Formalités

C'est étrange de travailler régulièrement avec les morts, de leur parler, d'être en contact avec ceux qui les pleurent, de se dire que tout va bien et qu'on peut garder de la distance…

Et puis un jour, le mort est proche de vous.

Et en tant qu'exorciste et garant de la paix des âmes, vous vous retrouvez dans le double rôle de l'onmyôji calme et apaisant mais également celui du proche en deuil. J'ai déjà perdu des amis, des gens que j'appréciais…Mais ma famille immédiate, jamais.

Ce matin, j'ai été appelé par ma mère. A sa voix, j'ai compris que quelque chose de grave venait d'arriver. Elle n'a fait que citer son nom et j'ai compris.

Kaemon Kondo, quarante-huitième maître du clan Kondo, disparu depuis plus de cinq ans est décédé à l'hôpital d'Aomori, au Nord, dans la nuit. Il s'était enregistré sous un faux nom, avant de laisser une lettre pour que son corps puisse être "rendu au clan", l'hôpital a appelé ma mère aussitôt et elle a tenu à me prévenir.

Pour ceux à qui ce nom n'évoque rien, il s'agit de mon géniteur. J'insiste sur le terme "géniteur", il ne mérite pas d'autre titre venant de moi.

Lorsque je me suis retrouvé devant la porte de la morgue, je me sentais encore sonné, serrant la petite main de Shinkin qui ne voulait "pas que j'y aille tout seul". Je la laisse pourtant dans le couloir avant de rentrer, elle n'a pas besoin de voir ça (ni de voir ma réaction, que j'appréhende de plus en plus). Le médecin me parle de cancer, de métastase, de tout un tas de mot qui font à peine un aller-retour dans mon cerveau. J'ai l'impression étrange que le monde a cessé de tourner, le temps de me laisser réaliser. L'homme étendu a l'air de dormir, on ôte le drap sur son visage pour que je puisse le reconnaître. Ma voix sonne bizarrement lorsque je me contente d'un sobre : "C'est lui".

"Votre mère s'est également déplacée mais elle a eu un malaise, un autre médecin est auprès d'elle. Est-ce que ça va aller, Kondo-san ?"

"Très bien."

Je cligne des yeux et les lève sur le médecin, un type aussi vieux que mon père sans doute, qui s'incline.

"Toutes mes condoléances. Croyez bien que nous sommes navrés de vous appeler de la sorte pour l'identification, ce n'est pas facile et nous en sommes conscients. Je vais vous laisser seul quelques instants."

La porte se referme et je me retrouve debout devant cette table où mon père repose. Il a gardé son expression fermée, quelque chose dans le pli de sa mâchoire de dur et d'agressif, qui avait fini par s'inscrire durablement dans ses traits. Les cheveux courts, toujours impeccables – il n'a jamais toléré de "crinière" de personne, nous avions tous les cheveux coupés le plus court possible étant enfants. Et puis il y a la cicatrice sur sa jambe, très reconnaissable, celle qui témoigne du jour où il a pris le coup pour moi, parce que j'avais foiré.

Même mort, il me rend nerveux. Je m'attendrais presque à le voir ouvrir les yeux. Il me demanderait où est ma tenue rituelle, pourquoi j'ai les cheveux longs, pourquoi je ne suis pas rasé, pour quelle raison le reste du clan n'est pas autour de moi, d'une voix calme et posée, il énumérerait ce qui "pose problème" avec moi. Et au lieu de lui répondre paisiblement que je n'avais pas le temps de me pomponner parce qu'on avait besoin de moi pour des choses plus urgentes, je protesterais, je dirais que "je fais ce que je veux", à vingt-quatre ans, alors que je n'ai plus rien à lui prouver. De toute manière, on ne pouvait rien lui prouver, il se faisait son idée de vous et elle ne changeait plus. Ma mère n'était pas assez ferme et manquait de volonté, il fallait tâcher de "caser" mon frère rapidement, ma sœur était trop indisciplinée et aurait du mal à épouser quelqu'un de bien…

Et moi ?

On m'avait donné la lettre qu'il avait rédigée, je n'y suis même pas cité, je pense que ça en dit long sur l'opinion qu'il avait de moi. Elle n'avait effectivement pas changé, juste empiré. D'une main, je recouvre à nouveau son visage et je sors dans le couloir, où Shinkin m'attend. Elle me prend encore la main, me demande si "ça va", si j'ai soif, si j'ai faim, si je veux m'asseoir. Je lui souris. Ca va. Non, je n'ai besoin de rien, merci de t'en inquiéter.

"Kondo-san ? Kondo Satoru-san ?"

Le médecin est revenu, un autre pli à la main.

"Il y avait ceci avec la lettre. Il nous a demandé de le remettre à Satoru Kondo, son fils cadet. C'est bien vous ?"

Je prends, comme un somnambule et déplie lentement le papier. Je reconnais assez bien son écriture, j'ai la même, à force de me faire tenir le poignet quand je traçais mes kanji pas assez vite, pas assez bien…

"Je t'en prie, ne me fais pas honte."

C'est tout. Une phrase, une signature, terminé, il n'y a même pas mon prénom d'écrit là-dessus. "Je t'en prie" ?? Je t'ai tellement déçu que tu en es à me "supplier" d'être correct ? Je déchire la feuille d'un seul mouvement, retenant de justesse un "va te faire foutre" en direction de la porte de la morgue.

"Oncle Satoru, tu pleures."

"C'est rien. Une dernière petite mesquinerie pour la route, qu'il a tenu à me laisser. On peut dire qu'il pense à tout."

***

Je pense que je vais m'arrêter là. Ca réveille ma colère, ça me met les nerfs en boule. Je vous annonce que suite à cet événement, le blog sera en pause quinze jours. Promis, à mon retour, j'essaierai de faire quelque chose de plus léger. Ca me fera du bien aussi.

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