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Créances en souffrance

June 5, 2012

J'ai réintégré mon appartement – visité et vandalisé la semaine dernière, ce qui explique mon léger retard – et j'ai récupéré ordinateur et connexion, ce qui me permet enfin de vous raconter les derniers événements.

 

Ma principale mission de la semaine m'a amené à me rendre dans un 7/11, un convenience store de Shibuya…Se trouvant pile dans une zone que j'évite soigneusement. Même pour l'élite spirituelle de la nation, il y a des no man's land et ça fait partie du jeu : il est officieux que j'ai moi aussi mes zones territoriales – comme les temples – dont je n'hésite pas à expulser kitsune, yakuza ou kappa à grands renforts de shiki et de propulsion arrière dans le postérieur. Je n'aime pas qu'on vienne saloper l'ambiance des lieux sacrés, ce qui correspond à me laisser des traces boueuses sur un parquet ciré.

 

En contrepartie, je n'attends aucune bienveillance lorsque j'ai le malheur de traîner dans certains coins, où on me fait bien sentir qu'il est dans mon intérêt de ne pas m'attarder. Comme à Shibuya, plus précisément à Dôgen-Zaka, où se concentrent les love hotel et les boîtes de nuits…où se trouvait le fameux convenience store, surtout.

 

Le caissier m'avait alerté après avoir trouvé une partie de sa recette envolée et remplacée par des feuilles mortes…

 

***

 

Je ne m'émeus plus que très modérément de repartir d'un lieu en le laissant passablement ravagé : tant qu'il n'y a pas de mort, j'estime que j'ai fait au mieux et combattre implique des dommages collatéraux, je ne vais pas me lamenter pour du matériel, le gouvernement fait ça très bien.

 

Mais arriver dans le magasin déjà mis à sac m'a fait un drôle d'effet, j'étais à deux doigts de me demander si je ne venais pas d'arriver en plein paradoxe temporel. Le caissier – mon client dans ce cas précis- était affalé contre le stand de confiseries, tout aussi amoché.

 

Et à côté de lui, fumant paisiblement sa clope, Jun Murakami et trois porte-flingues contemplaient le bordel dans le recueillement le plus total.

 

"Ha, Kondo. En forme ?"

 

Ce mec a une espèce de don de téléportation qui lui permet d'apparaître de nulle part…Je n'entends rien, ne vois rien, ne sens rien pourtant il me suffit de me retourner et il est là. Quand on s'attife en léopard et chaînes dorées, qu'on a tendance à laisser des cadavres sur son passage sans même prendre la peine de les planquer, il me semble pourtant qu'on est repérable. Mais pas Jun. Il a de quoi rendre paranoïaque n'importe qui, un vrai diable dans une boîte.

 

Je souris et garde les mains dans mes poches, refermant les doigts sur mes fuda.

 

"C'est gentil de t'en inquiéter. Mon médecin me trouve pâlot."

 

"Ha merde. Hypoglycémie ? Surmenage ?" S'enquiert-il en tirant sur sa cigarette avant de s'avancer vers moi, enfouissant la main dans sa veste. Aussitôt, je sors mes fuda et entends un petit claquement, puis un contact dur et froid contre mon estomac.

 

"De suite, tu sors la quincaillerie ? On a même pas pris des nouvelles de nos petites familles."

 

D'une main, il prend lentement mes fuda – me faisant tomber un peu de cendre encore chaude sur les doigts -  et les balance sur le comptoir, sans me quitter des yeux.

 

"Comme tu vois, ton client n'a plus besoin de tes services dans l'immédiat."

 

"Tu l'as tué ?"

 

Il en est parfaitement capable, gratuitement. Finalement, il abaisse son couteau et va s'asseoir derrière la caisse, sur laquelle il éteint sa cigarette.

 

"On l'aurait fait s'il nous avait pas tout balancé immédiatement. Cette histoire de feuilles mortes…J'ai voulu vérifier moi-même."

 

"Quel zèle." Je grince en me frottant machinalement l'estomac, où le couteau m'a laissé une déplaisante sensation fantôme. "Depuis quand est-ce que tu t'occupes de ça ?"

 

"Ce gars travaille pour moi…de menus responsabilités de magasinier."

 

"Il fourgue tes méthamphétamines."Je résume, sans bouger. Les trois yakuza au fond du magasin me fixent en silence… Jun retire ses lunettes noires et mordille la branche pensivement.

 

"Et ces derniers temps, j'ai remarqué de petits…"écarts" de caisse, si tu vois ce que je veux dire. Je me suis dis comme ça qu'il allait falloir faire un point professionnel avec lui. Et il m'a sorti cette histoire de billets qui se changent en feuilles mortes."

 

Visiblement, Jun n'aime pas les contes. Pour ma part, je suis prêt à croire cette version, ce ne serait pas la première fois qu'un type se réfugie derrière le paranormal pour éviter les emmerdes. Seulement, la parole de Jun… Je gagne à mon tour la caisse et aussitôt, l'un des yakuza sort son flingue pour le pointer sur moi.

 

"Bouge pas ou tu prends une prune."

 

"Une "prune" ? Il est nouveau, non ?"

 

Jun rigole.

 

"Je lui ai fait un portrait de toi. Ressemblant mais peut-être un peu trop passionné. Baisse ça ou je te plante." Souffle-t-il au porte-flingue, qui s'exécute aussitôt. Il n'a même pas encore rengainé que le cran d'arrêt de Jun traverse sa paume, lui arrachant un cri étranglé.

 

"Fallait baisser plus vite. Nettoie-moi ça pendant que je cause avec l'onmyôji. C'était bien visé, qu'est-ce que tu en penses ? " Me demande-t-il.

 

"Je vais éviter de te le dire pour ne pas être la prochaine cible. Donc si je comprends bien, tu m'as attendu pour me prier de m'occuper de mes fesses ?"

 

"Pas exactement."

 

Se redressant, il s'accoude au comptoir tandis que l'un des yakuza lui ramène son cran d'arrêt après en avoir essuyé la lame. Quant au blessé, il enveloppe sa main dans un mouchoir en serrant les dents.

 

"J'aimerais que tu vérifies si c'est du pipeau ou pas. Ca va te prendre quoi, cinq minutes ? S'il y a vraiment un fantôme ici, alors Il faudrait  que tu t'en occupes."

 

"Un fantôme qui achète de la came ?"

 

" Peu probable mais je pense que notre ami a comblé les écarts de sa caisse officielle avec l'officieuse. Ce genre de scénario t'évoque quelque chose ?"

 

Je tends la main pour récupérer mes fuda et il enfonce brusquement son couteau devant mes doigts, toujours souriant.

 

"Touche pas et réponds, Kondo. C'est un ordre simple même pour toi."

 

" Tu sais ou tu peux te les carrer tes ordres et tes écarts de caisse ?" Je rétorque en retirant la main "Si tu as du mal à l'envisager, je peux te flécher le parcours."

 

Et d'un geste vif, je rafle mes fuda, que je rempoche, rajustant mon blouson avant de tourner les talons.

 

"Et je peux déjà te répondre : il n'y a aucune énergie magique ni dans ce magasin, ni dans cette caisse. Quant au scénario, il est connu, même des caissiers de convenience store. Salut."

 

Avant même que je n'aie le temps d'atteindre la sortie du magasin, une détonation sourde retentit et je me fige, tous les muscles tendus. Visiblement, je ne suis pas en train de me vider de mon sang, pour qui était la balle ?

 

Le caissier…Jun vient de lui tirer en pleine tête. Il s'approche et s'accroupit devant le cadavre.

 

"Merci Kondo. Tu m'as ôté un poids de la conscience, si tu savais…"

 

D'une main, il vérifie le pouls et fait signe à ses hommes.

 

"On y va. Va falloir soigner cette main, Maruda. N'oublie pas de dire au revoir à Kondo-san, il est sensible aux petites marques de politesse."

 

Arrivant à ma hauteur, il rengaine son flingue en me fixant.

 

"Sinon, quand est-ce qu'on se fait une bouffe ? Je connais un barbecue coréen pas mal dans le quartier, si tu aimes."

 

"Esp…èce de…"

 

Je suis presque suffoqué, incapable de détacher les yeux du cadavre. Ce n'est certes pas le premier homme qui se fait tuer sous mes yeux, mais j'ai la sensation très nette d'avoir fait sauter le cran de sûreté de l'arme qui l'a abattu dans le cas présent. Jun fait claquer sa langue et m'attrape la tête.

 

"Tu vas pas chialer quand même ? Tu peux être fier de toi, tu as permis de débarrasser le quartier d'un trafiquant, un vendeur de came, c'est l'équilibre qui va être content, hein, Kondo ?"

 

En rigolant, il me tapote la joue et fait signe à ses gars, qui lui emboîtent le pas sans même me regarder. Je suis Murakami des yeux, sans bouger.

 

Je pourrais lui foutre mon poing sur la gueule, c'est pas l'envie qui m'en manque mais inutile de l'exciter, quand il est dans cet état-là, il est préférable de le laisser prendre le large…J'ai très vite compris qu'avec lui, l'attaque de front était complètement suicidaire.

 

D'autant que je l'ai pipeauté et qu'il a gobé. Il est mignon, il s'imagine que je suis un "être pur" incapable de réfléchir pour son propre bien. Pureté, mon œil. Il y a bien quelque chose de louche ici, mais je ne voulais pas bosser avec Murakami sur le dos, d'autant que quoi qu'il en dise, je reste persuadé qu'il était là pour m'en empêcher. Il se serait contenté d'envoyer un de ses gars pour espionner, plutôt que de se déplacer si ça n'avait pas été le cas.

 

Immobile, j'attends plusieurs minutes, fixant le caissier. Il l'aurait tué de toute façon, c'est ce que je me répète, sans que mon enfoiré de cerveau et son module "émotion" accepte ledit argument. Respire, Satoru. Pour lui c'est foutu mais si c'est bien ce que je pense, je vais peut-être secourir quelqu'un d'autre, d'un peu moins pourri.

 

Je m'approche de l'étal de confiserie et décale doucement le cadavre avant d'examiner les sachets de bonbon, dont certains sont poisseux de sang et de…Res-pi-re, c'est pas le moment de jouer les délicats. Finalement, j'en avise un et l'effleure du bout des doigts…Ma peau se couvre de chair de poule tandis que j'entends une voix lointaine, semblant provenir de nulle part.

 

500 yens s'il vous plaît…

 

Votre monnaie…

 

Je vois, à la place des miennes, des mains pâles et maigres qui prennent le paquet, plonge dans la poche d'un jean avant d'en sortir une poignée de feuilles…

 

Elle se tient courbée, ne regarde jamais le caissier en face…

 

Je me redresse et m'ébroue, avant de réaliser ce que le corps m'a empêché de voir jusqu'ici : on a versé du sel devant le présentoir. Je m'en suis collé plein les baskets, avec le sang.

 

"Murakami, tu me prends vraiment pour un con."

 

Il voulait bel et bien me dissuader de donner la chasse à ce fantôme et s'est assuré de le faire fuir pour que je crois à l'alibi foireux d'un revendeur de drogue pris à la gorge. Le sel est une sorte de "purificateur" qui permet de chasser les esprits ou en tout cas de les dissuader d'approcher.

 

"Et c'est avec une salière et ton petit numéro d'intimidation que tu espérais m'avoir…"

 

J'attrape le paquet de bonbons sur lequel j'ai encore la main posée et disperse la ligne de sel du pied. Elle ne va pas tarder, j'en suis sûr. M'approchant de la sortie du magasin, je jette un coup d'œil rapide dans la rue…

 

Sans surprise, un yakuza attend sur le trottoir en face du convenience store, en train de vérifier sa montre…Je crois que je peux deviner sans problème ses instructions. Si je mets trop de temps à sortir, il va sans doute m'aider à trouver l'issue de secours à coups de claques amicales sur le nez.

 

Mais si je m'en vais, Murakami et sa clique vont probablement finir de raser les lieux et "couper" la connexion avec le fantôme.

 

Bon, plan B. Je retourne prendre un autre paquet de bonbon, que je fourre dans ma poche avant de sortir du magasin, l'air le plus naturel possible, sentant peser le regard du yakuza sur moi.

 

Je tourne la tête, soutenant le regard dissimulé derrière les verres fumés et déchire mon sachet de bonbon, en prenant un que j'avale avant de m'avancer vers lui.

 

"Je peux vous en proposer un ?" Je demande, arborant mon horripilant sourire "petit con" N° 5 (j'en ai quatre autres : le crispé, le glacial, l'imbécile, l'extatique, le n°5 étant le sardonique). Il se penche vers moi :

 

"Qu'est-ce que tu foutais dans ce magasin, s'il y avait rien ?"

 

"Je piquais dans la caisse. Les fins de mois sont dures pour tout le monde et le caissier m'a dit que je pouvais."

 

"Tu cherchais de la came ?"

 

"Je tourne uniquement à la piquette. Faut te renseigner, gueule d'amour. Je peux me casser ou tu veux vérifier que j'ai pas fauché ses sous-vêtements au mort ?"

 

Alors que je termine ma phrase, j'hésite une fraction de seconde sur la dernière syllabe en sentant quelque chose de frais, presque piquant dans l'atmosphère, qui dresse les cheveux sur ma nuque, sensation familière de mon radar qui m'indique qu'il y a du spectre dans le coin. Reste concentré sur le yakuza pour le moment, Satoru, lequel te toise d'un air sceptique.

 

"Ouais, j'vais vérifier." Lâche-t-il avant de commencer à me fouiller. Je lève lentement les bras.

 

"Tu m'en vois flatté mais je crois que ça sera pas possible entre nous, ça gâcherait tout. Je préfère qu'on reste amis, tu vois, complices…"

 

Au déclic du revolver, je lui passe les doigts devant les yeux en soufflant une incantation rapide et il vacille avant de s'écrouler. J'ai eu chaud…J'ai beau faire le con, avec eux une balle n'est jamais perdue pour tout le monde. Je le désarme et retire le chargeur, que je balance à la poubelle. Vu sa carrure, il ne va pas pioncer longtemps…

 

Mais maintenant qu'il est neutralisé, je vais pouvoir m'occuper de mon amatrice de sucrerie.

 

Elle est bien là…Debout à côté du convenience store, l'air déboussolée. Je siffle pour attirer son regard et sort de ma poche le paquet de bonbons intact en lui souriant. Son visage pâle s'éclaire et elle traverse à pas lents, entre les voitures. Au fur et à mesure qu'elle approche, j'ai l'impression que le bitume sous mes pieds gèle, du moins c'est la sensation que cela me procure. Elle a les yeux noirs, quelques discrètes traces de sangs sur les lèvres mais surtout une marque violacée autour du coup…Non plusieurs. Dix, l'empreinte bien nette de deux mains qui ont serré jusqu'à provoquer l'hémorragie.

 

Lorsqu'elle s'arrête à quelques centimètres de moi, je respire à peine. La proximité des esprits…Passer la main dans l'autre monde, ça vous tue un peu, en quelque sorte, il est nécessaire de sentir votre cœur ralentir et votre souffle se tarir, c'est la meilleure façon de pouvoir les toucher, mourir pendant quelques secondes.

 

Engourdi, je lui tends le paquet, qu'elle prend, le détachant de mes doigts presque paralysés, avant de déposer au creux de ma main – qu'elle retourne délicatement - une poignée de feuilles mortes enduite de gravats et de boue. Puis elle s'éloigne.

 

J'inspire à fond et lui emboîte le pas. Il y a quelque chose d'étrange…Le fantôme est bien là et il n'y a pas de cimetière à proximité. Pourtant, elle retourne bien dans sa tombe, sinon elle n'aurait pas besoin de ces bonbons. Je marche à pas lents, restant à une certaine distance. Bien qu'elle n'ait aucune raison d'être agressive envers moi, je veux éviter de l'effaroucher, ça foutrait tout par terre et je perdrais le "lien". Ce serait catastrophique qu'elle disparaisse, mon instinct me souffle d'ailleurs que c'est exactement ce que cherche Murakami…Son histoire de trafic de came sent le soufre, j'ai de sérieuses réserves sur sa véracité. La came se fourgue en boîte de nuit ou dans les bureaux de yakuza, pas dans les convenience store où il est difficile de gérer l'approvisionnement et la trésorerie.

 

Non, c'est pas le caissier qui l'intéressait mais le fantôme…Et je ne vois pas en quoi un spectre pourrait déranger un yakuza dans son business.

 

Nous remontons vers la gare de Shibuya, je reste sur mes gardes, au cas où elle tente de me filer entre les doigts…Et surtout qu'un des types de Murakami me prenne à revers, j'ai peine à croire qu'il n'ait laissé qu'un seul de ses hommes pour me surveiller. Je n'ai jamais bien compris d'où il tenait cette idée fixe que je suis un "pur", alors qu'au rang des enfoirés et magouilleurs de tout poil, je le talonne lui et Gekkô. Pour le coup, il me vexerait presque ce con.

 

Le fantôme vient de s'immobiliser, avant de pivoter lentement. M'a-t-elle senti ? Mais non, elle s'engage simplement dans la rue perpendiculaire, dans laquelle je la suis…Et plus rien.

 

"MERDE !!"

 

Je balance un coup de poing sur le mur. Putain, c'est pas vrai, Satoru, s'il y a un concours du plus grand con du Japon, tu es le favori. Je m'avance, essayant de la retrouver mais elle a bel et bien disparu. Il faut que je retourne au convenience store et vite. Et c'est en me tournant que je vois l'arbre…

 

Il a les mêmes feuilles que celles qui se trouvent dans la caisse et qu'elle m'a données en échange des bonbons.  A son pied, la terre est meuble et boueuse…Mais surtout, je vois la bétonnière. Un chantier…Ils sont en train de bétonner la zone. Murakami, espèce de bordille…

 

J'enjambe et l'un des ouvriers m'intercepte.

 

"Excusez moi, monsieur mais le chantier est interdit au public."

 

"Et vous avez raison. Avec le nombre de cons au mètre carré, on est jamais trop prudent. Vous n'auriez pas vu passer une fille ? Elle porte un chemisier blanc et un pantalon bleu." Je m'enquiers en le poussant avant de me diriger vers l'arbre.

 

"Non, je vous le répète, c'est interdit…Monsieur, vous ne pouvez pas ! Je vais vous demander de partir !"

 

"Et je vais m'en foutre."

 

Je m'agenouille dans la terre meuble et effleure le sol en fermant les yeux, lorsque je sens qu'on m'empoigne en me tirant sur le bras. L'ouvrier a rameuté le maître d'œuvre, qui tente de me relever.

 

"Chantier interdit ! Ne restez pas là, vous vous croyez où ? On va bétonner, vous voulez vous retrouver avec les pieds pris dedans ?"

 

"Il y a quelque chose là-dessous !"

 

"Oui, de la terre. Allez, ne m'obligez pas à vous sortir. Qui a laissé entrer ce type ?"

 

Mais c'est qu'il tire l'animal ! Je dégage mon bras et pose ma main à plat sur le sol, tandis que d'autres ouvriers arrivent à la rescousse de leur patron pour m'empoigner.

 

"Mais LACHEZ-MOI ! Il y a quelqu'un là-dessous !!!"

 

Pris dans l'urgence, je n'ai même pas eu l'idée de sortir mon autorisation gouvernementale pour les calmer. L'un d'eux, en m'attrapant par la manche réalise que j'ai les mains tachées de sang.

 

"Kami-sama…Vous êtes blessé ?"

 

Pas moyen de vérifier dans les règles avec mon "fan club". Libérant un de mes bras, je sors les bonbons qui me restent dans la poche et les balance au pied de l'arbre. Si je me suis gouré, c'est définitivement foutu et en prime je suis bon pour une nuit au poste.

 

A peine les confiseries ont-elles touché le sol que la terre bouge. Les ouvriers s'immobilisent et regardent, médusés, une main pâle percer la surface pour saisir les emballages.

 

"C'est…C'est quoi ça ?"

 

Je profite de leur hébètement pour me dégager et j'arrache la pelle des mains de l'un d'eux. Au premier coup dans la boue, mes soupçons se confirment…On entend pleurer sous nos pieds, des vagissements aigus de nouveau-né. C'est le maître de chantier qui réagit le premier et prend une pioche pour m'aider, ordonnant d'arrêter la bétonneuse. Les pleurs s'intensifient et ma pelle heurte enfin une surface dure, comme une caisse.

 

"Un pied de biche ! Vite !"

 

Je finis de dégager la terre à la main et le maître de chantier me pousse avant de faire levier entre les planches, les disloquant. J'enfonce aussitôt les mains à l'intérieur et sens quelque chose de chaud…De vivant, des petits doigts qui saisissent les miens. Me couchant pratiquement dans la boue, je repousse les planches et attrape enfin le bébé, que j'arrache des mains de sa mère…Enfin, ce qu'il en reste. Il se met aussitôt à hurler et je sens mon cœur retrouver un rythme à peu près normal. Il serre encore dans le poing l'emballage d'un bonbon.

 

"Appelez une ambulance !"

 

"Et les flics, aussi. La fille qui est là-dedans ne s'y est pas mise toute seule." Je signale en m'agenouillant pour regarder le petit, que j'ai visiblement réveillé. J'ai pas l'instinct paternel – et je sors d'un foutu coup de stress à l'idée d'arriver trop tard pour que je puisse le sortir de là – mais j'essaie de le bercer un peu, pas couronné de succès, il gueule encore plus. Et ma mère qui aimerait que j'en aie au moins trois…

 

***

 

A la maternité, il avait fallu bien une heure pour que la fourmilière de médecins et d'infirmière réalise que j'avais peut-être besoin de nouvelles du gosse. Pas que j'aime spécialement les enfants ou les considère comme sacrés mais vu où je l'avais trouvé, je m'inquiétais un tantinet.

 

Malnutrition, difficultés respiratoires…Mais pas de signes inquiétants engageant un pronostic vital m'affirme le médecin en souriant.

 

"C'est un petit miracle, vous savez."

 

"Ou un gros coup de bol. Sa mère a pas eu la même." Je commente sombrement. Le caissier du convenience store non plus…

 

"Ce qui est curieux, c'est la quantité de sucre dans ses analyses…Il a plus d'une semaine et pourtant il a l'air d'avoir été nourri, mais pas au lait maternel. Si ça s'était poursuivi, il est probable que le foie aurait été endommagé."

 

"Elle faisait ce qu'elle pouvait…"

 

"Pardon ? Vous dites ?"

 

"Non, non rien…Je pourrais vous emprunter un grand lavabo ? J'ai de la terre jusque dans les cheveux, j'aimerais me décrasser un peu avant de rentrer chez moi."

 

"Au fond du couloir."

 

Je devrais me sentir soulagé mais je fulmine intérieurement de mon manque d'efficacité : j'ai mal géré Murakami, ça aurait pu être pire mais le caissier n'avait pas besoin de se faire descendre.

 

C'était pourtant un cas typique : une morte enceinte au moment de son décès ne trouve pas le repos, accouche dans sa tombe…Et protège le bébé tant qu'elle peut en lui achetant de quoi se nourrir, dans l'expectative que quelqu'un finisse par la suivre pour sortir le nourrisson de là. Et comme un fantôme n'a généralement pas de quoi payer, il prend ce qu'il trouve, à savoir les feuilles qu'il ramasse en sortant de sa sépulture.

 

Mais je ne voyais toujours pas le lien avec les yakuza…

 

Alors que je suis en train d'essayer de retirer les strates géologiques que j'ai emmagasinées sous les ongles, on se racle la gorge derrière moi.

 

"Dégage, Jun ou je te défonce." Je siffle "Et tu peux avoir amené une armée avec toi que ça me dissuadera pas."

 

"Je pense qu'il y a erreur, Kondo-san."

 

Jetant un œil par-dessus mon épaule, je vois un type un peu plus vieux que moi, costard noir, lunettes fumées…Qui cache prudemment sa main gauche à laquelle je veux bien parier qu'il manque une phalange ou deux.

 

"Vous êtes là pour me descendre ?"

 

"Non. Je suis le père."

 

"Le…ho. Hé bien, hem…Félicitations. C'est un beau garçon." Je rétorque en reprenant ma manucure "Désolé pour votre femme."

 

"Elle a été imprudente."

 

"Chouette oraison funèbre. En attendant, sans sa force d'esprit, vous n'auriez même plus votre fils à l'heure actuelle."

 

"La sienne et la vôtre, Kondo-san."

 

Bon, cette putain de terre ne veut pas partir, rien à faire, elle s'est incrustée profondément…Ou alors je suis en train de m'arracher la peau, au choix. Je me colle la tête sous le robinet et le laisse couler une bonne minute avant de m'essorer les cheveux, trempant mon tee-shirt.

 

"Moi ? J'ai juste suivi le jeu de piste. Murakami est votre "collègue", j'imagine ? Petits problèmes de succession dans le clan ?"

 

"On peut le voir comme ça. Il désapprouve mon…choix marital."

 

"Je connais des types qui désapprouvent sans étrangler le choix en question." Je rétorque avec un rire froid "Si vous le croisez et que vous le dézinguez, dites-lui qu'une des balles vient de ma part. Je vous la paye, si vous voulez."

 

Le yakuza retire lentement ses lunettes.

 

"Je ne tue pas ma famille. Et encore moins mon petit frère." Ajoute-t-il "Même s'il a assassiné ma femme."

 

Je m'immobilise, les mains dans le lavabo, prenant quelques secondes pour assimiler l'information avant de couper l'eau. Dire que je trouvais ma famille tordue…

 

"Bon…Dans ce cas, vous lui ferez mes amitiés, hmmm ?"

 

Il me dévisage et hoche la tête.

 

"J'ai une dette envers vous. Retenez-le. J'ai horreur de devoir reprendre contact avec mes créanciers. Je vous souhaite une excellente journée, Kondo-san et j'aimerais ne pas devoir vous recroiser. Ce sera tout."

 

Et il me plante là, couvert de terre et de sang, légèrement hébété. Bon.

 

Rentrer, douche, rassurer Shinkin qui doit se demander où est-ce que je suis encore passé et va être folle en me voyant dans cet état. Alors que je cherche un mouchoir pour m'essuyer au moins la figure, je sens l'emballage d'un bonbon au fond de ma poche, je le sors et le balance dans la corbeille.

 

Plus très envie de sucre aujourd'hui.

 

 

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Source de l'image : avlxyz

 

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