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February 27, 2014

Je pense que je vais mourir.

 

Non, non, je n’ai pas craché sur les pompes du mauvais yôkaï, ni égaré le code secret du compte bancaire de Gekkô, ni pratiqué une cérémonie de magie interdite qui m’est revenue dans la mouille en me faisant vomir des yeux, rien de tout ça.

 

J’ai vingt-six ans, un petit quart de siècle et je suis face à une épreuve que je n’aurais pas dû affronter avant mes trente piges, au minimum.

 

Shinkin entre dans l’adolescence. Je vais jamais tenir plusieurs années, j’aurai dévissé sa petite tronche d’insupportable chieuse bien avant, je finirai en taule et ce sera le paradis comparativement à ce qu’elle me fait actuellement subir.

 

Naturellement, les deux géniteurs, si prompts à vouloir récupérer la petite merveille du temps où elle était une poupée à couettes souriante se sont débinés. J’ai le sentiment d’avoir été abandonné à poil dans un champ de mines.

 

Ce ne serait pas si grave si Shinkin était une adolescente “normale” (je sais, ces deux mots ne vont pas vraiment ensemble mais croyez -moi, je pense que n’importe quelle emmerdeuse de treize ans est “normale” par rapport à ma cousine). Seulement c’est une onmyôji, avec les pouvoirs, la sensibilité et les fréquentations dans les bonus, un véritable collector de l’emmerdement maximum.

 

Dernière “règle” en date : mademoiselle ne tolère plus ma présence dans sa chambre. Quand je dis qu’elle ne la tolère plus, je n’exagère absolument pas : j’ai pris une décharge lorsque j’ai voulu rentrer pas plus tard qu’hier pour retrouver son dernier bulletin, que j’étais supposé avoir signé (depuis trois mois). Cause : le fuda scellé sur la porte, dont j’ai retrouvé d’autres exemplaires protégeant son placard, son sac et même son ordinateur. Étant donné que personne n’est jamais invité chez nous, je sais à qui ces protections magiques sont destinées. Charmant. Résultat : vingt-quatre heures de migraine à sentir chacun de mes vaisseaux sanguins palpiter, agrémentée des piaillements de protestation de mademoiselle lorsqu’elle a compris que j’avais osé violer son sanctuaire. Et même pas la force pour l’avoiner elle aussi.

 

Autre nouveauté : le maquillage qui a progressivement envahi la salle de bains. Pour l’instant, elle s’en tient au vernis à ongles et au gloss mais je suis très heureux de voir que l’industrie de peinture pour gamine pré-pubère ne souffre pas des ralentissements économiques ambiants : tout le spectre couleur-paillettes-parfum-puanteur y passe. J’ai retrouvé mon rasoir bazardé au fond du placard avec comme argument “tu t’en sers jamais”. Là non plus, ce ne serait pas grand chose si Shinkin n’utilisait pas ses horreurs pour faire ses exercices rituels au milieu du salon, ce qui m’a valu de rester collé à plusieurs reprises, le pied pris dans un résidus fraise des bois-kiwi pailleté, une tasse de café à la main, mon portable dans l’autre. Réponse : elle nettoiera “plus tard”. Elle maîtrise déjà le paradoxe temporel aussi bien que moi, le mange-crasse l’a fait avant elle.

 

A présent, elle exige que j’aille la chercher à l’école. Mais pas fringué “comme ça”. Je lui ai bien répondu que mon costume d’idol avec bustier et jupon était encore au sale lorsqu’elle m’a brandi sous le nez un catalogue de fringues…

 

pour gay.

 

Loin de moi l’idée de vouloir discriminer qui que ce soit en fonction de ses orientations et de ses goûts de merde mais la chemise rose, les chaussettes à losange rose et bleu ou le pantalon moule-derche annoncent quand même sacrément la couleur. Sauf que non. C’est la mode. C’est “trop cool”. Shinkin me demande d’aller la récupérer à l’école fringué comme si j’allais faire la tournée des backroom. Parce que sinon je lui fais honte. Je lui ai demandé si elle voulait pas carrément que je me foute en uniforme de lycéenne, histoire de me fondre dans la faune et elle a tout de même pris le temps de me regarder de bas en haut avant de froncer le nez et de dire que j’aurais l’air con. Merci de t’en être aperçue. Donc, elle a changé son fusil d’épaule et a “proposé” que je vienne en tenue de cérémonie. Trois couches de kimono, un mala d’une tonne et un chapeau aussi lourd que grotesque me paraissent être en effet une tenue tout à fait adéquate pour porter son cartable.

 

Également au rang des tendances printemps 2014, nous avons le “je me carre de tes heures de sommeil comme de l’an quarante”, où Shinkin vient dormir contre moi pour cause de cauchemar/angoisse nocturne/envie de faire chier, me pousse de mon lit et me boxe jusqu’à ce que mes organes internes à l’état de bouillie soient assez confortables. Et comme elle parle dans son sommeil, je me réveille régulièrement avec son shiki sur la tête. Et le mange-crasse à côté de l’oreiller, puisqu’elle le trimballe toujours avec elle. J’ai mentalement éventré sa connasse de prof qui me signalait que j’avais mauvaise mine et que je devais montrer l’exemple en faisant de bonnes nuits de sommeil.

 

Et hier, l’apocalypse a eu lieu.

 

J’étais coincé à domicile, à contempler, atone et endolori, le kama-sutra réussi de mes vertèbres, à nouveau bloquées, dans l’attente de ma kiné. J’avoue avoir espéré que la morveuse me laisse mourir en paix mais naturellement c’était trop demander. Alors que je tâchais de concentrer mes pensées sur autre chose que la douleur et somnolais entre deux vagues, je sens un frottement près de ma tête. Mon sixième sens colle mes aiguilles dans le rouge et j’ouvre les yeux...pour voir une tête.

 

Une tête.

 

Sans corps derrière.

 

Mais une tête qui me fixe, respire et cligne des yeux.

 

Oui, je devrais être habitué et oui je le suis.

 

Mais bordel, pas chez moi, pas avec les protections et scellés magiques que j’ai disposés sur la porte et pas quand ma colonne vertébrale est en pleine guerre de sécession ! Je prends la première arme à ma portée - le radio réveil, mon dos ne m’autorise pas à tirer davantage - et en colle un coup sur la tête, qui disparaît dans un couinement.

 

“Il m’a frappée !”

 

“Mais pourquoi t’es allée dans sa chambre ? Faut pas le déranger, on va se faire engueuler !”

 

C’est Shinkin qui a parlé et comme d’habitude, elle est d’une clairvoyance remarquable. Prenant appui sur le chevet, je me lève, boosté par la hargne, et clopine jusqu’à la porte, que j’ouvre avec la mesure et le sang-froid indispensables à ma fonction.

 

J’aurais pu gueuler un bon coup. Ça n’aurait pas atténué la douleur mais ça m’aurait défoulé. J’aurais pu latter la gueule de ce yôkai indélicat qui s’invite dans ma chambre à coucher, même diminué, je suis assez en rogne pour y parvenir.

 

Mais je m’attendais à un seul yôkai...pas à une surprise party. Ils sont cinq- plus ma cousine - assis dans mon salon, sur le canapé et les chaises : Kiyoi, cette saloperie de bakeneko, une Rokuro Kubi - le yôkai à long cou que j’ai reçu à coup de radio réveil et qui masse son nez avec une grimace, un kappa famélique qui pue la vase d’ici, une tanuki joufflue en train de taper discretos dans un sachet de bonbons multicolores et un tengu à la peau noire et aux yeux jaunes en train de se curer le bec au moment où je fais mon entrée.

 

Putain que je suis heureux de ne pas être cardiaque. Non seulement cette vision n’a aucune chance de me tuer d’un infarctus mais je peux péter un plomb en toute sérénité sans craindre pour mon cœur.

 

Pour ceux d’en face, c’est une autre histoire. Shinkin s’est levée, l’air coupable d’une renarde que je viens de prendre la gueule dans un nourrisson.

 

“C’est quoi ça ?”

 

“Rien, oncle Satoru, va te recoucher…”

 

“Ça pue drôlement, ton “rien”. Qu’est-ce qu’ils foutent là ???? Kiyoi ! C’est toi qui les as ramenés, pas vrai ?”

 

La greffière secoue la tête, plus morte que vive et Shinkin m’arrête en me posant une main sur le ventre.

 

“On travaille. Yoriko t’a dérangé, elle est trop curieuse mais c’était pas une raison pour la taper.”

 

Yoriko, c’est donc la charmante jeune fille assise le dos bien droit sur une chaise. Elle est en tenue d’écolière, très propre, les mains posées sur les genoux, son cartable calé à ses pieds. Le seul petit détail gênant, c’est que son cou mesure dans les deux mètres et que sa tête promène assez près du plafond pour gober les toiles d’araignées. Ce qu’elle est en train de faire, d’ailleurs.

 

Restons calmes.

 

“Dehors. Tous. Ou vous servirez d’enveloppe pour le faire-part de décès que j’enverrai à vos parents. DEHORS !”

 

“Mais on peut pas travailler à la bibliothèque !” Croasse le tengu en ébrouant ses plumes “Et l’exposé doit être prêt pour la semaine prochaine, c’est Shinkin-chan qui a proposé.”

 

Je tourne mon regard le plus noir sur la gamine, qui le soutient en croisant les bras.

 

“C’est pour l’école.”

 

“Te fous pas de moi. Si ce sont tes camarades de classe, moi je suis marié à Yoko Kanno.”

 

“Ben ça devait être un beau mariage, alors. Ils SONT avec moi en classe. Jûno-sensei a dit que c’était pour le programme d’inset...d’inste…”

 

“Insertion.” Intervient la tanuki en terminant rapidement son paquet, se barbouillant le museau de sucre rose. Lorsque je lui rétorque un “La ferme” des plus sonores, elle se change en coussin sous l’effet de la trouille, seule sa queue rayée et ses petites oreilles rondes dépassant.

 

Le programme d’insertion ? Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?

 

“Et on peut savoir pourquoi je l’apprends maintenant ?”

 

“Je te l’ai dit mais t’écoutes pas quand t’as mal.”

 

“Va me chercher mon portable.”

 

“Chuis pas ton chien et j’ai du travail.”

 

Je chope la morveuse par le volant de sa jupe et me penche pour lui glisser.

 

“Tu préfères que je leur dise que t’as toujours peur qu’un oni soit caché sous ton lit ?”

 

“Sauf que c’est pas vrai.”

 

“Ils iront pas vérifier.”

 

Elle me tire la gueule mais s’exécute et me balance mon téléphone avant de retourner s’asseoir avec ses petits “camarades”. C’est pas l’envie de faire le ménage par le vide qui me manque mais si jamais ils sont vraiment là pour une histoire d’exposé, je peux difficilement les transformer en compression. Et puis une opportunité pareille pour me faire encore mal voir par la commission de sécurité, ça ne se refuse pas. Le silence s’est fait autour de moi, six paires d’yeux - pupille de chat, d’oiseaux, de reptiles - sont braqués sur moi alors que j’appuie le téléphone contre mon oreille.

 

Au bout du fil, la voix du directeur paraît lasse.

 

“Tiens, vous avez reconnu mon numéro ?”

 

“Kondo, si vous appelez encore pour cette histoire de sièges de bus hantés, je vous ai dit…”

 

“Non, rassurez-vous, j’y pensais même plus. Mais c’est gentil de me faire une petite piqûre de rappel, faudra effectivement qu’on se voit avant qu’un de nos concitoyens doive se faire greffer un anus artificiel. Mais passons. Le programme d’insertion, ça vous dit quelque chose ?”

 

J’entends quelques secondes de silence puis une réponse subtilement agacée.

 

“Est-ce que vous foutez de moi, Kondo ?”

 

“Régulièrement mais là n’est pas la question. Un groupe de yôkai se réunit dans mon salon, mange des marshmallows sur mon canapé et l’un deux vient me souffler dans le cou pendant que je dors, apparemment avec la bénédiction de l’établissement où est scolarisée ma cousine. On m’explique ?”

 

“Nous avons passé six mois à mettre en place ce programme, avec votre concours ! Enfin, quand vous ne dormiez pas durant les réunions ! Vous avez validé et signé le protocole il y a de cela un mois !”

 

Maintenant qu’il le dit…

 

“Vous voulez dire le projet d’intégrer de jeunes yôkai dans nos écoles ? Vous l’avez déjà mis en place ? Et dans l’école de Shinkin ??”

 

“Vous voyez un meilleur endroit ? C’est un projet délicat et votre cousine saura gérer une situation de crise. Qui plus est, les enfants capables de voir les yôkai sous leur vraie forme seront moins déboussolés.”

 

Je me laisse tomber sur un coin de canapé et étrangle un couinement lorsque mon dos entame des représailles, sous la forme d’un aiguillon de douleur sous mon omoplate droite.

 

“Qui a eu cette idée à la con, bon sang ?”

 

“Vous, Kondo.”

 

Et je l’entends sourire à travers le combiné.

 

“Les six mois passés sur ce dossier, c’était pour vous dissuader. Comme vous voyez, nous avons tout de même fait le nécessaire pour que ce soit une réussite. Nous vous avons envoyé un courrier pour vous notifier le lancement du projet...Vous avez d’autres questions ?”

 

Je lui raccroche au nez, me dispensant ainsi de lui donner mon opinion franche et spontanée sur le ton qu’il prend avec moi. Le dossier intégration, bien sûr que je sais ce que c’est...pour moi, il est plus difficile de dévorer quelqu’un sur qui on a recopié sa dissert ou avec qui on a mollesté le bouc émissaire de la classe. C’est ça, le fond du projet : que les yôkai nous voient un peu moins comme de la restauration rapide (encore que ça dépend des gens, on court pas tous au même rythme) et un peu plus comme des compagnons.

 

Un silence lourd plane sur le salon et je soupire en me massant le cou.

 

“Ok. Ok. C’est bon. Vous pouvez vous y remettre. Et que j’en vois pas un qui moufte.”

 

Leurs yeux retournent sur la table basse et je les observe...Il faut reconnaître qu’ils sont presque sages. Ils font tellement de bruit que m’enfoncer des clous rouillés dans les tympans me soulagerait probablement mais ils n’ont rien détruit et écoutent même ma cousine, en train de noter le plan de l’exposé.

 

C’est ce que je voulais, non ?

 

L’harmonie...l’équilibre…

 

Que j’aille me faire foutre, tiens, moi et mes idées progressistes, je peux me coller mon après-midi de repos derrière l’oreille, même en leur ordonnant de la fermer, aucune chance qu’ils tiennent plus de dix minutes. La tanuki entame un autre paquet et se fait houspiller par le kappa qui en passant devant moi m’envoie une bouffée parfum “eau croupie polluée” venant agrémenter la douleur de nausée.

 

Pourtant…

 

Ils sont presque sages.

 

Me jetant encore des regards furtifs, ils finissent par se détendre, progressivement, devinant sans doute que l’orage est bref avec moi.

 

Tous penchés sur les feuilles éparpillées...le tengu étire ses ailes pour se détendre, le kappa réclame à Shinkin une bouteille d’eau pour la troisième fois...Mademoiselle long-cou explore toujours le plafond et à en juger par le bruit de mastication, elle a trouvé la propriétaire des toiles.

 

Leur bruit forme un brouhaha, comme un son continu….Je me sens m’assoupir, sans vraiment le vouloir et devine qu’on me manipule, qu’on pose ma tête contre le canapé, qu’on m’aide à m’allonger sur le ventre. Ce n’est pas tant le bruit qui m’empêche de dormir d’habitude que les tensions. Méfiance, trouille, colère...des vagues d’émotions qui résonnent dans ma tête, des voix indistinctes, des appels au secours que je suis le seul capable d’entendre…

 

Mais là, je ne perçois aucune pensée parasite.  Il y a une sérénité rare...J’aimerais croire que j’y suis pour quelque chose, même si c’est plus probablement à Shinkin que je le dois. Je dors à moitié, je suis à peine conscient du mouvement autour de moi, la douleur m'assomme et je gémis, encore bloqué.

 

On a posé quelque chose de chaud sur mon dos, le centre nerveux, là d’où partent les aiguillons lancinants de la douleur...une bouillotte ? Non, c’est vivant…Je relève légèrement la tête pour voir le pelage blanc de Kiyoi. Elle a repris sa forme animale et s’est couchée sur moi, en rond. Je devrais la virer et la pourrir, pour la forme.

 

Mais la bouillotte est loin, j’ai mal et on va pas se mentir, mon autorité est au plus mal, là. Et puis si je devais trucider tout ceux et celles qui m’empêchent de dormir, y’aurait plus un foutu bureaucrate vivant à Tokyo. Alors tant pis, je me rendors.

 

Ils sont sages, après tout.

 

C’est un coup sec donné tout près de ma tête qui me réveille, me faisant bondir, tous les sens en alerte, le cerveau instantanément réveillé par une brutale montée d’adrénaline. Je ne m’étais plus autant détendu depuis des mois, le retour à la réalité est aussi agréable qu’une douche glacée.

 

“Vous êtes pas dans votre lit. Qu’est-ce que je vous ai déjà dit, Kondo ?”

 

C’est vrai, j’attendais la kiné - et ses deux paires de bras - pour qu’elle me remonte. Les marmots ont cessé de piailler, pour le coup, alors qu’elle leur jette un coup d’oeil, avant de se tourner vers moi, l’air circonspect.

 

“Dites-donc, Kondo...Vous faites pas que les renardes, on dirait ?”

 

Je retire ce que j’ai dit.

 

Le progressisme, c’est de la connerie en barre.

 

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Source de l'image : Saint Angel

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