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Management de meute

May 22, 2013

“Je veux faire du foot.”

 

Sans interrompre mon mouvement - qui consiste à saisir un gyôza entre mes baguettes - je corrige ma cousine :

 

“Je voudrais. Ton niveau de langue.”

 

“Elle sait ce qu’elle veut, je ne vois pas le problème.” Intervient sa mère.

 

Le problème ? Quand il m’arrive - c’est si peu fréquent - de négliger le keigo lors des repas de famille, je me fais tellement sonner les cloches que j’en repars à moitié sourd. Je lève les yeux au ciel et préfère engloutir mon gyôza que d’exprimer mon avis sur la question, lequel ne satisferait certainement pas aux impératifs de courtoisie.

 

Shinkin n’a pas bronché et me fixe.

 

“Tu as entendu, oncle Satoru ?”

 

“Entre les croassements de ta mère, oui. Foot. J’ai compris. Tu m’apporteras le formulaire à signer et puis c’est tout.”

 

“Vous l’autorisez à pratiquer cette...activité ?”

 

Je dévisage ma tante.

 

“Et vous voulez que je lui fasse faire quoi puisqu’elle veut aller taper dans un ballon ? C’est un sport de con, j’en conviens mais je vois pas bien quoi répondre. Elle veut faire une activité, je lui donne mon accord.”

 

“Ça ne m’étonne pas de vous. J’ai déjà refusé, il est logique qu’elle se rabatte sur l’élément faible.”

 

J’enfonce mes dents dans mes baguettes à ses mots et putain de kami-sama, j’adorerais le faire dans la gorge de cette vieille morue à la place. Ma mère, silencieuse, réfugie son visage dans sa tasse de thé en sentant venir l’orage.

 

“Vous allez me répéter ça. En me regardant dans les yeux.” Je rétorque froidement en dévisageant ma tante “De QUOI venez-vous de me qualifier ?”

 

“Vous cédez à un caprice qui ne sert pas les intérêts de Shinkin. Une jeune fille de bonne éducation...”

 

“Fait la cuisine, ferme sa gueule, sourit toujours aux côté de son époux, oui, oui...marrant, je ne vous ai jamais vu faire aucun des trois, tante Mariko. Et pourtant, c’est pas faute de vous l’avoir réclamé. Mettons les choses à plat : Shinkin n’approche jamais la cuisine et c’est son problème, elle sourit généralement, peu importe à côté de qui elle se trouve et pour ce qui est de fermer sa gueule, vous apprendrez avec fierté qu’elle tient de sa mère.”

 

Je repose violemment mon bol sur la table.

 

“Sujet clos. Le “faible” l’inscrit au foot que ça vous plaise ou non. Dois-je vous rappeler que vous m’avez donné les pleins pouvoirs sur votre fille “dans son intérêt” ?” J’ajoute avec un sourire narquois alors qu’elle se tend “Vous n’avez plus votre mot à dire. Une femme qui se tait et laisse l’homme décider, c’est ce que vous vouliez, non ?”

 

“Arrêtez.”

 

Shinkin, qui n’a pas décoché un mot depuis le début de la dispute nous regarde tour à tour. Elle a une expression déconfite, écœurée.

 

“Je voulais pas que ça fasse des histoires. C’est bon.”

 

Aussitôt, Mariko touche la main de sa fille.

 

“Ho, ma chérie, pardon. Si c’est si important que ça, nous pouvons envisager...”

 

“VOUS n’envisagez rien du tout. Je décide.” Je tranche. A l’instar de mon père, une fois que je suis lancé, bon courage pour me rattraper. Et ce ne sont pas les signes discrets de mon frère pour que j’arrête qui vont me faire taire. “Cessez de jouer les mamans attentionnées, vous me donnez la nausée, Mariko. Pour faire la faux-cul donneuse de leçon, vous vous y entendez mais si votre fille devient quelqu’un ce sera certainement pas grâce à vous. Vous brillez soit par votre absence, soit par votre venin. Tout ce que vous apprenez à cette gosse, c’est à être comme vous, le pouvoir en pl...”

 

Je suis interrompu avant d’avoir pu terminer ma phrase par un jet d’eau glacée m’arrivant en plein visage.

 

Lorsqu’elle est en colère, tout le visage de Shinkin se plisse légèrement et sa mâchoire se tend, lui conférant un air anormalement sérieux, ses yeux deviennent deux points noirs étincelant de fureur. Et là, dire qu’elle est pâle de rage est un doux euphémisme.

 

Elle repose son verre sur la table dans un claquement sec. Autour d’elle, seul un silence stupéfait lui répond.

 

“T’es qu’un con.”

 

Puis elle se tourne vers sa mère, des larmes de rage lui brûlant les yeux.

 

“Et t’es pas mieux.”

 

Et elle sort comme une tornade miniature, faisant claquer les shôji qui mènent au jardin. Il me faut quelques secondes pour sortir de mon hébétement et essuyer machinalement l’eau qui me dégouline dans le cou. Kanata sort un mouchoir, que je repousse avant de fixer ma tante, interdite.

 

“Tante Mariko...On m’a enseigné pendant un bon paquet d’années à faire taire mon instinct et mes pulsions, à conserver mon calme en toutes circonstances. Soyez heureuse que votre frère soit un taré qui m’ait suffisamment conditionné pour que j’applique ce grand principe de vie en toutes circonstances.”

 

Je balance mes baguettes sur la table.

 

“Parce que je brûle d’envie de vous en retourner une sans préavis plutôt qu’à elle.”

 

“Vous n’allez pas...”

 

“Bouclez-la. Pour une fois dans votre vie, faites quelque chose de bien pour vous, pour moi, pour elle et tout le monde autour de cette table et FERMEZ-LA.”

 

Miracle.

 

Elle s’exécute.

 

Mais c’est uniquement parce qu’elle a peur que je mette une correction à sa fille. Humilier le maître devant tout le clan appelle une sanction exemplaire, autre principe que mon père et mon grand-père appliquaient à la lettre. Mon père n’était pas violent mais très...imaginatif en matière de punition. Je me lève et sors à la suite de Shinkin, encore dégoulinant. Une fois dans le jardin, je la localise sans problème, assise au bord de l’étang, comme à chaque fois qu’elle fuit nos sempiternelles engueulades. Elle est courbée, silencieuse.

 

“Va-t-en.”

 

“Ho, je suis pas venu pour te voir. Je profite du jardin.” Je réponds en m’installant nonchalamment.”Il est à tout le monde, non ?”

 

Elle se redresse et s’apprête à partir lorsque je l’attrape par le bras.

 

“Assieds-toi.”

 

Je n’ai pas serré, ni tiré, me contentant de la regarder.

 

“Shinkin. Assieds-toi. C’est un ordre.”

 

Elle fait la moue mais obéit , restant à bonne distance de moi.

 

“Tu es...en colère ?”

 

“Oui.”

 

“Tu vas me punir ?”

 

J’inspire. Difficile de faire autrement.

 

“Tu me recopieras le sutra de la lumière pure. Deux fois. Et tu auras tout dimanche pour méditer dessus parce que tu ne sortiras pas de ta chambre. Et si je vois la moindre faute dans tes copies, je te fais recommencer.”

 

Une punition de faible, à ma mesure : des lignes et une journée dans sa chambre - avec son ordinateur et son téléphone portable. une punition pour moi aussi, qui vais devoir relire, d’ailleurs. Elle souffle de soulagement, discrètement. Mais je n’en ai pas fini avec son cas et je ne la lâche pas, la fixant dans les yeux.

 

“Pourquoi tu as demandé ça devant ta mère ? Tu savais que ça serait un cirque.”

 

“Parce que c’était à toi de décider. Je voulais qu’elle sache que tu étais d’accord.”

 

“Shinkin, tu sais que la franchise, ce n’est pas toujours le meilleur choix ?” Je soupire en retirant mon sweat trempé pour rester en tee-shirt. “Si tu veux vraiment faire les choses comme il faut, demande-moi directement, ta mère a pas besoin de le savoir avant que tu ne commences. De toute façon, tu te doutais qu’elle allait dire non.”

 

“Elle voudrait que je fasse de l’ikebana...”

 

“Et pourquoi pas du tricot, tant qu'elle y est ? Je préfère que tu ailles courir après un ballon et ça te fera pas de mal. À force de bouffer du nutella tous les soirs en rentrant, ça va finir par se voir.” J’ajoute, mesquin. Elle me pince le bras.

 

“Tu fais pareil !”

 

“Mais moi, ma chère, je cours toute la journée, je passe pas la soirée à me peinturlurer les ongles et à jouer avec le mange-crasse. On peut savoir pourquoi cette lubie du foot ?”

 

Elle s’amuse à me pincer à nouveau et je la fixe avec lassitude.

 

“Je sais que ça va te paraître incroyable mais avec tes ongles de musaraigne génétiquement modifiée, tu me fais mal. Le foot, alors ?”

 

“Tu me promets de pas rire ?”

 

“Je promets. Enquille.”

 

“Ben...Y’a un élève dans mon cours. Yoichi-chan...”

 

Ha. On y vient. Je contiens péniblement un sourire et tressaille quand elle me pince encore.

 

“T’as rigolé !”

 

“Pas encore. Et donc ?”

 

“Ben il joue au foot...L’autre jour avec Minami et Chizuka on était allées s’installer au bord du terrain et il s’est approché.”

 

Je comprends qu’elle ait rien dit à sa mère, sinon les parents du mioche se faisaient convoquer dans la soirée à la maison.

 

“Eeeeeet ?”

 

Elle baisse les yeux, hésitante, avant de les relever, le regard brillant de fureur.

 

“Et ce CONNARD a shooté dans son ballon, qui est tombé pile devant nous, dans une flaque de boue. Il a pourri le jean de Chizuka et mon sac de cours, j’ai du recopier toutes mes feuilles au propre. Je lui ai promis que j’allais le démonter au foot. Donc je veux m’inscrire. Tu RIGOLES !!!! T’avais PROMIS !!!”

 

Je rigole même plus, à ce stade, j’en ai mal aux côtes. Dire que j’ai pensé une seconde que Shinkin, avec son caractère, aurait pu s’enamouracher d’un footeux.

 

Reprenant mon souffle, je la regarde, me mordant la lèvre pour calmer mon fou-rire.

 

“Je t’inscris demain.”   

 

Elle se cale sur mes genoux et je m’installe un peu mieux, c’est qu’elle commence à devenir lourde, mine de rien, je ne peux plus la porter. J’ai beau lui dire qu’elle devrait arrêter de se vautrer sur moi, elle s’en fout complètement. Elle appuie ses petits coudes pointus contre mes côtes et se repose de tout son long sur moi. A cette heure-ci, il n’y a pas de kodama dans le jardin, juste nous et un silence uniquement interrompu par le bruit creux du shishi-odoshi à côté de l’étang. Je soupire...C’est là qu’on devrait manger plutôt que de s’emmerder avec le reste de la généalogie Kondo, ramassis de parasites aigris par la dégringolade de notre influence politique, furieux d’être managés - managés, y’a pas d’autre mot - par un asocial névrosé qui se fout bien de la réputation du clan. Et c’est pas Shinkin en chef de meute qui arrangera les choses quand je serai plus là. Alors que je ferme les yeux, calant mon menton sur la tête de la petite, je sens qu’elle bouge légèrement pour prendre ma main.

 

“Faudra venir au match, en Septembre.”

 

“Sans problèmes.”

 

Elle dégage doucement la tête et me dévisage en haussant un sourcil.

 

“Ça t’embête pas ?”

 

“Je vais te dire, Shinkin, il pourrait y avoir un assaut coordonnées de kappa, de kitsune et de bakeneko sur le siège du parlement que je raterai pas ça.”

 

 

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Source de l'image : Markus Bollimgo

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