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Pas les mots

April 2, 2015

Il faudrait que j'arrête de faire ça, ça me fatigue, ça inquiète ôka-san et ça fait peur aux médecins. Assise dans le jardin de l'hôpital, sur le banc, je joue avec mes shiki. Autour de moi, le monde n'a pas changé, il est juste un peu plus figé. Les gens qui passent le sentent, sans le voir et contournent, me jettent un regard rapide avant de détourner les yeux.

 

Ils ne savent pas ce que c'est qu'un kekkaï mais leur instinct leur souffle qu'ils ne doivent pas s'en approcher.

 

Je ferme les yeux et respire lentement, pour me calmer. Depuis des semaines, je fais de la méditation tous les soirs, sinon je ne peux pas dormir. Je vois la tombe. J'entends la voix de Testuo réciter le sûtra, qui ne se taira plus, qui va résonner sous terre. Toujours.

 

Kiyoi reste avec moi et même Gekkô est venu dormir à la maison. Il se couche au pied du lit et m'observe, jusqu'à ce que je m'endorme. Ça ne me fait pas peur...plus rien n’y arrive, maintenant. J’ai l’impression d’être en train de dormir debout, constamment.

 

Je suis les cours.

 

Je mange.

 

J’écoute Kiyoi qui me parle, je lui réponds, machinalement.

 

C’est pas que je leur en veux. Ils arrivent pas à comprendre. Non, je leur en veux pas.

 

C’est moi qui ait pas les mots qu’il faut.

 

Le monde a bougé.

 

C'est juste un frémissement, comme une onde dans l'eau mais je sais que je n'ai pas rêvé. Je garde les yeux fermés et je ne bouge pas alors que mon cœur cogne. Il y a un bruissement, comme du tissu qu'on froisse et un léger mouvement d'air à ma gauche. Mon kekkaï est intact, il n’a fait que se refermer en douceur.

 

Il y a une odeur d’alcool, de désinfectant, acide et désagréable, celle des draps de l’hôpital.

 

Je n’ouvre toujours pas les yeux.

 

Et je sens une main qui attrape la mienne. Elle tremble mais elle serre fort. La peau est toute râpeuse, ses ongles sont trop longs et me griffent légèrement.

 

Il ne dit rien.

 

Son aura parle beaucoup, même quand il se tait. Pendant ces dernières semaines, depuis que j’ai ramené le rat et qu’il s’est réveillé, elle était à peine perceptible, comme une ampoule qui grésille...mourante. J’ai pensé que c’était trop tard. Quand une âme reste trop longtemps hors de son corps, elle peut finir par s’éteindre.

 

Celle de Tetsuo ne s’éteindra pas. Elle ne peut plus.

 

Je rouvre les yeux.

 

Satoru ne me regarde pas. Il a le visage maigre, les yeux comme des grands puits d’ombre cerclés de mauve, l’air malade. Mais son aura, elle, n’est pas comme ça. Elle irradie. Elle me réchauffe. Je sens le poids qui s’allège, un peu, sur ma poitrine.

 

Il ne va pas me dire que tout ira bien, que tout va s’arranger, que je dois comprendre que c’est pas de ma faute.

 

On regarde le jardin en silence, le monde des vivants qui tourbillonne au ralenti autour de nous : humains, yôkai...des silhouettes colorées qui évitent le kekkaï. Une tanuki trottine et renifle, intriguée, dans notre direction, avant d’accélérer le pas. Un vieux monsieur ralentit en passant devant nous et quelque chose de glacé, une peur, passe dans ses yeux.

 

“On sent la mort.” Je souffle.

 

“Non. Moi.”

 

Sa voix est comme un soupir. Il a du mal à parler, on a lui a enlevé les tubes il n’y a pas longtemps et son corps a perdu l’habitude. Sa main tremble comme celle d’un vieux mais elle n’arrête pas de me serrer.

 

“Tu vas rentrer...à la maison ?”

 

“On va rentrer, oui. Paraît que tu dors mieux si je sers de matelas. Et Gekkô en a marre de le faire à ma place.”

 

Il a une canne posée à côté de lui. Au début, ses jambes répondaient plus. J’ai pensé que c’était fichu.

 

Mais il s’est relevé.

 

“Tu vas la garder ?”

 

“Je préfère encore marcher sur les mains. Ils me font chier pour que je la prenne et ça m’encombre plus qu’autre chose.”

 

Je vois bien que de sa main libre, il masse son genou engourdi.

 

Finalement, je serre ses doigts aussi et on reste là, plusieurs minutes, dans le silence, à parler sans parler, à écouter sans nos oreilles, à voir les yeux mi-clos…


Je lui dis...que je suis pas allée à l’enterrement, que j’ai eu peur de voir les parents de Tetsuo, qu’ils ont demandé à Ayane pourquoi il n’y avait personne du clan, pourquoi, pourquoi, pourquoi.

 

Je lui dis que je sais pas pourquoi et que j’ose plus répondre au téléphone, ni regarder les email, comme j’ai pas osé attraper Tetsuo, là-bas, pour le faire remonter.

 

Je le lui dis sans les mots. Parce que je sais pas lesquels utiliser. Et que Satoru n’en a pas besoin. Et il ne dit rien. Il m’écoute. Son aura est comme mélangée à la mienne, dans nos mains, ça brûle presque. Quand c’est terminé, je me sens vide. Mais mieux.

 

“Comment va ta blessure ?”

 

Je lui ai jamais parlé des plaies sur ma poitrine et elles sont cachées par mon sweat. Je lui jette un regard rapide.

 

“J’aurais une cicatrice.”

 

“Oui. On en garde.”

 

Ce sera pas la dernière, Satoru en est plein, lui aussi. La balle qu’il a prise, le coup de couteau de Murakami quand il avait seize ans...Son épaule où la peau est toute noueuse, comme l’écorce d’un vieil arbre. Il est pas vieux, lui, pourtant.

 

“J’irai chez les parents de Tetsuo, dès que ces emmerdeurs de médecins arrêteront de gueuler au miracle et me laisseront sortir.”

 

Il sourit et ça lui coûte.

 

“Satoru…”

 

“Oui ?”

 

“Tu pourrais arrêter ?”

 

“D’être con, ça me semble compromis. T’es pas la première à me le demander. Arrêter quoi ?”

 

“De faire comme si tu allais bien.”

 

Finalement, il lâche ma main. Et ses bras me serrent doucement, il a pas assez de force pour le faire plus. Ma tête s’enfonce contre son épaule, qui sent le désinfectant tellement fort qu’elle masque son odeur. Il murmure, la tempe pressée contre la mienne :


“Toi d’abord.”

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Source de l'image : PKmousie

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