© 2023 by EK. Proudly created with Wix.com

Crédits images bannière : http://www.freepik.com

June 25, 2019

January 18, 2017

Please reload

Posts Récents

Kyûkei

April 11, 2013

“Je veux même pas savoir comment t’as réussi ce coup-là.”

 

Gekkô croise ses interminables jambes et se cale contre son siège, dont le confort - entre la planche à clous et le parpaing- ne semble pas entamer sa bonne humeur. C’est peut-être lié au fait que je sois assis à côté de lui, que je tire la gueule et que nous soyons tous les deux saiban-in dans un procès pour meurtre.

 

“Satoru-chan, les jurés d’un tribunal sont choisis aléatoirement sur les listes électorales.”

 

“Le hasard fait bien les choses...très bien, même quand on sait que j’ai jamais eu de carte d’électeur de ma vie.” Je grince, recevant un regard désapprobateur d’un autre juré.

 

Ils sont en train de juger un type, visiblement amorphe, pour avoir tué trois personnes à coups de marteau. Et je n’ai pas honte de dire que je m’ennuie...Les preuves sont accablantes, les passants l’ont vu, certains l’ont filmé pour donner leurs enregistrements aux flics. Il a fait ça en plein jour et en plein centre ville. Gekkô se penche vers moi.

 

“Evite de baîller. Ça fait mauvais genre.”

 

“Autant que d’éclater le crâne à trois inconnus, tu crois ?”

 

J’ai parlé à haute et intelligible voix et l’un des policiers - qui encadrent le box des jurés - a tressailli.

 

Seule consolation, Hana est venue à l’audience : je devais aller faire un tour à Ueno avec elle mais entre temps j’ai reçu ma convocation. Loin de se démonter, elle a proposé de venir, les histoires de meurtre semblent l’émouvoir autant que moi. Elle n’est pourtant pas onmyôji, elle. Je lui jette un regard de noyé et elle lève les bras, fataliste. On est partis pour des heures, merci Gekkô.

 

“Sérieusement, à part me faire perdre mon temps, tu as fait ça pour quoi ?” Je lui souffle.

 

“Tais-toi et sois attentif.”

 

Ferme ta gueule et écoute. Nouveau regard à Hana, à qui je mime le mouvement de se pendre, lui arrachant un léger sourire. Elle pose un doigt sur ses lèvres. Oui, oui, j’ai compris. En dépit de pouvoir parler, je souffle, à intervalles réguliers, m’attirant d’autres regards mécontents...Jusqu’à ce qu’une voix s’élève dans le silence.

 

“Pourriez-vous arrêter ?”

 

Ce n’est ni un juré, ni un policier mais le juge. En fait, tout le monde me regarde...J’ai peut-être une occasion d’échapper au supplice.

 

“Je ne sais pas, votre honneur. Le droit du citoyen de s’emmerder et de le manifester ne s’applique pas ici ?”

 

“De même que celui du juge de lui imposer le silence.” Me répond-t-il du tac au tac. Ha, il veut jouer ? C’est rare chez les hommes de loi. “Ce n’est pas le moment de débattre, veuillez attendre sans faire de bruit.”

 

“Il vous faut seulement mon avis ? Si vous voulez, je vous le marque et comme ça, vous pouvez continuer sans moi ?”

 

“Je peux aussi considérer que vous êtes actuellement coupable d’outrage au tribunal. Nous continuerions effectivement sans vous.”

 

Me renfrognant, je consens à la fermer et le juge laisse l’avocat reprendre. Hana, de son côté, semble réprimer très difficilement un fou-rire. Cette saleté se fout de moi. Soudain, je sens qu’on m’attrape le menton et qu’on me tourne la tête vers la salle.

 

“Pour la dernière fois : sois attentif.” M’ordonne Gekkô, dont l’inébranlable sourire s’est teinté d’une perceptible impatience “Ou je vais devoir sévir.”

 

“Tu veux qu’on se mette sur la gueule dans un tribunal ? Tu me diras, on sera sur place, au moins. Défoncer une salle d’audience, c’est un outrage, d’après toi ?”

 

“As-tu seulement écouté où se sont déroulés les faits ?”

 

“Voulez-vous SORTIR, une bonne fois pour toutes ?”

 

Retour du juge, sourcil levé, qui nous dévisage, moi et Gekkô, lequel incline la tête.

 

“Pardonnez-le, votre honneur. Il tiquait sur les lieux du crime et manifestait sa perplexité de manière légèrement trop bruyante. Je m’en occupe, poursuivez.”

 

Qu’est-ce qu’il a à m’emmerder avec le lieu du crime ? Pris d’un doute, je m’enquiers :

 

“Vous disiez que ça s’était produit où ?”

 

“A Ikebukuro. Cette info va-t-elle permettre de reprendre l’audience dans le calme ?”

 

Ikebukuro ?

 

Le sourire de Gekkô devient plus clair, soudain. Je me lève.

 

“Il a assassiné trois inconnus en plein jour à Ikebukuro ?”

 

“Vous souhaitez peut-être que nous reprenions depuis le début juste pour vous ? Les faits ont été exposés il y a une heure mais sans doute étiez-vous trop préoccupé par le temps que vous perdiez, au point de faire perdre le sien à toute la salle d’audience. Asseyez-vous, c’est mon dernier avertissement. La parole est à...”

 

“Attendez ! Heu...Comment on dit, chez vous...Objection !”

 

Le juge repose son visage sur sa main, l’air las.

 

“Ce sont les avocats qui peuvent objecter. Je vais vous faire conduire hors de la salle.”

 

Passant derrière deux autres jurés, je descends vers le box des accusés, ignorant le flic qui tente de me dissuader d’approcher et m’accoude pour regarder le meurtrier de plus près. Il me fixe, l’air morne.

 

Non...morne n’est pas le mot...vide, plutôt. On m’attrape par l’épaule pour me faire sortir et je me dégage.

 

“Il est pas vaillant votre criminel, dites-moi. Vous pourriez dire à vos petits soldats d’arrêter de me peloter ? Je vais retourner m’asseoir, c’est bon. Mais avant, j’aimerais savoir pourquoi cette affaire n’est pas passée par moi.”

 

“En qualité de ?”

 

“Onmyôji...Enfin, agent paranormal, dans votre jargon. C’est bon, rentrez les dents, vous, j’ai ce qu’il faut.”

 

Sortant mon accréditation, je la tends au policier qui tente de me traîner vers la sortie. La signature du premier ministre paraît le calmer et il fait mine de l’apporter au juge, qui secoue la tête.

 

“Inutile. Je sais qui vous êtes, Kondo-san, ce qui explique que je ne vous ai pas déjà fait mettre en examen pour outrage à la cour. Néanmoins, je vous prierais de cesser de croire que cette salle est votre cour de récréation.”

 

“Bien sûr, votre honneur, puisque c’est la vôtre. Vous savez ce qu’il y a à Ikebukuro ?”

 

Il soupire.

 

“Trois victimes qui attendent qu’on leur rende justice.”

 

“Pas que. Il y a le sunshine 60, surtout. Messieurs les jurés, messieurs les...comment on dit pour ceux qui sont uniquement là en spectateurs ?”

 

Hana a posé une main devant sa bouche pour masquer son sourire mais l’ôte pour me répondre :

 

“Le public.”

 

“Ok. Donc mettons que je suis un fonctionnaire compétent en matière de paranormal et que vous n’y connaissez rien, tous autant que vous êtes. Mettons que pour vous le sunshine 60 est un gratte-ciel comme les autres - juste un peu plus haut que la moyenne - et que pour moi il soit un des pires endroits de Tokyo.”

 

“Ça suffit.”

 

Le juge tapote son pupitre d’un air irrité.

 

“Sortez, Kondo-san. Vous êtes d’un irrespect crasse - ce que je savais déjà - mais je ne tolèrerai pas que vous vous donniez en spectacle.”

 

“Si vous me faites sortir, je vais re-rentrer. Vous allez appeler des policiers à la rescousse, je vais être obligé de ruser pour re-re-rentrer, vous allez vous énerver, m’engueuler et finir par céder pour que je fasse mon numéro et vous laisse bosser. Et on aura perdu du temps vous comme moi. Vous allez voir, ça va vous plaire.”

 

Je me tourne vers l’assemblée.

 

“Donc, le sunshine 60, disais-je. Est-ce que quelqu’un un peu calé en histoire pourrait me dire ce qui se trouvait dans cette zone il y a une cinquantaine d’années? Personne ?”

 

“La prison Sugamo.”

 

C’est Gekkô qui a pris la parole, tranquillement adossé à sa chaise. Il a retrouvé son sourire satisfait.

 

“Exactement. Et on y a pendu à tour de bras,à Sugamo, depuis sa création. Elle a été détruite pour ériger le sunshine, seulement aucun praticien ésotérique n’a été appelé sur les lieux pour purifier le terrain avant ça. Nous avons donc une zone spirituellement pourrie. N’importe quel exorciste sait ça. Mais il n’y a pas que ça...Ikebukuro, dans son ensemble, est une zone spirituellement malsaine : il y a plus de deux siècles, 64 meurtres y ont été perpétrés sans qu’on ne trouve jamais le ou les coupables...puis, plus récemment, en 1999, un dingue a trucidé trois personnes, armé d’un couteau et d’un marteau. Et maintenant, nous sommes là pour un cas similaire.”

 

“Et donc ? Que cherchez-vous à démontrer ?” S’enquiert l’avocate de l’accusation, une femme à l’air pensif qui me jauge en faisant tourner son stylo depuis que j’ai commencé à parler. Je me tourne vers le juge.

 

“Qu’il n’existe pas de jurisprudence pour les cas d’hyoui. Pas encore.”

 

“Hyoui ?”

 

“Un cas de possession par un esprit mort ou une divinité...Ici, c’est un esprit mort et un brin revanchard, je dirais. Pour moi, c’est presque la routine mais à Ikebukuro, ça peut amener à un résultat plutôt sanglant, comme la cour peut le constater.”

 

“La loi ne fait pas mention de ce genre de chose, Kondo-san. Ce que vous appelez “possession”, nous appelons ça “aliénation mentale”. “ Me répond le juge, alors que l’accusation ajoute :

“Et ce sont des psychiatres qui la traitent, pas des...exorcistes.”

 

“Pourquoi pas ? Nous nous rabattons toujours sur l’argument psychiatrique” Rétorque l’avocat de la défense “ Son point de vue n’est pas inintéressant.”

 

“Il est ridicule, surtout. Nous sommes au vingt et unième siècle, je ne nous vois pas appeler un fantôme à la barre. A moins que vous n’en soyez capable ?” Me demande l’avocate de l’accusation.

 

“Ici ? Maintenant ?”

 

“Vous êtes subitement devenu pudique ? Si vous êtes un fonctionnaire, vous vous devez d’exercer lorsque la situation l’exige, en public ou non.”

 

“Le type qui fait exploser la roche pour creuser des tunnels est payé par l’état lui aussi mais je doute qu’il le fasse en public, pour un problème de...comment dit-on...de sécurité ?”

 

Je pose mes poings sur le bureau pour fixer l’avocate, qui repose sèchement son stylo.

 

“La sécurité c’est vous qui êtes supposé la garantir, Kondo-san. Monsieur le juge, comptez-vous faire évacuer une salle entière sur de simples suppositions à portée purement symbolique ? Nous connaissons tous le contexte folklorique qui entoure Higashi Ikebukuro mais de là à fonder un jugement dessus, il n’y a pas qu’un pas, Kondo-san. Il y a un ravin, que je ne vous vois pas traverser.”

 

Donc,c‘est un défi. Je tourne mon attention vers le juge, qui laisse échapper un discret soupir.

 

“Prouvez ce que vous avancez. On ne travaille pas toujours dans les conditions optimales, j’en suis l’exemple parfait depuis quelques minutes.”

 

Hana s’est tendue sur son siège. Elle sait que ce ne sont pas des suppositions, elle sait ce dont est capable un esprit vengeur et elle sait que peu importe que je sois un pro ou un clown, sécuriser une trentaine de personnes dans un espace aussi restreint, c’est suicidaire. Heureusement, j’ai mon as, toujours assis dans le box des jurés, souriant. Je lui fais un signe de tête, auquel il répond et m’approche de l’accusé, atone et silencieux. Me tenant à bonne distance, je prends une profonde inspiration et commence à marmonner mes incantations de purification, le voyant relever lentement la tête pour me fixer. Mais lorsque je tends la main pour lui plaquer un fuda sur le front, c’est le geste de trop : J’ai beau être rapide, il m’intercepte en plein vol, poussant un hurlement qui fige toute la salle alors que ses yeux virent au blanc et me repousse si violemment que je finis au sol, quelques mètres plus loin. Les policiers tentent de le maîtriser et l’un d’eux suit le même chemin que moi.

 

“Écartez-vous !!! ÉCARTEZ-VOUS !!! ” Ordonne le juge “Reculez vers les issues !”

 

Tiens, il me croit maintenant...Avec la gueule du prévenu, je ne vois pas qui attribuerait encore ça à une maladie mentale : sa bouche est devenue noire et ses yeux, injectés, d’un blanc laiteux alors que les veines de son cou saillent à le rendre bleu. Les menottes émettent un grincement et cèdent. Super. Je l’ai réveillé. Moi qui espérais le neutraliser avant qu’il ne s'aperçoive de ma présence...

 

Je note la marque rouge autour du cou, très nette. Un pendu. C’est bien un esprit de Sugamo. Il s’avance sur moi et je sens que ma respiration se bloque soudain. Merde. Je comprends trop tard en sentant le contact rugueux d’une corde fantôme contre mon cou et sens qu’on me tire vers le plafond. Suffoquant, j’essaie de rompre le sort et la pression s’accentue, étranglant les mots avant qu’ils n’aient franchi le seuil de ma gorge. Ma soeur m’appelle, paniquée et soudain, on me saisit par la taille, me ceinturant, alors que des griffes effilées passent le long de ma mâchoire et, d’un geste précis, tranchent la corde.

 

“Je vais finir par croire que lorsque tu me sais derrière toi, tu deviens négligent.”

 

Gekkô me repose et examine le possédé en se caressant le menton.

 

“Il va essayer de tuer quelqu’un d’autre que toi, tu penses ?”

 

“Je vais pas prendre le risque. Foutez le camp ! Tous !”

 

“Kondo-san, les policiers sont là pour...”

 

Excédé, je me tourne vers l’avocate de l’accusation.

 

“ pour se faire fendre le crâne comme vos trois macchabées ? Pas besoin d’alourdir les charges, même pour vous, faites sortir tout le monde !”

 

Du coin de l’œil, je note qu’Hana s’est levée, reculant vers le fond de la salle sans me quitter des yeux alors que le public se replie en vitesse vers la sortie.

 

Le possédé tourne alors la tête vers eux et les portes se referment brutalement, coinçant un homme qui pousse un cri étranglé.

 

“Hmmm...Ça devient amusant.” Constate Gekkô, qui attend, derrière moi “Besoin d’un coup de main ?”

 

“Tu sers à quoi si tu n’es pas là pour ça ?”

 

“Ta gratitude me bouleverse, Satoru-chan. Je vais tâcher de débloquer l’issue. Ne te fais pas tuer.”

 

“Je viendrai te hanter si c’est le cas.”

 

“Tu le fais déjà...” Me répond-t-il avec son horripilant air satisfait avant de se transformer et de bondir sur la foule, qui s’écarte, paniquée. Puis, il enfonce la porte à coups de tête, alors que je me fais à nouveau mettre à terre par le pendu de Sugamo, qui frappe ma tête au sol. Hana, au lieu de profiter de l’issue dégagée, enjambe la barrière qui la sépare de nous.

 

“Satoru !!!”

 

“Hana...Reste pas là !!! Va-t-en !”

 

Ma sœur s’immobilise, comme pétrifiée. Elle a gardé cette mauvaise habitude de vouloir jouer les mères de substitution, sans comprendre qu’aujourd’hui c’est pas à elle de me protéger...et putain, là, c’est VRAIMENT pas le moment de régler le complexe. J’enfonce brusquement ma main, le mala enroulé autour des doigts, dans les côtes de mon agresseur, qui hurle et convulse, me lâchant enfin. Puis, je le saisis et le plaque au sol.

 

“Hana ! Tu as une bouteille d’eau ?”

 

Bien entendu, en bon professionnel, je n’ai pas pris mon matériel d’exorcisme. Ça tombe bien, j’adore improviser. Ma soeur fouille dans son sac mais ne trouve rien.

 

“C’est pas vrai...GEKKO !!! Il me faut de l’eau ! Ow !”

 

L’autre m’a collé une mandale, qui me laisse une déplaisante sensation de brûlure sur la peau. Ayant fini de défoncer la porte, Gekkô se reçoit souplement près de moi, les poils recouverts d’éclats de bois.

 

“Ai-je l’air d’avoir des poches, Satoru-chan ?”

 

“Très marrant ! De l’eau , vite !!!” Je hurle à la cantonnade. C’est un des jurés, recroquevillé derrière le bureau, qui m’envoie finalement une petite bouteille. Du soda. Bon, ben faute de mieux...

 

“Satoru ! Tu vas te faire tuer ! Arrête de t’obstiner, tue-le !!!! Tu ne peux pas le sauver !!” Me hurle Hana. Ma soeur et sa demi-mesure...Elle me demanderait de faire sauter le parlement si ça pouvait rallonger mon espérance de vie d’une heure. Je débouche comme je peux la bouteille en maintenant le possédé au sol, dont le contact me donne l’impression d’avoir le cul posé sur un brasero.

 

“On appelle ça un meurtre, Hana. Je le sauve pas de la pendaison pour l’exécuter moi-même.” Je grogne en lui saisissant le visage, que je maintiens au sol. Il me frappe violemment à l’estomac et je sens mes défenses qui s’effritent dangereusement alors que ma vue se trouble.

 

“TUE-LE !!! Tu vas y laisser ta peau !!!”

 

“J’y suis presque...”

 

Pressant mon mala sur lui, je verse le contenu de la bouteille sur sa bouche, priant intérieurement pour qu’il y ai assez d’eau dans ces quelques centilitres de détergent aromatisé, sinon j’aurai juste l’air ridicule à purifier un possédé avec de la limonade.

 

“Om...”

 

Je sens mes organes internes se tordre mais ignore la douleur et continue à prier, finissant de vider la bouteille. Le possédé ouvre alors la bouche et en sort une boule bleuâtre, chaude et glacée à la fois, qui s’élève au-dessus de lui.

 

“Je te tiens.”

 

Je tente de saisir l’hinotama (une sorte de feu-follet, la manifestation pure de l’âme d’un mort) mais il m’échappe et s’envole pour s’approcher d’Hana.

 

“Non ! Ne reste pas là !!!”

 

Il n’a pas le temps de l’atteindre que Gekkô est sur lui. J’entends un coup de mâchoire et aussitôt, la pression que je ressens disparaît. Installé sous moi, le prévenu me dévisage, hébété. Je lui tapote la joue.

 

“Vous me recevez ?”

 

“Ou...oui.”

 

“Parfait. Au cas où vous vous demanderiez ce que je fiche à cheval sur votre bide, n’allez pas vous faire des idées. Je viens de vous éviter la pendaison. Par contre, va falloir songer à aller faire un tour au temple, il peut y avoir quelques effets secondaires. Nausées, maux de tête, cauchemars, pulsions meurtrières. Traînez pas trop, ça peut devenir embêtant.”

 

Je me redresse et il fait de même, chancelant. Planqués derrière leurs bureaux, le juge et les deux avocats contemplent le chantier : la porte d’entrée n’est plus qu’un trou béant et les bancs du fond ont été pratiquement coupés en deux lorsque Gekkô a sauté dessus.

 

D’ailleurs, Gekkô...Il revient vers moi en se léchant les babines.

 

“Tu l’as bouffé ?”

 

“Ça me semblait être une bonne manière d’éviter une autre possession. Mais il va me falloir un saké pour faire passer. C’était plutôt saumâtre.”

 

Une âme belliqueuse de près d’un siècle capable de nous piéger dans la salle, il trouve ça “saumâtre”. Cabot de renard. Alors que je me masse le cou, encore endolori, Hana se précipite vers moi.

 

“Tu vas bien ?”

 

“Hormis le fait que je vais devoir marquer dans mon rapport que j’ai pratiqué un exorcisme avec du soda, je devrais pouvoir gérer. Monsieur le juge, vous pourriez faire votre truc, là ? Vous savez ? Reporter l’audience à plus tard.”

 

Il me dévisage, l’air sévère et je lui souris.

 

“Vous vouliez des preuves, non ? Et regardez, pas un seul mort à déplorer, c’est plutôt pas mal vous ne trouvez pas ?”

 

“C’est toi, qui aurait pu mourir, crétin.” Me souffle Hana “Tout ça pour te montrer.”

 

“Un peu pour sauver une vie, aussi. Tu comptes me mettre une fessée ?” Je lui réponds en levant les yeux au ciel.”Hana, je suis pas là pour me ménager.”

 

Gekkô s’interpose alors entre nous.

 

“Sortons. Le juge nous regarde d’un sale œil, il serait judicieux de te disputer dehors, Satoru-chan.”

 

Effectivement, tout le monde me fixe, entre stupeur, colère et perplexité. Avec le bordel que je viens d’y mettre, je vais peut-être éviter de régler mes conflits familiaux en plein milieu de la salle d’audience...Hana part devant alors que je me dirige vers la sortie, talonné par Gekkô.

 

“T’es une vraie entremetteuse.” Je le charrie “Un jour, je saurai peut-être ce que ça t’apporte de rabattre les fantômes vers moi. J’avoue que je ne comprends toujours pas.”

 

“Je m’ennuyais.”

 

“T’as essayé le tricot, plutôt ? Ma soeur est furax, j’ai pas fini de me faire pourrir.”

 

“Parce qu’il aurait mieux valu que tu tues ce type, j’avais compris. C’est touchant ce qu’on peut faire pour son frère...ou pour sa sœur.”

 

Il darde sur moi sa dizaine d’yeux rouges, qu’il plisse.

 

“Il te reste beaucoup de choses à comprendre, en effet. Profite bien de ta sortie.”

 

Nonchalant, il se retourne et se dirige vers sa voiture, flanquée de ses hommes de main, alors qu’il reprend progressivement forme humaine.

 

“Satoru ? Tu viens ?”

 

“J’arrive, Hana.”

 

Cabot de renard...

 

 

_____________________________________

 

Source de l'image : cafe-lab

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Retrouvez-nous
Rechercher par Tags