois que je noue autour de mon poignet ou de mon cou, un accessoire indispensable quand je travaille, il est absolument impensable que je m'en passe. Hé oui, ce n'est pas parce que j'ai de vieilles tendances hippies que je me trimballe avec ce machin sur le bras mais bien par ce qu'il s'agit d'un outil. Que je viens de casser.

Alors vous me direz pourquoi je m'emmerde ? Je ramasse les perles, je fous un morceau de nylon au milieu et ça ira bien, pas de quoi faire un cirque et surtout d'écrire plus de dix lignes dessus. Quand votre dentiste casse sa fraise, vous feriez quelle tronche en le voyant aller chercher un bout d'adhésif double-face pour la rafistoler ?

Non, pour moi mala cassé=visite à Nara. Visite à l'atelier Shukui, surtout.

Me rendre là-bas, ça consiste en une sorte d'opération commando : entrer, glisser le mala sur le petit comptoir en faisant signe à la fille Shukui de se taire et se tirer sur la pointe des pieds. Ça marche une fois sur deux.

Mais la dernière fois - à savoir samedi - ça a complètement foiré. J'ai été stoppé net par un coup de canne sur le poignet, lequel s'apprêtait à pousser la porte de l'atelier.

"Tu te sauves comme un voleur ? Élégant, Satoru-kun !"

Shukui, le maître des lieux, c'est un concept. Il a enterré deux épouses (il ne les a pas tuées, elles se sont simplement lassées avant lui et je les comprends), a huit petit enfants et l'air décidé à exister encore de longues années. Son passe-temps favori, hormis de fabriquer des mala, c'est de mener son petit monde à la baguette - enfin à la canne plutôt.

"J'ai du travail, Shukui-san..." Je grince en tentant de me faufiler par la porte ouverte, qu'il referme d'un second coup de canne. Cette fois je suis bon...Derrière la caisse, sa petite-fille se mord la lèvre et baisse les yeux, ravalant son rire au regard empoisonné que je lui lance.

"Et cesse de faire du gringue à Fumie !"

"Du gringue ?"

Fumie est sympa, elle attend que son grand-père m'ait traîné jusqu'au fond de l'atelier pour rigoler. Je ne savais pas qu'un maître onmyôji en train de se faire engueuler par un grabataire acariâtre c'était à se rouler par terre.

"Fumie-chan, deux tasses s'il te plaît !"

"Non mais, Shukui-san, je vous assure que je n'ai pas le temps..."

"Et amène-moi son mala tant que tu y es ! Tu l'as encore cassé, n'est-ce pas ? On ne t'a jamais appris à ménager ton matériel, Satoru-kun ? Tu t'imagines que tu peux te permettre d'être un j'en-foutre ? Tu sais ce que tu représentes ?"

"A force que vous me le hurliez à chacune de mes visites, un peu, je l'avoue."

Ha tiens, j'ai esquivé le coup, cette fois. Le grand-père Shukui a la main leste et estime qu'un bleu ou une bosse, c'est juste "le métier qui rentre". J'ai suffisamment pris de coup de canne sur le postérieur étant gamin pour savoir les éviter aujourd'hui.

"Mais ça ne t'empêche pas d'être insolent ! Regarde-moi ce travail..."

Il fait rouler les perles de bois entre ses doigts, tandis que Fumie pose une tasse devant moi avec un regard plein de sollicitude. Elle s'agenouille et nous sert, se dispensant de faire des commentaires. L'odeur du thé me fait froncer le nez. Pour un onmyôji c'est peut-être honteux, mais je n'ai jamais pu boire ce foutu thé qui me laisse la langue à l'état de papier de verre. Seulement, demander un café au lait serait malvenu, ici.

J'inspire et Shukui relève les yeux sur moi.

"Ne prends pas cet air, tu veux ? S'il y en a un qui devrait soupirer ici, c'est bien moi. Un mala superbe, des perles toutes égales, tu crois quoi ? Que je serais toujours là pour réparer ce que tu casses ?"

"Vous formez Fumie, je crois ?"

Là, je reconnais c'est vache de ma part. Personne ne maîtrise cet art comme lui...seulement il a sa petite fierté, il voudrait que le monde entier le lui rappelle. Le plus régulièrement possible. Il me fusille du regard.

"gaki-yarô..." Grommelle-t-il avant de boire une gorgée de sa tasse (en gros il vient de me traiter d'immonde sale gosse...n'importe qui dans le milieu vous battrait au fer chaud pour oser parler de la sorte à un maître onmyôji. Même si c'est vrai.) "Je me demande où tu as pris d'aussi mauvaises habitudes."

"Trop de coups de canne sur le cul, je suppose."

"Il t'en aurait fallu quelques-uns de plus ! Tu ne bois pas ?"

Je lève les yeux au ciel avec un sourire las. Il serait capable de me le faire avaler de force, son thé, aussi je le bois cul sec et fais la grimace.

"Ha ! Tu as le palais complètement gâté par le sucre, Satoru-kun !"

"Ca tombe bien, après ça, il va sûrement falloir me le changer." Je rétorque " Vous pouvez me réparer ça en combien de temps ?"

"Où est-ce que tu te crois, à l'usine ? Tu veux un mala pour touriste ? Alors ce n'est pas la peine de venir chez moi, il y a certainement une boutique à Tokyo qui peut te le remplacer !"

"Shukui-san..."

Il renifle et regarde les perles éclatées.

"Deux jours. Je dois tout refaire."

Fumie se racle légèrement la gorge. Son grand-père ne sait pas mentir...et il me connaît. Il a toujours un mala de réserve porteur de cette petite étiquette, avec mon prénom écrit à l'encre, tracé avec soin. Pas mon nom, pas de formule honorifique, juste "Satoru".

Shukui sait très bien que je ne vais pas repartir de Nara sans mon mala.

Il surprend mon sourire et fronce les sourcils.

"Je peux savoir ce qui t'amuse ?"

"Absolument rien. J'ai juste la langue sèche, à cause du thé."

Il renâcle quelques secondes, soutient mon regard, puis celui de sa petite fille.

"Il doit nous rester un peu de sucre, quelque part. Juste pour cette fois, que ça ne devienne pas une habitude !"

Fumie me ressert avec un petit sourire.

"C'est ce que tu dis à chaque fois, grand-père."

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