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Impasses

November 29, 2013

Il existe pléthore d’analogies inventives propres à chaque alcoolo pour décrire les effets de sa gueule de bois, des plus dégueux aux plus lyriques. En cette belle matinée de Novembre, je me suis réveillé sur mon palier, cassé de courbatures, la tête pesant tellement lourd que j’entends mon cou craquer lorsque je suis forcé de la soulever. Pour ce qui est de l’analogie, je dirais que mes lendemains de cuite ressemblent pour moi à une bagarre que j’aurais perdue. Contre cinq types. Boxeurs professionnels. Et qu’après m’avoir mis une raclée, les cinq armoires à glace se sont invitées sous mon cuir chevelu pour entamer une chorale.

 

Qu’est-ce que je fous là ?

 

Il fait moins de dix degrés, je suis complètement gelé, c’est un miracle que je n’aie pas attrapé la crève.

 

Ou pas.

 

Quelqu’un m’a jeté une couverture, dont j’identifie très bien l’odeur, à peine couverte par la mienne, qui elle m’évoque quelque chose entre le renfermé et l’arrière-cour de bar : fraise/vanille. Shinkin.

 

Je me suis endormi là, tellement mort que je n’ai pas été foutu de mettre la clé dans la serrure. Encore heureux que je n’aie pas réveillé la gamine, qui a dû me trouver en partant à l’école.

 

Bon...C’est pas le tout, mais le lit est toujours plus confortable que le paillasson pour y enfouir mon crâne douloureux.

 

“Hem...Kondo...Satoru ?”

 

Je tourne la tête, toujours à quatre pattes sur mon palier pour identifier la source de bruit qui me vrille les tympans : un gamin en uniforme d’étudiant, pochette sous le bras, souriant.

 

“Vous êtes bien...Satoru Kondo ? Enchanté, je suis Akinobu Fujita.”

 

“Non. Je suis seulement malade, là. Tiens, aidez-moi à me lever.”

 

Je tends mon bras et il le saisit d’une seule main, me propulsant sur mes pieds au point que je manque me vautrer sur lui.

 

“Oups ! Désolé !”

 

Le repoussant avec un grognement, j’entreprends d’ouvrir ma porte, prenant appui sur elle.

 

“Vous allez bien ?”

 

“Ça va aller mais je crois que j’ai oublié mon centre de gravité au fond d’un verre. Heureusement, j’ai plein de béquilles potentielles à l’intérieur.”

 

Ma voix est tellement pâteuse que j’ai l’impression d’avoir la bouche pleine. Sérieux, j’ai foutu quoi hier soir, encore ? Un concours de cul-sec avec les Shôjo ? Je me suis engueulé avec Gekkô ou le premier ministre ? En tout cas, J’ai deux belles cicatrices sur la cuisse, mon jean est même déchiré, j’ai encore dû prendre un yôkai à rebrousse-poil, c’est presque surprenant que je ne sois pas plus amoché.

 

“Excusez-moi de vous déranger en pleine convalescence mais…”

 

“Ben ne me dérangez pas, vous aurez pas besoin de vous excuser. Putain mais qu’est-ce qu’elle a, cette clé ?”

 

“Ce n’est pas la bonne. Laissez.”

 

Il me prend le trousseau des mains et j’entends le déclic salvateur de la porte. Enfin.

 

“Merci pour tout. A ma prochaine gueule de bois, faites-moi penser de vous appeler, vous faites un merveilleux cale-porte.”

 

“Hem. Merci. Kondo-san, je suis venu pour…”

 

“M’ouvrir la porte. Merci infiniment. Pouvez partir, maintenant.”

 

Je m’écroule enfin sur le canapé et renverse la tête en arrière en geignant. C’est la dernière fois que je me mets une murge pareille, j’ai honte.

 

“Vous ne comprenez pas, c’est mon directeur d’étude qui m’envoie…”

 

Cessant d’écouter son babillage, je me retourne sur le canapé pour fouiller dans la table basse, là où je laisse toujours quelques cachets d’aspirine. Un intense soulagement me soulève l’estomac lorsque mes doigts rencontrent une surface lisse et poudreuse, que j’attrape.

 

“On veut me tuer.”

 

Encore là ? Je rouvre un oeil, probablement injecté et avale mon aspirine.

 

“Dans l’immédiat, je confirme. Il y a bien quelqu’un qui vous fermerait volontiers le clapet de manière définitive.” Je grogne en me couchant sur le sofa. Le lit est trop loin, tant pis. Mon visiteur s’approche et relève alors sa manche , me présentant son bras, dont il décolle prudemment un épais pansement. Je cesse aussitôt de mâchonner. De profonds sillons rouges vif remontent du poignet jusqu’au creux du coude, encore frais. Ça n’a pas traversé jusqu’à l’os mais il faudrait pas grand chose de plus.

 

“J’ai la même chose dans le dos.”

 

Me redressant, j’examine les plaies et le dévisage, dubitatif.

 

“Qu’est-ce qui me dit que vous ne vous êtes pas fait ça tout seul ? Vous me paraissez bien calme pour quelqu’un qui s’est fait creuser quatre tranchées dans la peau.”

 

“On m’a administré un anti-douleur à l'hôpital. Vous croyez que j’irais me scarifier tout ça pour me rendre intéressant devant un exorciste ?”

 

“Si vous saviez le nombre de tarés qui défilent ici pour ce genre de raison...A poil.”

 

Il me dévisage, interloqué.

 

“Vous me dites que vous avez le même genre de chose dans le dos, je veux les voir. Sinon, vous sortez, j’ai la tronche comme un grill coréen et une patience des plus relatives ce matin. Les morts sont pas pudiques. Vaut mieux pour eux, du reste.”

 

Après quelques secondes d’hésitation, il pose sa pochette sur la table basse et retire son manteau, qu’il plie sur le dossier du sofa avant de déboutonner veste et chemise et de se tourner. Les marques sur le dos sont encore pires, elles courent des omoplates jusqu’à la taille.

 

“ Pas de point de suture ? Pas de pansement ?”

 

“J’ai pensé que vous deviez les voir telles qu’elles sont apparues. Je sors de l’hôpital à l’instant.”

 

“Vous avez senti quelque chose ?”

 

“A votre avis ? Quand on vous griffe sur tout le corps ?”

 

“Ici, c’est moi qui suis désagréable.” Je siffle en m’asseyant sur le canapé avant de me lever. C’est mort pour la sieste, vu la taille des blessures, ce merdeux a dû exciter un yôkai qui en aura fait de la pulpe avant que j’aie fini de cuver. Et je m’en voudrais. Un peu.

 

“Vous, vous vous contentez de répondre et de la fermer le reste du temps, ça vous fera dire moins de conneries, qui sont elles aussi mon monopole. Comment c’est arrivé ?”

 

Je me dirige vers la cuisine et ouvre tous les placards les uns après les autres, tâtonnant dans chacun d’eux, slalomant entre les kilos de bols de ramen instantanés qui y sont entassés.

 

“J’étais en ville avec des amis. Après les cours, nous devions passer à la librairie universitaire. J’ai oublié mes notes là-bas, alors j’ai fait demi-tour à mi-chemin et j’y suis retourné. Sur la route, il m’a semblé entendre comme un sifflement, très près...je me suis retourné plusieurs fois mais je n’ai vu personne alors j’ai continué ma route. Pourtant, le bruit s’intensifiait…”

 

Haaaa, trouvé ! Je sors une bouteille avec un sourire victorieux et pioche un verre dans le lave-vaisselle, que je remplis d’un tiers.

 

“Vous n’avez vu personne ou vous avez à peine regardé ?”

 

“Je...j’étais pressé. J’avoue ne pas m’être attardé. Mais arrivé à quelques mètres de la librairie...j’ai traversé une sorte de passage couvert et là j’ai entendu le sifflement, nettement. J’ai compris qu’on me suivait, que je n’avais pas rêvé. Alors j’ai voulu me retourner.”

 

“Un réflexe débile, vous auriez dû vous réfugier dans un commerce. Et donc ?”

 

Dans le frigo, je prends un œuf ainsi que le pot de wasabi et vide les deux - coquille en morceaux comprise - dans le verre que je viens de remplir.

 

“Celui qui me suivait m’a attaqué avant que je n’aie eu le temps de le faire, j’ai senti la douleur de la griffure dans mon dos, j’ai voulu me protéger le visage et il m’a lacéré les poignets. Je me suis mis à courir...Je peux savoir ce que vous faites ?”

 

“Remède contre la gueule de bois. A quoi ressemblait-il, votre suiveur ?”

 

“C’est là tout le problème, Kondo-san. Il n’y avait personne. Lorsqu’il m’a blessé au poignet, je lui faisais face...et je n’ai rien vu.”

 

Je hausse un sourcil en vidant à l’aide d’une cuiller ce qui reste de la pâte de haricot rouge dans le verre et touille.

 

“Je suppose que c’est très efficace.” Grimace l’étudiant en examinant le liquide marron-verdâtre dans lequel flottent des fragments de haricots rouges et de wasabi. “Vous pensez pouvoir m’aider ? J’entends encore ces sifflements, j’ai peur qu’on ne tente de m’attaquer…”

 

“Et vous me dites ça avec le sourire. Pourquoi êtes-vous directement venu me voir ? En général, c’est les flics qu’on alerte dans ce genre de cas.”

 

“Comme je vous l’ai dit, c’est mon directeur d’étude qui m’a aiguillé vers vous. J’étudie le folklore et votre nom - enfin celui de votre clan - revient souvent. J’ai assisté à votre conférence, il y a quelques années. Très instructif.”

 

Si je suis bien ce que ce type me raconte, je suis donc un sujet d’études. Belle victoire pour un illettré comme moi. Il paraît calme mais en le regardant de près, je vois la sueur qui perle sur son front, la douleur qui crispe légèrement sa mâchoire, son front . Et j'ai une idée du yôkai qui peut causer de telles blessures...

 

“Bon, je vais vous demander de vous placer derrière moi.”

 

“Derrière ?”

 

“Discutez pas.”

 

Il s’exécute et se positionne dans mon dos tandis que j’attrape le verre.

 

“Je vais m’occuper de vous. Mais d’abord, faut que je cuve et comme nous sommes un peu pressés, j’emploie les grands moyens. Le liquide que vous voyez dans ce verre est un remède yôkai que m’a fourgué un tanuki y’a de ça quelques années. C’est d’une efficacité redoutable et je ne le sors qu’en cas de force majeure. Soyez content, vous êtes ce cas de force majeure.”

 

“Et ce que vous avez rajouté ?”

 

“Ça, c’est pour diluer. Normalement, on administre ce remède aux yôkai seulement. Assurez-moi.”

 

“Vous...assurer ?”

 

“Vous allez comprendre.”

 

Je vide le verre d’une traite. Je l’entends s’écraser sur le plan de travail .

 

Et je m’écroule, inconscient, dans les bras de mon client.


A SUIVRE….

 

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Source de l'image : tranchis

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