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June 5, 2013

Il y a des invitations qu’on ne peut pas refuser : avec la réputation que traînent mon clan et mon corps de métier auprès des yôkai et des kami, je peux difficilement repousser une main tendue (pour une fois que c’est pas dans la gueule...).

 

J’aurais volontiers envoyé quelqu’un d’autre mais vu le contexte, les yôkai auraient pris la chose comme un affront.

 

Sauf qu’il n’y a rien de méprisant dans ma réticence. J’ai simplement quelques appréhensions à aller prendre un repas dans une auberge yôkai.

 

***

 

Je jette un oeil à l’invitation : pas d’erreur possible, c’est bien ça. Le rouleau de papier de riz calligraphié indique bien ce pâté de maisons et ce nom.

 

“Bakemono” (Pour info, ça signifie “monstre”...Au moins, c’est honnête.)

 

La bâtisse est en ruines. La porte d’entrée est fendillée, la devanture pleine de taches de boue et une forte odeur de pourriture émane de l’ensemble. Je revérifie mon invitation. Bien sûr, avec les yôkai, tout est question d’apparence et d’illusions mais j’ai quand même de sérieuses réserves sur le charme que peut offrir une vieille baraque pourrie jusqu’aux fondations en train de s’écrouler. Putain, je prends un sake, un amuse-gueule et je me casse. M’avançant, je m’engage dans la minuscule allée et hésite quelques secondes.

 

Si je prétendais n’avoir pas trouvé ?

 

Au moment où l’idée me traverse l’esprit et que j’amorce même un demi-tour, les fusuma s’ouvrent devant moi, sur les ténèbres. Puis, la lueur ténue d’une lampe à huile m’éclaire le visage sans que je distingue celui - ou celle - qui la porte.

 

“Irasshaimase.”

 

Merde, raté.

 

Un sake...juste un sake, pour assurer la permanence diplomatique et je-me-tire, quitte à faire sonner mon portable. Une fois entré, la porte se referme et je me retrouve dans l’obscurité. La lampe flotte au-dessus de mes pieds, puis jusqu’à des rangées de chaussures alignées. Pendant  que je me déchausse, à genoux, je sens un contact sur mes épaules, deux mains aux doigts noueux, qui disparaissent aussitôt que je me redresse.

“Il fait frais pour vous. La salle ne sera sans doute pas assez chauffée.”

 

On m’a couvert d’un épais haori, que j’enfile, avant d’emboîter le pas à la lanterne. Pas de marches, pas de foyer visible...une pièce vide, sans doute, puisqu’aucun de mes orteils n’a croisé d’obstacle, pourtant prompts à s’écraser contre vos pieds dès que vous avez le malheur d’enlever vos groles.

 

Et puis, soudain...le contact des tatami disparaît sous mon pied et je reste figé, en équilibre.

 

“Nous n’avons pas tout à fait terminé le sol par-ici, cela sera vite réparé. Excusez-nous, Kondo-sama.” Fait une voix sur ma gauche. Je distingue bien une silhouette, la voix est traînante et sifflante, comme celle d’un asthmatique, mais impossible de dire à quelle espèce appartient mon guide. Je risque un autre pas en avant et ne sens qu’un léger courant d’air contre ma plante. Pourtant, je me tiens debout, je ne suis pas en train de glisser ou de m’enfoncer, il n’y a juste RIEN sous moi, ni sol, ni terre. En baissant les yeux, je remarque que mes chevilles sont noyées par une étrange brume.

 

“Par-ici, je vous prie. Nous arrivons dans la salle principale.”

 

“Vous ne comptez pas aménager ici ?”

 

“Nous souhaitons nous entretenir avec vous à ce sujet, Kondo-sama, il s’agit de la raison de notre invitation”

S’entretetenir ? Ils veulent quoi, que je leur fasse la déco ?

 

J’entends un bruit de shôji, puis la lampe devant moi s’éteint alors que le rai de lumière du mise se déploie dans les ténèbres et qu’un brouhaha de grognements me parvient. Ils sont vingt, peut-être trente, plumes colorées, griffes, chapeaux de paille, kimono, pagnes, bras multiples, à boire et manger en devisant bruyamment. Une odeur de viande grillée et de poisson baigne les lieux, nuancée par l’opium qu’on fume au fond de la pièce, sur des coussins. Lorsque j’entre, certains yôkai lèvent vaguement les yeux dans ma direction avant de revenir à leur conversation.

 

Ils ne sont pas surpris. Ni irrités par ma présence. On les a prévenus.

 

“Est-ce que cette place vous convient ?”

 

La table est minuscule mais munie d’une couverture et on m’a déjà préparé tasse et baguettes. Je suis à l’écart...mais de cette place, je n’ai aucun angle mort. Bien vu. Et je peux enfin regarder le maître d’hôtel, un azukitogi, sorte de petit vieillard dégarni, velu et malingre aux canines dépassant de la bouche et aux oreilles pointues, dont les rares cheveux ont été graissés pour tenir en mèche, rabattue sur son front. Il me sourit - ce qui ne l’arrange vraiment pas - et s’éloigne pour prendre sur le comptoir un panier plein de haricots rouges, qu’il m’apporte.

 

“Le patron est en cuisine, il viendra à votre table plus tard. Je peux vous proposer ceci pour patienter ? Ils sont sucrés, je crois que vous les préférez comme ceci.”

 

Il n’est pas grand mais souple et vif comme un chat. Refermant avec douceur ses trois doigts griffus sur ma main, pour la mettre en coupe, il me sert une poignée de haricots. Sa peau, froide et visqueuse, me fait frissonner, ce que je réprime rapidement pour ne pas le froisser.

 

“Asseyez-vous. Nous nous occupons de tout.”

 

“Merci.”

 

Une fois installé, picorant mes haricots, j’embrasse la pièce du regard : les tables en bois ont été assemblées à la main - certaines ont des trous - d’énormes lampes qui refoulent une odeur d’huile chaude sont posées dessus ou à même le sol lorsque les convives sont trop nombreux et le comptoir, couvert de bouteilles de sake de différentes tailles et formes, a la peinture qui s’écaille, on y devine quelques estampes de tanuki transformés en bouilloire et de dames kitsune...Le tout parfaitement propre. Je pourrais manger par terre - plus sûrement que chez moi en tout cas. La couverture est faite d’un tissu épais et peu cher, sans doute volé au kilomètre chez un détaillant.

 

Plusieurs yôkai me jettent des regards rapides et échangent quelques mots...Mon incognito aura pas duré longtemps. Je soupire. Il vaut mieux que je m’en aille avant de provoquer une bagarre.

 

Mais c’est de bonne guerre, eux se sentent étrangers presque partout à part ici.

 

Alors que je joue avec mes baguettes, je sens un contact contre ma cuisse et baisse les yeux pour regarder une bouteille de sauce soja en train de m’escalader, trébuchant et me laissant des traces noires sur le jean.

 

“Ha mais merde, tu peux pas faire attention, non ? Putain de tsukumogami...”

 

La saisissant, je la colle sur la table, avant que le pot de gingembre, plus nonchalant, ne suive le même chemin pour aller s’installer près de mes baguettes avec un petit grondement.

 

“C’est fini ou il y a encore de la famille ?”

 

Suivent la serviette chaude - dans laquelle j’hésite un peu à glisser mes doigts en voyant qu’elle roule toute seule sur la table - puis le riz, ventripotent bol en terre cuite qui peine à se traîner jusqu’à moi et émet un sifflement agacé quand je lui signale qu’il est encore trop loin. La bouteille de sake, quant à elle immobile m’est apportée par trois tanuki qui transportent plusieurs plateaux de nourriture empilés sur leur tête. Le chef - du moins je suppose que c’est lui, vu la taille de ses boules- m’en dépose un et me souhaite un “très bon appétit.”

 

Mouais.

 

Vu l’odeur, je suis modérément convaincu que ça puisse être le cas. Si cette gargote essaye de contenter le plus large éventail de yôkai possibles, je doute que le menu soit très adapté à un humain, même quand il a quelques gouttes de sang kitsune.  Le premier bol contient  de minuscules gyôza qui dégagent une odeur de viande anormale, forte et animale. Bon, ça on va pas attaquer tout de suite, j’aimerais être sûr que ça ne va pas me sauter à la gueule d’abord. D’un coup d’oeil au plateau, je vois qu’il est simplement couvert d’épaisses tranches de tofu légèrement frites. Par prudence, je commence par elles.

 

Et là, je visualise votre sourire : raconté comme je le raconte, vous sentez venir le gag, n’est-ce pas ?

 

La première lamelle de tofu s’est mise à enfler dans ma bouche : je sens des excroissances qui se mettent à grossir dessus, palpitantes, alors que n’ai même pas refermé les dents dessus. Je retire précipitamment le machin infernal de ma langue, le coeur cognant à tout allure, me retenant de justesse de ne pas cracher en public. Sur le tofu, des boules qui s’apparentent à des champignons viennent de pousser - à priori au contact de ma salive- et palpitent avec un bruit écœurant.

 

Ok.

 

“Quelqu’un m’appelle le chef avant que je ne ruine sa table ? Garçon !!!”

 

Les tanuki rappliquent en trottinant et je leur indique mon tofu piégé avec un sourire sardonique.

 

“Je dois payer un supplément pour ça ?”

 

Ils se regardent entre eux.

 

“C...Ça ne vous plaît pas ?”

 

Attends une minute...

 

C’était prévu ?

 

“Vous servez ce machin à vos clients ? Les champignons à retardement inclus ?”

 

“Heu...Oui, Kondo-sama, il s’agit de notre tofu spécial Kozô. Nous n’en avons que des compliments...Peut-être le vôtre est-il mal cuit ? Ou vous souhaitez une sauce ?”

 

“Allez. me. chercher. le. chef. De suite.” Je souffle après une profonde inspiration avant de reporter mon attention sur le bol et les minuscules gyôza, que je touche du bout de mes baguettes. Vu le bruit gluant - oui,oui, un son gluant - qu’ils émettent, je doute que ce soient fourrés avec des légumes. Est-ce que je tente malgré tout ou ce truc risque de me mordre la langue et de ne plus me lâcher ? Je le tapote de l'extrémité d’une baguette, pas de réaction. Ça n’a pas l’air vivant. Et l’odeur me donne faim...D’un coup d’oeil, je m’assure que personne ne me regarde avant d’en gober un.

 

Drôle de consistance...Carrément déplaisante même, mais le goût est pas mal, ça m’évoque plus des abats revenus que de la viande mais ça passe très bien.

 

“Le chef, Kondo-sama.”

 

Je déglutis avant de relever les yeux sur un énorme tanuki, l’air modérément commode, son pelage grisonnant m’indiquant un âge relativement avancé pour son espèce. Une grosse cicatrice lui déforme la gueule et son immense chapeau de paille - abaissé sur son dos - a l’air d’avoir été à moitié brûlé. Il est saucissonné dans un tablier de cuisine aux taches douteuses et me fixe, bougon.

 

“Il y a un problème ?”

 

“Quand on m’a invité ici, je ne pensais pas que c’était pour m’empoisonner.”

 

“Pardon ? C’est quoi le problème avec ma cuisine ?”

 

Un des serveurs pose une patte sur le ventre de son patron.

 

“Calmez-vous ! Pas avec lui !”

 

“Le problème, chef, c’est que vous servez des choses encore vivantes à un humain. Ce genre de tofu...”, je le lui désigne le plateau“pour moi, c’est environ cinquante pourcent de chance d’être infecté, vidé de mes forces et potentiellement de mourir.”

 

“Mourir ?”

 

“Oui, le truc qui arrive un peu trop souvent aux humains quand ils vous croisent. Vous voyez ?”

 

“Mais qu’est-ce qu’il me raconte ?”, grogne le tanuki “Je lui ai servi la même chose qu’aux autres et ça lui plaît pas ? Il est difficile en plus ?”

 

Les serveurs se ratatinent sur eux-même et couinent des excuses, au chef, à moi, au tofu...

 

Je n’aurais pas dû venir. Si je m’appuie ce repas yôkai, c’est par diplomatie et je vais arriver à provoquer un incident, au rythme ou ça va.

 

Ceci dit, le chef semble vaguement apaisé par ses seconds et avise le second bol, où je pioche un autre gyôza.

“Bon et mes taiji frits, au moins, il aime ?”

 

Je cesse illico de mâcher à ses mots.

 

“Vous pouvez répéter ? Ce sont des quoi ?”

 

“Taiji. Je les fais macérer dans une sauce piquante et ensuite un coup de friture, ça relève.”

 

Mon estomac va faire sécession sous peu, je pense que je dois tirer sur une couleur “tofu mutant” lorsque je comprends ce que je suis en train de mastiquer.

 

Si je demande un sachet en papier, ce sera pris comme une offense de quelle gravité ?

 

“Qu’est-ce qu’il a encore ? Ils vous plaisent ou pas, mes foetus frits ?”

 

Lâchant mes baguettes, je pose mon front sur mes mains jointes et inspire à fond pour résister à la nausée violente qui me secoue le plexus. Pourquoi est-ce toujours dans ce genre de moment que les idées les plus DEGEULASSES vous viennent ? Là, je me pose une question que je ne DEVRAIS pas me poser, à savoir, l’espèce des foetus. Et j’espère qu’elle n’a pas trop de gènes en commun avec la mienne.

“Vous vous sentez mal ?”

 

Une main blanche vient de se poser sur la table devant moi et deux yeux jaunes plantent leur regard dans le mien. Une kitsune. J’ouvre la bouche, pâle et complètement dépassé. Elle sourit et repousse la table.

 

“Porte du fond. A gauche.”

 

Sans même prendre la peine de la remercier, je me lève, salue rapidement et fonce dans la direction indiquée. Et si d’aventure vous vous demandez à quoi peuvent bien ressembler les toilettes d’un restaurant yôkai (vous êtes de grands malades, vous le savez ?), la réponse est : Un  énorme bambou évasé, enfoncé dans le sol et une sorte de reptile suspendu au-dessus, exhalant une épaisse fumée blanche et odorante à chaque expiration. Lorsque j’ai eu terminé de me réconcilier avec mon estomac - heureusement pas très exigeant - j’ai le plaisir d’avoir mes mains lavées par le même reptile qui, s’inclinant, fait verser le pot en terre cuite rempli d’eau attaché sur son dos, m’aspergeant copieusement au passage. Je sors donc des toilettes trempé, tirant sur le vert et guidé par l’impérieux besoin de m’en aller. La kitsune s’est tranquillement assise à ma table et termine le bol à ma place.

 

“Là où y’a de la gêne, pas de plaisir, c’est ça ?”

 

“Vous ne l’auriez pas mangé.” Me réplique-t-elle en mordant avec gourmandise dans le tofu vivant avant de me regarder.

 

“Vous êtes trempé. On se demande comment vous faites votre compte, Kondo-sama. Le chef est comme fou.”

 

“C’est bon, j’irai m’excuser, il va pas me chier une pendule parce que j’ai pas mangé du bébé mort, non ?”

 

“A ce sujet, il a tout de même déposé le dessert.”

 

Elle pousse vers moi une large assiette agrémentée de boules de glace aux haricots rouges...Et au centre de laquelle un visage jaune me fixe en riant aux éclats. J’ai un nouveau haut-le-coeur.

 

“Ça ne vous tuera pas, c’est parfaitement comestible. C’est un fruit du Jinmenju, l’arbre aux cent visages, c’est délicieux, même pour un humain.”

 

“Ah sans doute, mais j’ai pas l’habitude que ma bouffe me fasse les yeux doux.”

 

“Moi, assez souvent.” Me réplique-t-elle, pince-sans-rire, avant de retourner le fruit d’un mouvement de baguette, afin que je ne vois plus qu’une surface lisse m’évoquant une pêche.

 

“Allez-y comme ça. Ce sera sans doute plus supportable. Vous devriez enlever votre tee-shirt, vous allez attraper froid.” Me précise-t-elle avant de s’appuyer sur la cloison. Elle n’a que son kimono, fermement noué autour des hanches, des cheveux gris attachés en chignon et son sourire est léger,en coin, son regard pensif alors qu’elle me jauge. Les kitsune sont rarement moches mais elle font généralement franchement bimbo. Leur but est d’emballer rapidement, elles ne font pas dans la subtilité esthétique. Soupirant, je consens finalement à prendre un petit morceau de fruit du bout des baguettes et l’avale avec appréhension. C’est frais, sucré et ça me laisse un goût légèrement acidulé sur le bout de la langue, plutôt juteux. La kitsune sourit davantage en penchant la tête sur le côté.

 

“Vous voyez ?”

 

“Je sens, surtout. Le chef a déserté ? Que je lui dise au moins que ça peut aller...”

 

“Je lui ai dit que je m’occupais de tout. Il est un peu nerveux avec vous.”

 

“Avec la bouffe qu’il prépare, à sa place, moi c’est en cuisine que je serais nerveux.”

 

“Vous ne vous demandez pas pourquoi vous le mettez mal à l’aise ? C’est pour la même raison qu’il vous a invité. A cause de votre père.”

 

Je cesse de manger et fixe la kitsune en silence, dont les lèvres pâles ne cessent de sourire, dévoilant de minuscule crocs, brillants comme des perles effilées.

 

“Lorsque cet établissement a ouvert, il y a mis le feu. Il a tué une vingtaine de yôkai.”

 

Moi qui croyais que les foetus frits me couperaient l’appétit, j’étais loin du compte...Je repose mes baguettes.

“Et le chef a supposé que j’allais recommencer ?”

 

“Il a espéré que vous inviter vous inciterait à envisager une position moins radicale.”

 

“Me faire bouffer de l’embryon à l’huile n’est pas la meilleure des méthodes, pourtant.”

 

Elle se penche en avant, rapprochant son visage.

 

“Et quelle est la bonne méthode avec vous, Kondo-san ?”

 

“C’est lui qui vous a demandé de m’amadouer ?”

 

“Je n’ai besoin des incitations de personne pour me choisir quelqu’un mais merci de votre sollicitude, Kondo-san.”

 

Elle tend la main et saisit un pan de mon tee-shirt trempé.

 

“Vous ne voulez vraiment pas le retirer ? Même le haori ne vous tient pas chaud.”

 

J’hésite.

 

Pas qu’elle me plaise pas et vu les émotions que je viens d’avoir, me détendre me ferait pas de mal...mais avec une renarde ?

 

Elle se redresse légèrement et glisse sa main griffue sur la mienne.

 

“Vous savez, Kondo-san, je ne mords pas.”

 

“Moi oui.”

 

“Pas très fort, visiblement. Vous êtes entouré de yôkai et vous n’avez été agressif qu’envers votre bol. J’ai vu des onmyôji moins conciliants.”

 

“J’ai vu des kitsune plus entreprenantes.”

 

“Ce n’est pas mon genre.”, me répond-t-elle “Je ne joue qu’en privé et si l’autre joueur me plaît.”

 

Elle lâche ma main et s’étire avant de se redresser souplement. Sous le kimono, je devine les pieds griffus, le très léger duvet blanc sur les chevilles. Elle ne maîtrise pas complètement sa forme humaine, elle ne doit pas avoir cent ans.

 

“Il y a des chambres à l’étage. Si vous êtes d’humeur joueuse...Et vous devriez terminer votre dessert, le chef sait admirablement accommoder le Jinmenju et il serait dommage de repartir le ventre vide.”

 

“C’est intéressé ?”

 

Passant devant moi, elle me glisse un doigt le long de la joue.

 

“Bien sûr que ça l’est. Si vous ne vous appeliez pas Kondo, je vous aurais dévoré le foie avec votre assiette. Et si vous n’aviez pas trempé votre tee-shirt, je n’aurais sans doute pas eu l’idée de vous proposer. Je m’appelle Akio. Bonne soirée, Kondo-san...Si je ne vous revois pas.”

 

***

 

Autant je déconseille à chacun de vous les toilettes yôkai, autant leurs lits sont un pur bonheur : des futon si épais qu’on s’y enfonce et qu’on ne veut plus se relever - surtout si on est bien accompagné- et aussi paradoxal que ce soit, on entend pas un bruit dans leurs chambres...probablement parce qu’on est plus qu’à moitié dans la réalité.

 

Pourtant, les deux sensations conjugées à mon réveil l’étaient, réelles.

 

Mal au crâne, pour commencer.

 

Picolé. Encore. Classique. Je grogne et me masse le front avant de rouler légèrement sur le côté...et de sursauter à la douleur cuisante. Ça me revient...Akio...

 

J’ai le dos constellé de griffures, jusque sur les flancs et les épaules, j’ai même mis un peu de sang sur le futon. Fais chier, elle était forcée d’y aller aussi fort, cette foutue renarde ? Où est-elle passée d’ailleurs, elle petit-déjeune de foetus frits ? Je me redresse et repasse mon pantalon et mon tee-shirt avant de descendre les escaliers, notant au passage le soleil qui s’infiltre par les interstices des murs.

 

“Ha, il est levé.”

 

Passer la nuit avec une kitsune à la peau laiteuse et se retrouver le matin nez-à-nez avec un tanuki à la gueule tordue en train de nettoyer son bar, boudiné dans un tablier rougeâtre, c’est ce que j’appelle un dur retour à la réalité.

 

“Il prendra un petit déjeuner ?”

 

“Non merci. Vous avez quelque chose pour la gueule de bois ?”

 

Il me sort une bouteille de sake.

 

“Heu...non, ça va aller. Et pour les petites plaies ?”

 

“Bon faudrait savoir, je la range ou pas la bouteille ? En plus, vous avez un verre payé d’avance.”

 

“Payé d’avance ?”

 

“La kitsune. Quand elle est partie, elle m’a dit de vous en servir un à sa santé.”

 

“Hmmm...Bon...Alors je m’incline.”

 

Ça me fera un peu oublier mon mal au crâne. Je regarde le vieux tanuki pendant qu’il me sert, dans un silence pesant. Une auberge comme celle-là...Au milieu des habitations humaines...

 

“Vous avez arrosé les murs d’eau avant que je n’arrive. C’est pour ça que vous m’avez couvert et qu’il faisait glacial”

 

Il ne relève pas la tête et recommence à frotter son bar en grommelant.

 

“Ça flambe en combien de temps une bicoque comme celle-là ?”

 

Il frémit. Je suis salaud mais ça vaut bien la “surprise” d’hier. Souriant, je vide mon verre de sake.

“Vite, je parie. Connaissant mon vieux, il a barricadé les issues avant de mettre le feu ?”

 

Le tanuki est comme pétrifié, ses moustaches frémissant lentement alors que ses yeux, billes noires sous des paupières tombantes me fixent. Il a peur de moi.

 

“Votre nom ?”

 

“Babu, Kondo-san.”

 

Nous nous fixons et je repose lentement mon verre de sake sur le comptoir avant de le faire glisser vers lui d’une pichenette.

 

“Babu,  très bien.”

 

Il est défait, son museau tordu se retrousse et je lui fais un petit mouvement de tête.

 

“La cicatrice ?”

 

“Votre père.”

 

“Je m’en serais douté.”

 

Je me lève et le salue.

 

“Merci pour le repas. C’était...hem...intéressant. Je vous souhaite bon courage pour la suite, Babu-san, vous avez du potentiel...Enfin, du point de vue d’un yôkai, je suppose, vu ce qu’ils dévoraient.”

 

Me dirigeant vers la sortie, je m’immobilise et lui jette un regard par-dessus mon épaule.

 

“Si vous faites les cons, je le saurai.”

 

S’agirait pas qu’il s’imagine que les portes sont grandes ouvertes. Alors que j’appelle pour qu’on me ramène mes chaussures, le tanuki quitte son bar pour s’approcher.

 

“Et...pour les humains ?”

 

“Les humains ?”

 

“Oui, j’aimerais aménager la partie vide pour les humains. Vous en pensez quoi ? Vous êtes entre eux et nous, vous avez bien une petite idée, non ? Il y a une chose que je devrais améliorer ?”

 

C’est qu’il retrouve vite ses moyens le vieux ! Quelques secondes avant, il mouillait son tablier et maintenant il me prend pour un conseiller clientèle !

 

“Engagez un cuisinier humain. Et devant le fourneau, pas dedans. Ça peut aider.”

 

“Ma cuisine est pas bonne ?”

 

“Elle est problématique pour un humain. Le service d’hygiène risque de venir avec un lance-flamme et ce sera pas de ma faute. Vous savez si Akio compte revenir ?”

 

“Akio ?”

 

“La kitsune avec qui j’étais hier soir.”

 

“Ha vous étiez pas ensemble ? Comme elle a payé avec votre carte bleue...”

 

“Pardon ?”

 

Je fouille mes poches. Portable : néant, carte bancaire : pas mieux, liquide : envolé.

 

LA

 

PUTE !!!

 

“Vous avez un téléphone ici ?”

 

“Ha non, pas encore. A cause des yûrei, ça fait plein d’interférences. Dites, vous saignez sous votre tee-shirt, ça va allez ?”

 

Je grimace un sourire. J’ai plusieurs dizaines de bornes jusqu’à Yanaka et à l’heure qu’il est, ma banque doit se demander si j’ai pété un plomb en voyant mes relevés.

 

“Kondo-san ? Vous voulez quelque chose pour votre dos ?”

 

“On est loin de Tokyo, à pieds ?”

 

“Deux heures, si vous marchez vite. Je vous prépare quelque chose pour pas y aller le ventre vide ?”

 

***

 

Je vais couper court à toute envie de me faire la morale : OUI, c’est bien fait pour ma gueule, OUI, j’avais pas besoin d’aller fricoter avec du renard et OUI, mon compte bancaire est vide. Le banquier a gobé mon histoire d’agression avec un scepticisme poli mais ses yeux me promettaient l’enfer. J’en ai pour un mois avant que tout ne soit rétabli. S’il est de bonne humeur.

 

Heureusement donc qu’il y a bientôt Japan Expo du 4 au 7 Juillet, où, je le rappelle, le stand Kakurenbô se tiendra les quatre jours, au parc des expositions de Villepinte. Venez nombreux !

 

 

 

Parce que sinon c’est nouilles tout le mois de Juillet pour moi.

 

 

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Source de l'image : Alpha

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