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Formidables... - Part 2

March 23, 2015

C’est encore à l’inspectrice Mariko que je préfère parler : elle ne se force pas à me sourire, n’essaie pas d’être gentille en me racontant des âneries.

 

Elle m’a bien dit que là, il fallait que je m’explique…

 

“Désolée de t’avoir fait attendre. Tiens.”

 

Elle me pose deux onigiri sur le bureau et une bouteille de thé glacé au citron, celui que je n’aime pas mais que Satoru boit tout le temps. Je relève pas.

 

“Bien. Je vais t’expliquer pourquoi tu es là.”

 

“Pas la peine. J’ai failli faire s’effondrer le toit de l’hôpital de Tokyo, ça doit être suffisant pour être convoquée, mon oncle a fini en cabane pour moins que ça. Vous allez me mettre en cellule ?”

 

Elle soupire et se masse la nuque.

 

“Non, Shinkin. Je ne vais pas te faire incarcérer, tu t’en doutes. Mais j’ai besoin que tu m’expliques. D’abord ton cousin dans le coma, plusieurs corps retrouvés sur les lieux, puis des disparus et maintenant l’hôpital Metropolitan qui manque s’effondrer. Les médecins m’ont dit qu’ils n’en croyaient pas leur yeux, personne ne comprend plus rien.”

 

“Vous m’avez dit qu’on avait été formidables avec Tetsuo et Ayane.”

 

“Si ce que tu m’as très brièvement expliqué est vrai, oui. D’ailleurs, je compte bien interroger tes deux camarades aussi.”

 

“Vous pourrez pas.”

 

Elle me fixe, l’air grave.

 

“C’est ce que j’ai cru comprendre, oui...Et ça aussi, Shinkin, j’ai besoin que tu me l’expliques. Je suis désolée, je sais que tu n’en as aucune envie - du moins ce n’est pas à moi que tu aimerais en parler - mais je ne peux pas te laisser sortir comme ça.”

 

“Je sais. Je suis plus une petite fille, si Satoru n’est plus là. Je suis responsable, il n’arrêtait pas de le dire.”

 

Les onigiri sont tout secs mais je mâche sans me plaindre, j’ai rien avalé ce matin, mon ventre gargouille.

 

“Le médecin m’a dit que tu as eu des mots très durs te concernant. Que tu as “laissé mourir” quelqu’un.”

 

“Oui. C’est vrai. Vous le croyez pas, hein ?”

 

L’inspectrice croise les bras et me dévisage. Elle ne sourit pas, ne fait pas de geste dans ma direction.

 

“Je t’écoute.”

 

***

 

“T’es sûre du coin, cette fois ? Ça fait trois fois qu’on revient !”

 

“Koto est grande, on fait au mieux. Et sans Tetsuo, on saurait même pas où chercher.”

 

Il soupire et range ses lunettes dans son sac. Depuis quelques mois, à force de les casser systématiquement, il a fini par laisser tomber et par mettre des lentilles.

 

“D’ailleurs je peux savoir pourquoi c’est moi qui ai dû fouiller le bureau de l’inspectrice ?”

 

“Parce que t’as l’air honnête.” Rétorque Ayane “Même si tu t’étais fait choper, ils auraient pas cru une seconde que t’étais venu espionner pour Shinkin.”

 

“Et c’est moi qui aurais été sanctionné.” Se renfrogne-t-il “Tu pourrais prendre les risques, ça changerait.”

 

“Hé ! C’est MOI qui suis allée foutre le bordel à l’entrée du poste pour occuper les deux flics de l’accueil et que TU puisses entrer ! Alors tes commentaires, tu te les gardes ! Et c’était une idée de Shinkin !”

 

S’ils finissent pas de s’engueuler, c’est sûr, on va encore tourner en rond pendant des heures avant de rentrer bredouilles.

Et j’ai déjà perdu trop de temps. Depuis que Satoru est à l’hôpital, le clan m’a mise à l’écart, la police aussi. L’inspectrice Mariko m’a dit que c’était pour me protéger.

 

Et j’ai été assez bête pour les croire. Pourtant, avec les semaines qui passaient, j’ai compris.

 

Ils y croyaient pas. Même okâ-san le cachait plus devant moi.  Ils parlaient du nouveau maître, répétaient que j’étais trop petite pour le remplacer, qu’il fallait désigner quelqu’un d’autre...

 

Alors j’ai décidé d’aller chercher moi-même avec Ayane et Tetsuo. Tetsuo voulait pas, au début, il disait que c’était trop risqué puis en nous voyant rentrer, épuisées, en voyant que je dormais à peine et que j’écoutais rien ni personne, il a dit d’accord, tant que c’était le week-end. Moi je m’en fichais de sécher mais je pouvais pas demander aux autres de le faire aussi.

 

Encore des jours qui passent...Et déjà deux essais qui n’ont rien donné, à part me décourager, petit à petit.

 

D’après le GPS, on est dans une zone qu’on a pas encore examinée. Je clapse mon téléphone.

 

" Bon. On change de plan. "

 

" Tu veux dire qu’on va rentrer ? Chouette. " Persifle Ayane.

 

" Non, je veux dire qu’on va chercher quelque chose de moins évident qu’un yôkai ou un fantôme, qui se sont sans doute planqués ou sont noyés dans la masse des vivants. J’espérais que ce serait pas discret mais apparemment, ça l’est. Y’a rien. Faut trouver la moto. "

 

" La moto ? "

 

" Ben oui, à ton avis, Satoru est venu jusqu’ici comment ? Si j’ai bien compris, c’est moi qui m’y colle, Shinkin ? "

 

Ayane fait pas d’effort, elle est crevée et ça se voit. Depuis le début des recherches, elle touche chaque lampadaire, chaque poubelle, chaque mur, pour sentir les événements passés et futurs qui y sont rattachés. Même si elle est très forte pour ça, remonter plus de trois mois en arrière, elle a du mal. C’est pour ça que je réponds pas. Elle veut qu’on se dispute mais c’est pas le moment…Tetsuo sait plus comment la calmer, d’habitude, c’est lui qui prend alors ça doit lui faire bizarre de voir Ayane me chercher.

 

J’ai pas envie de me disputer.

 

Les griffures sur ma poitrine font mal. Mais j’ai pas le temps d’y penser. Je sais qu’on a pas le temps.

 

Je suis même pas sûre que Satoru soit ici, peut-être que j’oblige les autres à retourner toutes les pierres de Koto pour rien…

 

Et peut-être que j’ai aucun moyen de savoir s’il est là ou pas.

 

Peut-être que je vais rentrer sans lui et que je saurai jamais s’il est pas là, quelque part, à attendre qu’on vienne.

 

Peut-être…

 

" Shinkin ! Hé, tu m’écoutes ? On se déploie ? "

 

Ayane et Tetsuo me regardent, ils attendent. Ils ont pas discuté quand j’ai dit que je décidais. Tetsuo aime pas trop être le chef et Ayane, même si ça lui plaît pas, elle sait qu’elle aura pas le dessus. Alors elle se tait. Elle est en colère mais elle se tait. Je sens bien, quand je passe près d’elle, que son aura est en train de crépiter, comme du feu.

 

" On se déploie. "

 

Tetsuo sort ses fuda pour appeler ses shiki et Ayane enlève ses gants…Depuis presque un an, elle est obligée de les avoir tout le temps sinon c’est pas possible.

 

Et moi, je ferme les yeux. J’inspire.

 

Plus que de l’air, j’inspire tout ce qui se dégage des lieux, leur bruit, leur âme, leur aura, la vie, la mort qu’il y a dedans, toute l’énergie. Koto, c’est une banlieue calme mais pour une onmyôji, les endroits " calmes ", ça n’existe pas. Toutes les histoires laissent des traces et je dois trouver celle où il y a Satoru, remonter, comme une détective mais mes preuves à moi, on est pas beaucoup à les voir, on peut pas les ranger dans des sachets plastiques. Elles sont dans ma tête, dans mon karma…

 

Il y a des voix, plein d’émotions que je sépare des miennes, comme j’ai appris à le faire depuis que je suis toute petite.

Autour de moi, les shiki de Tetsuo rampent sur la route, grimpent le long des lampadaires, des dizaines de formes blanches avec des mains et des pieds, des visages lisses où un seul œil s’ouvre grand alors qu’ils se redressent. Ayane, elle, avance pas à pas, le long des murs, ses doigts touchent tout, les vieilles affiches qui se décollent, les grillages…

 

On écoute chacun avec nos " oreilles ".

 

Les deux autres fois, ça n’a rien donné et on était trop fatigués pour continuer.

 

Ici, un garçon est tombé…douleur…peur…il s’est sûrement cassé quelque chose et il est resté quelque chose de lui dans l’asphalte, comme une petite marque que je sens quand je passe dessus.

 

Là, deux filles se sont embrassées. Je crois que c’est des filles. Il y a comme de la chaleur et une envie de rire…

 

Je démêle.

 

C’est pas mes sensations, ni celles de Satoru.

 

Les yeux fermés, j’avance encore, le long de la rue, entre Ayane et Tetsuo. J’espère que personne ici n’est sensible à la magie ou il va faire des cauchemars pendant une semaine.

 

Là. Dans cette maison. Quelqu’un est mort, il y a peut-être une semaine, peut-être des années, c’est difficile à dire mais son âme a imprégné les murs avant de partir. C’est très fort, de la mélancolie...Il voulait pas s’en aller.

 

Je fais encore un pas et là, je le sens. Je rouvre les yeux, je suis à une intersection et mon cœur a sauté tellement fort que j’ai l’impression d’avoir retenu ma respiration.

 

“Il est passé ici...Il est passé ici !”

 

Je ne me suis pas trompée !

 

“Je suis d’accord.” Souffle Tetsuo “Il y a quelque chose.”

 

Son shiki s’avance, suivi par Ayane, qui pose les mains bien à plat sur la route. Elle ferme les yeux et lève la main vers la gauche.

 

“Par là. Il était pas seul sur la moto.”

 

“On l’aurait menacé ?”

 

“T’imagine Satoru se laisser menacer ? Il aurait répandu le yôkai sur le goudron et on pourrait le ramasser avec une raclette.” Souffle Ayane en haussant les épaules.

 

Moi, je sais que ça aurait pu. Satoru avait beau pas nous le montrer, je sais que certains lui font peur.

 

Gekkô.

 

Jun Murakami.

 

Son père.

 

Si un yôkai l’avait menacé, il se serait pas laissé faire mais il aurait pu céder...Je reprends ma marche, me cramponnant à la marque de sa moto, comme à un petit fil rouge. J’ai le cœur qui cogne, les mains qui tremblent mais il faut que je me calme ou le fil va se couper…

 

Et je vais le perdre.

 

Respirer, respirer, respirer et compter mes respirations, faire le vide dans ma tête, ne pas penser que j’avais raison ou que c’est gagné. J’entends à peine les pas de Tetsuo et Ayane mais je les sens près de moi, comme deux lumières qui éclairent mon dos et illuminent la route devant moi.

 

“L’aura te dit quelque chose, Shinkin ? Si on sait qui l’accompagnait, peut-être…”

 

“Non, je connais pas mais je suis presque sûre que c’est un yôkai.”

 

“Il l’aurait attaqué ?”

 

“Pourquoi pas l’avoir fait sur la moto ?” Demande Tetsuo “Moi c’est ce que j’aurais fait.”

 

Non, il ne l’a pas attaqué, je ne sens pas de peur ou de stress, aucune émotion forte qui aurait imprégné le fil rouge, rien d’autre que ces deux auras qui foncent sur l’asphalte...jusqu’à…

 

Mon ventre a rencontré quelque chose, comme une corde tendue. Je rouvre les yeux pour me rendre compte que je tente de passer un cordon de sécurité, entourant ce qui ressemble à un bâtiment abandonné, à demi effondré. Tetsuo, derrière moi, m’agrippe par derrière et m’attire derrière un amas de vieux cartons avant de me désigner la silhouette du policier, en train  de marcher derrière le cordon. Ayane, couchée sur le bitume, remet ses gants.

 

“Pourquoi la police garderait un vieux truc comme ça ?”

 

“Parce qu’il y a eu des morts. C’est un scellé pour enquête en cours.” Murmure Tetsuo “Tu es sûre que c’est là, Shinkin ?”

 

“S’il y a eu des morts récemment, je vois pas où ça pourrait être. Et la moto est venue jusqu’ici.”

 

“C’est bien joli mais le flic va jamais nous laisser entrer.”

 

Je suis pas venue jusqu’ici, j’ai pas fouillé chaque centimètre de route pour abandonner aussi près...Et puis, un policier, c’est pas une grosse affaire. Celui-là n’a aucune aura magique et sait sans doute pas ce qu’il garde. Faisant signe à Ayane et Tetsuo de contourner le bâtiment, je sors mes fuda. Tetsuo m’attrape le bras et secoue la tête.

 

“Tu...Tu vas pas l’attaquer ?”

 

“Juste le neutraliser. Faites le tour et essayez de trouver la moto.”

 

“Et s’ils sont plusieurs ?”

 

Alors c’est foutu mais j’ai pas d’autre plan. Rien qu’à l’idée de ce que je vais faire, j’ai froid dans le ventre et je me dis que je suis folle. Mais il y a Satoru.

 

Personne d’autre le fera.

 

C’est ce qu’il dit tout le temps, qu’il faut le faire puisque personne d’autre le fera.

 

Alors…

 

Je me suis relevée sans même y penser, la main serrée fort sur mes fuda, les yeux fixés sur le policier. J’inspire un coup.

 

Puis je me mets à courir dans sa direction, pour pas réfléchir à ce que je suis en train de faire, pour pas qu’il ait le temps de comprendre ce que je fais. Il m’a vue et s’est figé, la main au-dessus de son arme, par réflexe. Je sais qu’il s’en servira pas.

 

“Shiki...SHUKUINDÔ !”

 

Mes fuda traversent l’espace qui nous sépare, s’allongent pour s’échouer finalement à ses pieds. Une sensation de chaleur me traverse alors que toute ma peau est parcourue de chair de poule. Le policier n’a pas le temps de bouger avant que mes shiki ne s’enroulent autour de ses jambes pour le paralyser. Il crie et je me campe un peu mieux sur mes jambes, respirant à fond pour ne pas perdre le contrôle de mes shiki. C’est comme être une marionnettiste, comme diriger des dizaines de serpentins de papier au bout de mes doigts. J’essaie de ne pas sentir la peur du policier ou ça va me déconcentrer. Et comme je pensais, il n’ose pas sortir son arme. Il doit penser qu’il devient fou…

 

J’ai pas le temps de m’en vouloir, j’ai pas le temps de lui dire que je suis désolée. Il comprendrait pas. Il essaie de repousser mes shiki, frappe sur sa poitrine pour les écraser. Mais c’est que du papier, ça ne sert à rien.

 

“Rin Pyô To Sha !”

 

Ils arrivent autour de son cou, près de son visage. Il ne bouge plus, la peur le suffoque complètement, je la sens, comme un étau autour de mes poumons. Je passe sous le cordon de sécurité et m’approche de lui avant d’attraper son arme de service et de la lui retirer. Il ne me tirera pas dessus...mais je préfère être sûre. La peur fait faire des choses idiotes, comme attaquer un policier.

 

“Pardon.”

 

D’une poussée, je le jette à terre, mes serpents lui bloquent même les bras, le plus gros s’est immobilisé autour de sa gorge. Prudemment, je range l’arme dans mon sac, pas question de la jeter n’importe où.

 

“Sécurité du territoire japonais. Ça va aller.”

 

Je l'enjambe et sors un autre fuda, que je place doucement sur ses yeux. Et il hurle. Je voulais pas que ça se passe comme ça, je le sens se débattre, donner des coups, déchirer mes shiki.

 

“Je ne vais pas...vous faire de mal !”

 

À deux mains, j’écrase le fuda sur son visage en récitant mon mantra et le sens pris de soubresauts de terreur pure. Je pèse sur lui de tout mon poids pour qu’il ne puisse pas me désarçonner et enfin, je sens sa conscience s’assoupir et tout son corps se relâcher. Moi, je suis complètement tendue et j’ai une boule dans le ventre. C’est la première fois que j’endors quelqu’un qui n’a rien fait.

 

“Shinkin…”

 

Je suis debout en moins d’une seconde, sur la défensive. C’est seulement Tetsuo, qui est aussi pâle que je le suis sûrement. Il se force à avaler et avance vers moi, le dos très droit.

 

“On a trouvé la moto. Y’a...Y’a pas d’autres policiers.”

 

“Parfait.”

 

Je tremble, même mes jambes sont pas sûres. Je dissipe mes shiki. Le policier ne bouge plus, il a presque l’air de dormir, il n’a sans doute pas compris ce qui lui arrivait…

 

Il croira à un cauchemar.

 

Les gens normaux oublient ce qui les arrange pas. La réalité ferait trop peur, sinon.

 

“La moto est en bon état ?”

 

“Elle a pris la pluie mais la police a l’air de l’avoir bâchée. C’est étonnant qu’ils l’aient pas emportée pour l’examiner.”

 

Connaissant la moto de mon oncle, non c’est pas étonnant du tout. Je me souviens du garagiste qui a voulu changer le pneu avant il y a six mois, il a promis à Satoru de lui casser la figure si jamais il ramenait “ça” encore un fois. Ils ont dû s’y mettre à trois pour lui sortir le bras du porte-bagages, y’avait de quoi s’énerver.

 

Ayane est déjà en train de travailler : les yeux fermés, les mains nues, elle touche lentement, centimètres par centimètres, le cuir de la selle, le guidon, les phares.

 

“Quelqu’un a essayé de monter dessus, quelqu’un d’autre que Satoru.”

 

Le pauvre. J’ouvre le porte-bagages, il n’y a rien d’autre que le casque et les gants de Satoru, les fuda de protection à l’intérieur sont complètement froissés et je sens encore, diffuse, son aura à l’intérieur. Donc, s’il n’a pas repris sa moto et a tout laissé là...Mon regard se tourne vers le bâtiment à moitié écroulé.

 

“C’est ici que ça se passe.”

 

“J’avais peur que tu dises ça.” Soupire Tetsuo.

 

“De quoi t’as pas peur, toi, de toute façon…” Rétorque Ayane “Le yôkai qui l’accompagnait a pas essayé de reprendre la moto non plus.”

 

“Il est peut-être resté là-dessous…”

 

“Alors s’il est encore vivant, il va pouvoir nous expliquer ce qui s’est passé.” Je retire les fuda de Satoru du porte-bagages et les glisse autour de ma cheville, dans l’élastique de mon mala “On y va.”

 

“Pas moi.”

 

Je m’attendais à ce que ça soit Tetsuo, qu’il demande qu’on aille chercher un responsable, quelqu’un, pour se rassurer. Il fait tout le temps ça, ça m’énerve autant que Satoru, il comprend pas que pour ce boulot, les responsables, c’est nous. Et là, il hésite. Mais c’est pas lui qui vient de refuser.

 

Ayane rabat sa capuche sur ses épaules.

 

“Ça pue, Shinkin, la mort, les esprits, je mettrai pas mes mains là-dedans et tu peux pas m’y obliger, tu m’y obligeras PAS !”

 

“Non, je t’y obligerai pas. Tu peux rester là si t’as peur.”

 

“Toi bien sûr, t’as jamais la trouille de rien, hein ? De toute façon, à toi il t’a montré plus de trucs qu’à nous. Ce que t’as fait au policier, nous on saurait pas.”

 

“Tu peux pas parce que t’essaies pas. Vous essayez pas, aucun de vous deux.” Je réponds, en sentant la boule de mon ventre qui devient toute dure.

 

“Arrête, Ayane. C’est nul de faire des reproches à quelqu’un qui est pas là pour y répondre.”

 

Tetsuo avance à la limite du bâtiment et regarde le pan qui tient encore debout avant de se tourner vers moi. Sans ses lunettes, il a l’air un peu plus sûr de lui, même si c’est qu’un air.

 

“Shinkin, t’es sûre qu’il est là ?”

 

“Oui !”

 

Non.

 

Mais s’il est pas là, alors…

 

Je veux y croire. La piste nous amène là, il y avait le policier, il y a la moto, c’est ici, je peux pas me tromper. Tetsuo baisse la tête.

 

“Alors je viens.”

 

“QUOI ? Tetsuo, t’es con ou quoi ? Vous allez mourir là-dessous, même si y’a rien, ça va s’effondrer ! Moi je viens pas en tout cas !”

 

“On a compris, Ayane. Reste là et fais le guet. Si jamais on remonte pas…”

 

Je sors mon téléphone portable et le lui pose dans la main.

 

“Il y a le numéro de l’inspectrice Mariko. Tu l’appelles et tu appelles qu’elle, compris ? Elle viendra tout de suite.”

 

Elle pourra rien faire, par contre mais j’ai pas envie d’y penser. Ayane a raison, même si l’aura de ce bâtiment est assez confuse, elle me donne la chair de poule, comme quelque chose de très laid sur lequel on a juste jeté une couverture. Et sous cette couverture, quelque part…

 

Il est là. Je crois. J’espère. On contourne pour éviter les pierres à moitié éboulées. Ça ressemble à un ancien gymnase, tout l’arrière est effondré mais il reste la partie avant et tout un côté. Derrière nous, Ayane serre mon téléphone, debout devant la moto. Je vois pas son regard mais son aura ne brûle plus.

 

“Tu crois que c’est Kondo-sama qui a tout fait s’effondrer ?”

 

“Il en est capable. Il a déjà fait ça avec beaucoup plus gros.”

 

“Mais son coma…”

 

“Non. C’est un coma ésotérique, son âme est plus là, ça a rien à voir avec une pierre sur la figure. Et il lui en faudrait plus.”

 

Par le toit éventré et le mur écroulé, la lumière du soleil forme comme un rond de lumière, un projecteur sur le sol tout gondolé. Dessus, quelqu’un a tracé la forme de plusieurs corps.

 

“Tu crois que…” Commence Tetsuo “Tu crois que c’est Kondo-sama ça aussi ?”

 

“Mon oncle ne tue pas.”

 

“C’est pas ce qu’il nous a dit.”

 

Je contourne les traces, et ferme à nouveau les yeux. C’est diffus, bizarre, comme étouffé…

 

“Il y a une espèce de bruit…” Murmure Tetsuo.

 

“Oui, je l’entends aussi.”

 

“Par-là ?”

 

Au début du mur éboulé, il y a une porte entrouverte, c’est la seule que je vois dans le gymnase, la scène, au fond a été éventrée quand le toit est tombé. Je fais signe à Tetsuo de tenir ses fuda prêts et j’avance en première ligne, la main serrée sur mon sac. Mon ventre me fait mal tellement il est noué.

 

Si ça a pu tuer Satoru, alors c’est pire que tout ce que j’ai vu avant.

 

Ça l’a pas tué. Et il a pu être pris par surprise, on est deux, on est entraînés, on va y arriver…

 

On va y arriver, tous les deux, je suis pas seule, je suis prévenue. Je balance un coup de pied dans la porte et passe à peine la tête. Le sol plonge vers un trou béant, c’est de là qu’est parti l’écroulement, le mur du fond a été comme avalé par la terre. Et c’est de de là qu’on entend ce bruit, comme un murmure. Tetsuo s’accroupit et prend une poignée de gravas qu’il jette, avant de compter les secondes.

 

“C’est pas assez profond pour qu’on se fasse vraiment mal.”

 

“C’est pas la profondeur le problème, Tetsuo. Et la police est déjà descendue, on dirait.”

 

Une échelle de corde a été attachée, de l’autre côté du trou.

 

J’ouvre mon sac et fouille ma trousse, dans laquelle j’entasse tout ce que je peux, au cas où : pansements, désinfectant, gel pour les mains, élastiques, couteau de poche, stylo et post-it, briquet...J’aime pas aller sur le terrain sans rien. Les élastiques sont trop courts pour ce que je veux faire…

 

“T’as pas du fil ou quelque chose comme ça ?”

 

“Heu…”


Tetsuo fouille son cartable et finit par me sortir du fil dentaire.

 

“Ça ira ?”

 

“Parfait.”

 

J’attache le fil autour d’un de mes fuda et le déroule lentement dans le trou avant de faire signe à Tetsuo. Si on incante à deux, ce sera plus efficace. Notre voix augmente au fur et à mesure qu’on récite le mantra de purification. Je sens la petite secousse dans le fil quand il touche le sol, puis je rembobine autour de mon doigt.

 

“J’ai l’impression que c’est plus léger.”

 

Et c’est pas pour rien : le fuda a brûlé, il reste plus qu’un bout de papier noirci. Tetsuo est devenu tout blanc. Et quand il me voit refermer mon sac et m’approcher de l’échelle, sa voix s’étrangle.

 

“Descends pas, Shinkin. On va aller chercher des onmyôji, des vrais.”

 

“On est des vrais onmyôji. Et personne d’autre s’en occupera dans mon clan, ils l’auraient déjà fait.”

 

“T’as pas le niveau ! Faut quelqu’un de plus puissant !”

 

“Il est resté au fond, le plus puissant.” Grogne une voix derrière nous. Ayane nous a suivis. Elle a remis sa capuche sur son visage et elle tremble de la tête aux pieds.

 

“Tu devais pas faire le guet, toi ?”

 

Elle me dévisage. Même si elle ne dit rien, avec ses tremblements, c’est pas difficile de voir qu’elle a peur toute seule. Je cale la lanière de mon sac autour de l’épaule.

 

“Faites gaffe en descendant. Si on doit utiliser la magie pour se soigner, ça va nous fatiguer.”

 

Mes genoux s’éraflent quand je passe le bord du trou. Cramponnée à l’échelle, je me laisse glisser, en progressant par petits sauts contre la paroi, avant de sentir le sol sous mes pieds. Au-dessus de moi, je vois la tête d’Ayane et de Tetsuo. Ils hésitent. Puis ils m’imitent.

 

Je sors ma lampe de poche et balaye le trou : ça ressemble à une espèce de palier, un escalier en pierre descend plus profond et je vois, à quelques mètres, ce qui ressemble à des piliers en bois, des torî. Lorsque j’examine le sol, je vois un éclair de couleur et sens tout mon corps tressaillir. C’est la sacoche de Satoru ! Elle est intacte, il y a même encore le fuda scellé dessus. Alors qu’Ayane et Tetsuo arrivent dans mon dos, je m’agenouille pour l’ouvrir.

 

Elle...bouge ?

 

Je crie quand quelque chose bondit de l’ouverture et me grimpe dessus. Ayane se précipite et me retire la chose des cheveux, en m’en arrachant plusieurs.

 

“Un rat ! Saloperie !”

 

Il couine et se précipite sous un tas de pierre, terrifié. J’espère qu’il n’a pas tout dévoré dans le sac, c’est peut-être nos seuls indices. En reprenant mon souffle, je vide les affaires de Satoru sur le sol. Je reconnais son porte-clés, toutes les notes que je lui ai laissées et qu’il oublie toujours de jeter…

 

Je sens ma gorge qui pique.

 

Non, ça va , ça va aller.

 

Il va rentrer. Je suis là pour ça.

 

“Comment ça se fait qu’elle est encore là ? La police l’a pas emportée ?” S’étonne Tetsuo “D’habitude ils laissent pas les preuves sur place.”

 

“Tes preuves elles ont pas souvent des protections magiques prêtes à péter à la gueule de celui qui les tripote. Satoru nous dit tout le temps de sceller nos affaires. Roh, le flic qui a essayé de l’embarquer a dû salement déguster…” Lui répond Ayane “Elle a pas l’air abîmée par contre...Et ça veut dire qu’il est pas descendu avant de tomber dans le coma.”

 

“Ou qu’il est remonté quand il a vu ce qu’il y avait en bas.”

 

Je termine de tout mettre par terre et remarque qu’il n’y a presque plus de fuda, juste quelques-uns qui sont à moitié détrempés.

 

“Shinkin, regarde !”

 

Tetsuo me désigne le haut de l’escalier. On a tendu un shimenawa bricolé avec de la grosse ficelle et des fuda, une protection magique de fortune, faite en catastrophe. Plusieurs autres fuda ont été placés par terre et tout a commencé à noircir. Ça ne tient presque plus. Ayane hésite, puis tend la main devant elle et effleure le shimenawa. Elle hurle et recule. Tetsuo essaie de la rattraper pour la calmer et elle le gifle, par réflexe.

 

“Je veux remonter ! JE VEUX REMONTER !!”

 

“Ayane ! Arrête ! Personne t’empêche de remonter !”

 

Je me suis relevée et l’attrape, plus doucement, par les épaules. Elle respire fort et vite, elle a tellement peur que son contact me brûle presque les mains.

 

“Qu’est-ce que tu as vu ? C’est important ! Qu’est-ce que tu as vu !?”

 

“J...J’ai vu Satoru mourir. Il était...il était en train de poser les fuda ...et comme une grande vague noire...et puis...et puis plus rien…La vague...La vague est encore là...JE VEUX REMONTER !”

 

“Fais-la remonter, Tetsuo.”

 

“On remonte tous les trois, Shinkin.”

 

Je me retourne et braque ma lampe sur Tetsuo. Ses yeux sont très sombres, je l’ai jamais vu comme ça.

 

“On va mourir. Ça sert à rien. Ayane s’est jamais trompée.”

 

“Elle a vu quelque chose attaquer mon oncle. Pas le tuer. J’y vais.”

 

Quand il veut m’empêcher de descendre, je le repousse, brusquement, le projette contre la paroi. La boule dans mon ventre est remontée dans ma gorge, acide et douloureuse.

 

“Tout ce qu’elle a VU c’est que Satoru a été attaqué ! Et il a perdu ! Donc le truc qui l’a laissé dans le coma est TOUJOURS là ! Au milieu des habitations ! On va faire quoi, hein, si jamais ça sort ? Vous avez la trouille, ok, restez ici. Je vous ai pas obligés à venir.”

 

Je cale ma lampe de poche dans la lanière de mon sac et enjambe le shimenawa, sans les regarder.

 

“Il est là. J’y vais.”

 

Les escaliers sont longs mais pas très pentus, à combien est-ce que je descends sous terre ? Je compte les torî - au moins cinq, les derniers sont à moitié écroulés - alors que j’entends le murmure qui s’intensifie. Je n’ai plus de chaleur...Le froid commence à me remonter le long des jambes,  toute ma peau devient comme glacée et une odeur d’eau me monte au nez. À chaque torî que je passe, je le sens…

 

C’est mauvais…

 

Ça brûle mon karma, ça m’empêche de respirer…

 

Le monde autour de moi est complètement noir, il a presque l’air d’avaler la lumière de ma lampe, je ne vois plus mes pieds, je ne sens plus rien...Il n’y a que les battements de mon cœur et mes mantra, que je souffle qui m’aident à rester concentrée.

 

Attention à la rive....

 

Je me souviens que Satoru me parlait d’eau quand il me donnait des cours sur le monde des morts,il disait qu’on longeait la rive, très près des âmes et qu’il ne fallait pas tomber ou la rivière nous emportait. J’ai vraiment du mal à respirer, ma bouche fait des petits ronds de buée et je n’entends presque plus mes pas alors que je comprends que les dernières marches sont sous l’eau.  Ma torche éclaire un mur, loin devant moi et je ne sens plus l’escalier sous mes pieds. L’humidité imbibe déjà mes baskets.

 

Le dernier torî est complètement noir, comme calciné, et les shimenawa ont été arrachés. Le bruit d’eau et le murmure sont amplifiés, il y a de l’écho partout autour de moi, dans les ténèbres.

 

Je suis arrivée.

 

De la pointe de la lampe, j’essaie de me repérer : il y a de l’eau presque partout mais je vois un rebord sur la gauche, qui mène à une partie émergée. Je pourrais mieux voir de là-bas et si la chose qui a attaqué Satoru est sous l’eau, je dois pas garder les pieds dedans. Me plaquant contre le bord, j’avance lentement, sens les pierres me griffer le dos, agripper mon tee-shirt, que je dois dégager en donnant des coups secs, au risque de glisser. À mes pieds, l’eau est noire, immobile, pourtant j’entends son bruit, régulier, sourd, d’écoulement. Mon pied touche enfin l'îlot ! Je respire à fond. J’y suis. C’est bon. Et rien n’est sorti de l’eau. Pourtant…

 

Je sais…

 

C’est là. Je ne sais pas encore ce que c’est mais c’est là, tout autour de moi. C’est noir, immense, ça m’encercle, ça repose au fond de cette eau qui ressemble à de l’encre et ça s’est jeté sur Satoru alors qu’il tentait de l’arrêter. Je presse mon ventre, respire plus fort, sens les larmes me piquer les yeux.

 

“J’ai pas peur...j’ai pas peur, j’AI PAS PEUR DE TOI !!!! J’AI PAS PEUR DE TOI !!!”

 

Ma voix me rassure. Je sors le briquet et enflamme un de mes fuda, qui forme aussitôt une longue ligne orange, projetant des lumières dorées contre les parois, illuminant l’eau autour de moi. Mon shiki siffle et se redresse, laissant des traînées noires autour de lui alors que je profite de sa lumière. La pièce est parfaitement ronde et il y a, à mes pieds, des dizaines de restes de cire fondue et de bougies funéraires, disposées au sol.

 

Je suis dans un tombeau ?

 

Qui on a enterré là ?

 

Un bruit d’eau me fait sursauter et je me retourne, brandissant ma lampe contre une arme. Dans le rond de lumière, je reconnais le sweat bleu d’Ayane, penchée à l’entrée de la grotte, les bras tendus vers l’eau. Je sens tous mes muscles se crisper quand je comprends que c’est Tetsuo qu’elle essaie de le remonter.

 

“SORS DE LÀ !!!!!”

 

Je vois Ayane l'agripper par sa chemise pour le tirer à elle mais je vois surtout, grâce à mon shiki que cette fois-ci, l’eau bouge, forme quelque chose de sinueux qui fonce droit sur eux.

 

Je jette mon sac par terre et je plonge. L’eau est froide, comme visqueuse, ralentit mon corps alors que je nage dans leur direction, sans regarder dessous. À quelques mètres, je vois les baskets de Tetsuo, son cartable qui le tire vers le fond. Je prends appui sur le rebord et détache la lanière, le laissant couler avant de remonter, hors d’haleine. Mon shiki s’est dispersé, nous laissant dans l’obscurité alors que je me hisse à côté d’Ayane. Tetsuo tousse et grelotte.

 

“J’y voyais rien, j’ai dérapé.” Me bredouille-t-il.

 

“Si Satoru était là, il te tuerait.” L’engueule Ayane.

 

“Pas besoin de Satoru. On a plus de torche et j’ai laissé mes fuda là-bas…”

 

Je dois retraverser à la nage. Mes yeux tombent sur l’eau et je sens la peur qui me noue, encore. Dans le noir, je ne sais pas où est l'îlot exactement, ce qui est là-dessous va m’attraper bien avant que je sois remontée, maintenant qu’il nous a repérés. L’eau ne me coule pas sur la peau, elle est comme...graisseuse, huileuse. Elle stagne sur moi. J’enlève mon tee-shirt et le jette en boule sur l’escalier avant de frictionner mes bras pour me réchauffer.  Tetsuo s’est relevé.

 

“C’est moi qui y vais. C’est de ma faute.”

 

Alors qu’il s’apprête à plonger, une lumière chaude nous éclaire progressivement et s’étend sur l’eau, puis les murs, tout autour de nous. Les bougies viennent de s’allumer, sur la partie émergée, à la surface, sur les rebords. En quelques secondes, les ténèbres ont reculé, chassées par des dizaines de points lumineux qui parsèment le tombeau. Face à nous, je vois ce que l’obscurité m’avait caché jusque là : deux silhouettes blanches qui sont apparues au milieu de l'îlot et ont ramassé ma sacoche. Elles sont plutôt petites et portent le même kimono. Le murmure a empli la tombe, il monte depuis l’eau, dans laquelle des formes blanches sont en train de remonter, des dizaines, peut-être même une centaine, comme d’énormes bulles claires, portées par un mouvement des profondeurs. On dirait des paquets de tissu jaune et déchiré mais leur aura est tellement noire que je devine ce qu’il y a dedans, surtout quand des pleurs résonnent. Ayane se presse contre moi, tétanisée.

 

“Des enfants…”

 

“Ils arrivent.” Souffle Tetsuo.

 

Il nous désigne les silhouettes, qui s’approchent, traversant l’eau comme la terre, laissant derrière elles une longue traînée sombre. Leurs cheveux leur retombent en désordre sur le visage alors qu’ils progressent entre les paquets de tissus, émettant un bruit humide, comme un clapotis. Dans leurs mains je vois mon sac, dont la lanière noircit déjà. Il se consume.

 

“Non !”

 

Trop tard. Le tissu grésille, l’aura malsaine l’enveloppe, brûle mes fuda, l’eau sacrée que je transporte, mes affaires...J’ai comme un coup dans la poitrine et je dois me tenir contre la paroi pour ne pas tomber. Ayane a déjà attrapé son mala pour prier et Tetsuo l’imite.

 

Pas moi.

 

Je me relève. Tout mon corps tremble. Mais je ne prie pas. Ma main, encore sur la paroi, cherche la terre meuble et s’enfonce à l’intérieur, mes doigts humides se refermant sur la boue. Je n’ai pas besoin d’encre, je n’ai pas besoin de papier…

 

Tu me l’as assez répété, Satoru.

 

En dernier recours...la peau, le sang, la salive peuvent faire des fuda, eux aussi. Tant qu’on est debout, on peut encore se battre.

 

Je dois recommencer mes caractères, ma main tremble et je m’oblige à me concentrer, à ne plus les voir approcher pendant que je trace mon “om” sur ma paume avec la boue et que j’ancre mes pieds dans le sol. Le murmure s’est transformé en grondement, en souffle glacé qui me fouette le visage et me projette l’odeur de la mort, de l’eau croupie, fige mon sang, comme une puissante vague qui tente de me balayer.

 

C’est ça qui a frappé Satoru.

 

Il était en train de tendre sa barrière et quand la vague est arrivée sur lui, il a continué plutôt que de se défendre. Il n’avait plus le temps.

 

Je ferme les yeux et joins les mains devant moi. Je me coupe de mon corps, mes jambes sont parcourues par l’énergie pure de la terre, de la pierre. Ça me fait presque mal mais je reste calme, complètement immobile alors que le monde autour de moi m’inonde. Je sens cette chose noire qui a contaminé les murs et les âmes des enfants...Ils sont nombreux, au fond de l’eau et leur colère, leur haine la fait bouillonner d’énergie négative...de malveillance.

 

Une grande vague de malveillance qui se fracasse sur les torî depuis des années, en les détruisant petit à petit, frappe avec rage contre le monde des vivants qu’elle veut envahir...et maintenant contre le shimenawa de Satoru, qu’il a juste eu le temps de tendre avant qu’elle ne le rattrape...et le consume.

 

Il n’est nulle part.

 

Il n’y a plus rien de vivant ici, plus que ces âmes tourmentées qui hurlent de colère, hurlent leur envie de tout détruire.

 

Mais de Satoru, il ne reste plus rien que son sac...Je n’entends pas sa voix. Mon cœur me fait mal et je reviens à la réalité quand quelque chose d’humide touche ma joue. Je pleure.

 

“Shinkin ! Qu’est-ce qu’on fait ?”

 

La voix d’Ayane me rappelle à l’ordre et j’abaisse les mains pour regarder la tombe. Les enfants se rapprochent, absolument pas freinés par les prières. Leur bouche noire d’où s’écoule de l’eau sale se sont ouvertes sur des cris muets et des sourires monstrueux. Ils vont dévorer l’énergie des torî, puis briser ce qui reste de la protection de Satoru.

 

Il est mort pour ça.

 

Mes poings se serrent.

 

Je ne vais pas faire la même erreur.

 

Je vais détruire ces horreurs, les ensevelir si profondément qu’elles ne referont plus JAMAIS surface, qu’elles ne tueront personne d’autre. Mes larmes montent, je sens bien la bulle qui éclate dans ma gorge et qui me fait mal mais je me concentre sur mon mantra.

 

“Om nomaku sanmanda bazaradan senda makaroshada sowataya un tarata kanman ! Nomaku sanmanda bazaradan...”

 

Les yeux ouverts, imprégnée du peu de vie qui reste dans la terre sous mes pieds, je crie mon mantra et sens la roche qui tremble alors que je lui retourne l’énergie qu’elle a concentrée en moi, plus forte. L’onde de choc secoue le sol à mes pieds, comme si un poids énorme tombait dessus, et elle gagne les parois.

 

“Shinkin ! Qu’est-ce que tu fais ??”

 

La barrière ne sert à rien, elle ne suffira pas. Ma colère m’empêche de réfléchir. Satoru n’est pas là.

 

Ils me l’ont pris.

 

Ils l’ont tué.

 

Alors…

 

“Om nomaku sanmanda bazaradan senda makaroshada sowataya un tarata kanman!!  NOMAKU SANMANDA BAZARADAN...”

 

La terre tremble, l’eau s’agite et les formes claires se déploient, pour révéler des petits corps blancs et recroquevillés de bébés. Des pleurs couvrent le grondement et face à moi, les deux enfants sourient, du même sourire, dans le même visage.

 

Des jumeaux. C’est ça qui les rend si puissants. Dans l’eau aussi, les nourrissons vont par deux, leurs linceuls sont attachés.

 

Les deux plus grands sont tellement près que je vois même le sang qui a injecté leur yeux, leur peau toute gonflée par l’eau… Mais je n’arrête pas de réciter.

 

Je n’ai pas peur, je ne réfléchis plus, je sens juste la terre qui m’injecte sa force et moi qui la lui retourne, de plus en plus fort, de plus en plus intense, comme si je frappais à coups de poing sur les murs de la tombe.

 

Il ne rentrera pas, il ne rentrera pas, il ne rentrera PAS !!!

 

“SHINKIN !!!!”

 

C’est pas Tetsuo ni Ayane qui a crié, pourtant, j’ai entendu nettement la voix. Et je sens...contre ma jambe, quelque chose qui me touche, comme un tout petit point de lumière, de chaleur, minuscule dans cette grande masse sombre. Et ça bouge, ça remonte le long de mon mollet, je sens le contact contre ma peau, dans mes cheveux…

 

Comme quand il me les ébouriffait le matin. Ou qu’il me soignait après que je me sois battue.

 

La même chose...La même aura.

 

Mon mantra s'interrompt et brusquement, toute l’énergie me déserte, comme si on me vidait . Je m’écroule, secouée par une toux violente, je tremble d’épuisement. Pourtant, la grotte vibre toujours, ébranlée par la force que j’y ai envoyé. Je sens le mouvement qui remonte le long de ma gorge et tends la main, hésitante. Mes doigts cherchent ceux qui me caressent la tête et rencontrent quelque chose de doux, qui bouge, quelque chose de vivant. Au moment où je referme la main dessus, je vois, comme dans un flash, Satoru penché sur moi. Il a l’air immense, il me tient dans sa main et il sourit.

 

“Allez, je t’emmène, mon vieux. T’es un veinard, tu le sais, ça ? Je viens de doubler ton espérance de vie…”

 

Son visage est tellement près que je pourrais le toucher, pourtant, je suis comme paralysée. J’ai juste le temps de voir le rabat de la sacoche avant qu’il ne me jette à l’intérieur.

 

“Je te libérerai quand y’aura plus de greffiers. Puis ça fera chier Kokuen de se trouver un autre casse-dalle.”

 

Et je me retrouve dans l’obscurité, quelques secondes avant de sentir la pierre frapper l’arrière de mon crâne. Je suis étendue au sol et Ayane s’est précipitée vers moi, visiblement inquiète. Je cligne des yeux et m’assois. Emprisonné dans ma paume, le rat se débat en poussant des couinements mais il n’essaie pas de me mordre. Il a une grosse cicatrice sur le ventre et encore des traces de sang séché dans le poil. Mais son âme est lumineuse... Enfin ses deux âmes, plutôt.

 

“Oncle...Satoru ?”

 

“Hein ?”

 

Ayane se penche au-dessus de mon épaule et me tourne la tête.

 

“T’as perdu la boule ?”

 

“Aide-moi...Mon tee-shirt…”

 

Encore tremblante, je me relève et me traîne jusqu’à mon tee-shirt trempé, que je noue en sac avant de jeter le rat dedans. Je serre mes mains autour du tissu et je ferme les yeux.

 

Je ne me suis pas trompée.

 

J’avais raison.

 

“On va rentrer…” Je murmure, recroquevillée, les doigts autour de la chaleur du rat.

 

“Shinkin ! J’y arrive pas !”

 

La voix de Tetsuo me sort brusquement de ma torpeur. Face aux enfants, il prie, désespérément mais ses shiki sont balayés, brûlés vifs les uns après les autres, comme de simples bouts de papier. Ayane s’est redressée et a enroulé son mala autour de ses mains mais à peine a-t-elle commencé à incanter qu’il lui explose dans les doigts, bientôt suivi par celui de Tetsuo. Engourdie, je me reprends, cramponnée à la roche.

 

“On remonte !! VITE ! Tout va s’écrouler !”

 

Ils m’attrapent chacun par un bras et m’entraînent alors que la vague de malveillance leur lèche déjà les pieds. Les jumeaux avancent sur l’escalier pour nous suivre. Le monde autour de moi défile, le froid me gifle le visage, j’ai l’impression d’être en train de rêver, le bruit des pas précipités d’Ayane et Tetsuo me parviennent comme étouffé et ma tête pèse tellement lourd... Il n’y a plus que cette lumière, dans mes mains, contre moi qui me garde consciente. Je la serre.

 

J’y cherche du courage, de la force, encore, pour remonter, pour aider les autres, pour que toute cette malveillance ne puisse jamais atteindre les vivants. J’ai fait ce qui fallait.

 

On m’assoit au sol, la tête calée contre la terre meuble et je sens qu’on m’appuie le goulot d’une bouteille contre la bouche. Je tousse, avale et relève les yeux vers Ayane, qui m’appelle.

 

“Ça va ? Shinkin ? T’es blessée ? SHINKIN !”

 

“Juste crevée. Ça va. Faut remonter !”

 

“On a un autre problème.”

 

La voix de Tetsuo est à peine reconnaissable. C’est un trouillard, on a l’habitude de sentir la peur dans tous ses mots. Mais cette fois, c’est pas juste de la peur…

 

Sa voix est toute étranglée, il respire à peine et il est comme paralysé, debout en haut de l’escalier, d’où des craquements de plus en plus fort montent, comme un bruit de bois qui cède.

 

“Les torî s’effondrent.” Souffle Tetsuo.

 

“Hein ? Mais c’est le seul truc qui bloque la malveillance, en bas ! S’ils s’écroulent…”

 

On échange un regard. La suite, on la connaît, on l’a vue, revue et re-revue en cours, ça nous faisait chier quand Satoru tournait en boucle là-dessus. Une barrière, ça peut être qu’un bout de corde sacrée ou deux rondins en bois peints recouverts de fuda, mais c’est la seule chose capable de contenir un esprit. Ni la pierre, ni le béton, ni le verre ni la distance n’ont ce pouvoir…

 

J’ai pas enseveli la malveillance, j’ai détruit la dernière chose qui l’empêchait de remonter. Le shimenawa de Satoru commence à être agité par les secousses, lui aussi, il tiendra jamais.  Il me reste les fuda que j’ai pris dans la moto, mais ils sont trempés, je suis même pas sûre qu’ils soient encore bons.

 

“Faut tendre un nouveau shimenawa !”

 

“Shinkin, regarde ce qu’ils ont fait à nos mala. Y’a plus que le tien qui soit intact...Et si le shimenawa de Kondo-sama tient pas, t’espères quoi ? Ils vont tout balayer. Tout balayer…Il faut...Il faut quelque chose de plus fort.”

 

“Il faut pas rester là, surtout ! On peut pas gagner contre ça !” Crie Ayane. Même si elle se tient fermement sur ses pieds, elle pleure, elle tremble, les doigts serrés sur les perles fendues de son mala. Je pourrais lui dire que ça sert à rien, qu’elle peut courir aussi vite qu’elle veut, la vague la rattrapera, elle la touchera avant même qu’elle soit sortie du gymnase. Je garde les yeux fixés sur l’entrée de l’escalier, sur les ténèbres qui les remontent et sens la peur qui se diffuse dans ma poitrine pour ralentir les battements de mon coeur.

 

Non, on peut pas gagner. On a déjà perdu, en fait. Mes bras retombent.

 

“On...On peut rien faire.”

 

“Si, on peut. Faut un verrou. Kondo-sama nous en a parlé, il a dit que tu savais le faire, qu’il t’avait appris.”

 

“J’ai pas le niveau et on a plus de fuda.”

 

“Pas avec un fuda.”

 

Tetsuo a détaché le shimenawa de Satoru et vérifie qu’il est encore solide, puis il se tourne vers moi et me le tend.

 

“Avec moi.”

 

Mon esprit est sûrement déjà contaminé par la malveillance qui submerge les torî sous nos pieds, je regarde Tetsuo sans réagir, comme apathique. Il me prend la main et met le shimenawa dedans. C’est là que je le sens, ce que je n’arrivais pas à percevoir jusque là, les frissons qui l’agitent. Il retire ses chaussures et déboutonne les manches de sa chemise pour la remonter sur ses coudes.

 

“Co...comme ça ce sera plus facile. Est-ce qu’il faut...est-ce qu’il faut que je fasse autre chose, Shinkin ?”

 

Ma salive pèse une tonne et j’ai l’impression que le shimenawa me brûle les doigts.

 

“Shinkin, tu sais le faire ?”

 

Oui, je sais.

 

Satoru me l’a montré une fois “en vrai”, c’est pas un sort très difficile, même Ayane saurait le faire si on lui avait appris les mantra, même quelqu’un avec un tout petit pouvoir pourrait. Je secoue la tête. Ma voix est plus qu’un gémissement.

 

“Je..peux pas. Je peux pas. Je peux pas.”

 

“Shinkin, de quoi il parle ? C’est quoi le “verrou” ?”

 

“On utilise un être vivant comme une protection pour sceller un lieu maudit à la place des techniques habituelles. C’est...très efficace.”

 

Tetsuo sourit. Il tremble mais il a terminé de remonter ses manches.

 

“Moi...je connais pas les mantra. Mais Shinkin les connaît, hein ?”

 

Oui. Par cœur.

 

“Ben alors qu’est-ce que t’attends ? Ils sont juste derrière nous ! Dépêche-toi !!!”

 

Ayane est terrifiée et m’agrippe. Ça me fait comme une décharge et je la gifle avant de l’attraper par son sweat.

 

“Arrête tout de suite de dire des CONNERIES ! Tu sais pas ce que ça implique ! Tu comprends pas ce qu’il est en train de demander ! Tu crois qu’il arrive quoi au verrou, hein ?”

 

Le craquement est plus près, un autre torî s’effondre, à quelques mètres de nous et Tetsuo se place au milieu de celui qui reste encore debout. Je ne vois que son dos, le roulis léger que la peur imprime à ses épaules alors qu’il tend les bras en croix. Au milieu de la gueule de l’escalier, il fait tout petit, alors qu’il est presque aussi grand que Satoru. Il regarde la malveillance en face. J’essaie de l’attraper mais il m’ignore.

 

“Tetsuo...je peux pas. Je veux pas.”

 

“On va tous mourir, alors.”

 

Il pleure mais il ose pas me regarder.

 

“Si c’est...si c’est toi qui sers de verrou...Kondo-sama...en se réveillant, il...ça lui fera de la peine. Ayane-chan...ses parents...aussi.”

 

Ayane est pétrifiée, elle émet un gémissement, chancelle. Tetsuo a tourné la tête vers moi.“C’est...c’est notre travail, hein ? On va sauver beaucoup de gens…On sera des héros.”

 

Des héros, oui.

 

Je pense au garçon, là-haut, qui est tombé et a laissé de sa douleur dans l’asphalte, je pense aux filles qui se sont embrassées en cachette, derrière un panneau, je pense à l’esprit mélancolique qui s’accroche encore à sa maison, à quelques mètres au-dessus de notre tête, au policier qui s’est endormi...

 

Je prends le shimenawa et m’avance vers Tetsuo. Je fais le vide. Si mes pensées sont troublées, ça ne marchera jamais. Je dois me réciter toutes les étapes, pour me concentrer.

 

Le verrou...il faut quelqu’un qui ait accepté l’idée que son temps n’ait plus de fin. Il faut des cordes sacrées. Il faut de quoi inscrire les mantra sur lui.

 

Quand je passe le shimenawa autour des poignets de Tetsuo, lui aussi a arrêté de trembler. Il regarde droit devant lui. La corde lui fait mal mais je desserre pas.

 

“Pardon.”

 

Il faut que les membres soient parfaitement tendus et occupent tout l’espace. Les nœuds doivent être parfaits. Je me suis beaucoup entraînée. Je serre. La corde est rugueuse et me brûle les doigts quand je tire. Derrière moi, Ayane a l’air de comprendre mais ne bouge pas.

 

Elle sait que si elle hésite...si elle crie…

 

Je vais arrêter.

 

Je vais pas y arriver.

 

Le shimenawa est juste assez long pour ses deux poignets, j’ai rien pour ses jambes. De toute façon, je n’ai pas le temps. Je demande à Tetsuo de réciter le sûtra du lotus et il obéit. Sa voix tremble bien un peu mais il est appliqué. Il a toujours été meilleur que moi pour ça.

 

Dans le sac de Satoru, je récupère ses stylos et je n’ai plus qu’à soulever la chemise de Tetsuo pour inscrire les mantra. Ma vue se brouille, je renifle, secoue la tête, reprends mon caractère et je serre les doigts tellement fort sur le stylo qu’il se fendille. Je me concentre sur le murmure de Tetsuo.

 

Je vois encore des bodhisattvas faire don de leur corps, de leur chair, de leurs membres et même de leurs femme et enfants dans leur quête de la Voie insurpassable.”

 

J’enfonce trop le stylo. Je vois une ligne rouge qui se mélange à l’encre et je renifle encore. La voix de Tetsuo a hésité, mais il continue, il n’a pas interrompu le sûtra.

 

J’ai mal. J’ai froid. Je veux me réveiller. Tout contre mon ventre, je sens le mouvement du rat, qui crie, sûrement parce qu’il sait que la malveillance approche. L’encre recouvre tout le dos de Tetsuo, comme de grosses cicatrices noires, qui ont bavé, le stylo tombe presque en miettes.

 

“Ça...ça va ?” Je souffle, même si je sais qu’il ne peut pas me répondre. Il doit continuer à réciter. Sa voix ressemble à un gros sanglot. Alors, je cherche sa main, à travers mes larmes et je la serre. Fort. Tellement fort que pendant quelques secondes, c’est comme si nos auras se mélangeaient.

 

Je rouvre les yeux.

 

Les jumeaux sont à quelques mètres seulement.

 

Ma voix résonne, forte, dans le vide de la tombe, emplit l’espace, elle vibre, me traverse le corps et celui de Tetsuo. Ce n’est pas une décharge, douloureuse, comme celle du mantra de destruction. C’est comme si nous formions une vague, une seconde vague, lui et moi, qui se dresse contre la malveillance. J’entends sa voix dans ma tête, dans tout mon corps, qui fait un écho avec les battements de mon cœur, mon souffle.

 

Nous sommes un. Pendant une seconde tellement longue que la sensation de sa main dans la mienne est comme une autre peau pour moi,nous ne sommes qu’un esprit et la lumière m’éblouit. Sa voix devient un cri et envahit totalement ma tête.

 

Et la seconde d’après...

 

C’est le choc, alors que la malveillance s’écrase contre nous, tellement violente que je crois que mon esprit va exploser. Mais il tient bon.

 

Il tient bon. Je ne crie pas, je récite mon mantra, qui couvre même le grondement de la malveillance. Sous mes doigts, je sens quelque chose de doux, comme friable.

 

Et je rouvre les yeux.

 

Il n’y a plus rien devant moi, rien d’autre qu’un gouffre sombre et vide, d’où ne monte plus de murmures ni de clapotis d’eau.

 

Et dans ma main, je ne serre plus que des cendres.

 

Ayane émet un gémissement, puis des pleurs et des hoquets, recroquevillée au sol.

 

“Pitié...quelqu’un...quelqu’un...c’est pas vrai...aidez-nous...aidez-nous…”

 

Lentement, je tends la main vers l’escalier mais mes doigts sont repoussés par une force violente, comme un mur invisible et un cri profond, puissant, résonne dans le vide de la tombe.

 

C’est la voix de Tetsuo.Je vais tomber.

 

Je me penche, respire profondément, je vais vomir, mon dieu, je vais vomir, j’ai le goût de la cendre dans la bouche.

 

Et je hurle, je hurle, je hurle jusqu’à me casser la voix. Si je ne le fais pas, je crois que je vais jamais pouvoir remonter, jamais émerger de cette eau noire où j’ai plongé. Et quand ma gorge lâche, je reste là, la tête penchée dans le néant, en respirant douloureusement. J’entends alors un craquement de gravats qu’on piétine et une ombre se découpe au fond du trou.

 

Au-dessus de nous, les bras croisés, une longue silhouette blanche nous contemple, la tête penchée sur le côté.

 

Dans la lumière grise du gymnase, Gekkô a presque l’air phosphorescent.

 

Il me sourit.

 

“Tu en vaux peut-être la peine, en fin de compte.”

 

***

 

Quand j’ai terminé de parler, l’inspectrice n’a pas bougé. Tout le temps que ça a duré, elle m’a pas coupé la parole et s’est contentée de me regarder. Elle a l’air calme mais ses yeux ont quelque chose de très sévère.

 

“C’est Gekkô qui m’a ramenée à l’hôpital avec Ayane.”

 

“Comment a-t-il pu savoir que vous étiez là ?”

 

“Il nous a sûrement suivis.”

 

“Tu sais que je pourrais l’inculper pour non-assistance à personne en danger ? Il vous a vus entrer et n’a alerté personne.”

 

Je hausse les épaules. J’imagine comme Gekkô va rigoler s’il entend ça. L’inspectrice a bien vu mon mouvement et secoue la tête en soupirant.

 

 

“Tu disais que c’était des jumeaux, pourquoi ?”

 

“Avant, avoir des jumeaux c’était mauvais...spirituellement. Il paraît que dans certains villages, on les tuait ou on s’en servait pour des rituels. Leur énergie était plus puissante parce que c’était une seule entité. Enfin, on croyait…”

 

“Ces enfants ont été assassinés, d’après toi ?”

 

“On les a noyés. Un bébé qui meurt, ça a pas le temps d’avoir de la rancune, mais si les jumeaux étaient plus vieux, ils sont pas morts en paix et...c’est ça qui a généré la malveillance.”

 

L’inspectrice a pris quelques notes, c’est idiot, elle pourra raconter ça à personne. Et de toute façon, ça intéressera qui ? Mais je dis rien. Je reste sur ma chaise, la tête baissée, les muscles qui pèsent trop lourd pour que j’aie envie de bouger. Depuis que je suis remontée, je suis comme ça.

 

 

“Cette...malveillance...si elle s’était libérée, quel aurait été son effet ?”

 

“Elle aurait transformé Koto en zone maudite. Et tué tous ceux à l’intérieur. Peut-être même qu’elle serait allée plus loin, je ne sais pas.”

 

“Je vois.”

 

“Ça m’étonnerait. Les gens comme vous peuvent pas voir ou veulent pas et je trouve que c’est mieux pour vous.”

 

Pour la première fois, elle me sourit, même si c’est rapide.

 

“Je te crois. C’est ce que je veux dire.”

 

“Ho.”

 

C’est vrai, elle est déjà allée sur le terrain avec Satoru, elle a même failli perdre son fils comme ça. J’aurais pas dû lui dire qu’elle pouvait pas voir.

 

“Vous savez...Il faut pas que vous envoyiez des gens là-bas…”

 

“J’ai fait condamner l’accès. La décision ne m’appartient plus, c’est à un onmyôji de se prononcer. Rassure-toi, Shinkin. Je ne vois pas, c’est vrai mais je sais. Est-ce que tu as encore faim ?”

 

L’onigiri était dégueulasse et j’ai vraiment pas envie de boire le thé au citron. Je secoue la tête.

 

“Reprenons. Tu ne m’as pas tout expliqué...Et tu n’as pas détruit que ce gymnase.”

 

“L’hôpital, c’est pas moi. “

 

“Qui, alors ?”

 

“Satoru. Même s’il l’a pas fait exprès.”

 

Elle hausse un sourcil.“Presque trente mètres carrés de plafond se sont partiellement effondrés et une aile entière des soins palliatifs va nécessiter des travaux, ce n’est pas vraiment ce que j’appelle un accident, surtout avec ton cousin.”

 

“Je vous dis que c’est pas sa faute. C’est quand je suis retournée à l’hôpital.”

 

“Avec ce...rat, donc. Et tu dis qu’il était...à l’intérieur ? Comment expliques-tu ça ?”

 

“Il était dans son sac, je crois qu’il voulait le remettre en liberté mais...quand la malveillance l’a frappé, il n’a pas pu la parer alors son âme s’est comme...déplacée.”

 

“Déplacée ?”

 

“Les animaux sentent la malveillance mais elle est moins dangereuse pour eux, c’est un sentiment humain. Le rat ne risquait rien, il est resté en bas pendant des mois et il était pas contaminé. C’est un peu comme...s’endormir et rester entre le sommeil et la conscience, de faire ça.”

 

“Ton cousin est capable de déplacer son âme ?”

 

“Ben moi aussi. Tant que c’est dans du vivant, n’importe quel onmyôji sait le faire mais ça peut être dangereux.”

 

“Dangereux ?”

 

“On est pas sûr de retrouver le chemin de son corps.”

 

“Ton cousin l’a retrouvé ?”

 

Je relève la tête et me mord la langue.

 

“Je ne sais pas. Il est pas complètement conscient, pour le moment. Mais il a eu une réaction quand j’ai ramené le rat.”

 

“Les médecins confirment, oui. Tu peux m’en dire plus ?”

 

***

C’est Shinzu qui me porte. J’arrive plus à marcher, je tremble trop. Les médecins ont déjà emmené Ayane, ils ont dit qu’elle avait besoin de calme. Ou de calmants, je suis pas sûre. Gekkô leur a dit que moi ça allait, qu’une visite à mon oncle me ferait du bien. Je lui ai pas parlé sur le trajet et il n’a rien dit non plus mais j’ai bien senti qu’il arrêtait pas de m’observer. Quand on arrive devant la chambre, Shinzu me pose doucement par terre et me demande si j’y arrive toute seule. Je réponds pas. Dans mon tee-shirt, le rat ne bouge plus.

 

Est-ce qu’il sent que c’est bientôt fini ?Je pousse la porte. J’aimerais me précipiter sur le lit, qu’il se réveille et que je puisse juste me serrer contre lui. Mais il est toujours là...vide, des tubes sous le nez, dans les bras, aussi blanc que son lit. Shinzu doit me pousser, j’ai plus la force. Gekkô va s’installer près du lit, les jambes croisées. Lui, il s’en fiche.

 

Il a tout son temps. Je me sens pas en colère contre lui. J’aimerais mais je peux pas. Il a fait ce qu’il fallait faire. Contre des fantômes, il a aucun pouvoir, contre la malveillance non plus.

 

Y’avait que nous pour le faire.

 

Mes mains sont encore grises de cendre, je les ai pas lavées quand on me l’a demandé, je les ai même pas essuyées. Je suis encore trempée, je sens le linceul, l’eau, la terre, la peur. Mes pieds laissent des traces noires sur le carrelage.

 

“Tu as besoin de quelque chose de particulier, jeune maîtresse ?”

 

“Non.”Je sais même pas ce qu’il faut faire, en fait. J’avance vers le lit et j’attrape le rat dans mon tee-shirt, il se referme sur ma main et j’attends la douleur de la morsure. Mais il ne me fait rien.

 

Pourquoi il me ferait quelque chose ?

 

Satoru a le visage plus maigre, ses cheveux ont repoussé n’importe comment, ils lui tombent sur la figure et il a l’expression sévère, comme quand il dort. Je respire plus calmement et je pose le rat sur sa poitrine. Derrière moi, Gekkô fait signe à Maro, qui ferme la porte.

 

“Et maintenant ?”

 

C’est ce que je me demande, moi aussi.

 

“Je sais pas si...il faut que je fasse quelque chose pour qu’il retrouve le chemin…” Je murmure en caressant le rat, qui a le coeur qui bat tellement fort que ça le secoue presque. Gekkô se lève et se penche sur le lit.

 

“Il a les paupières qui bougent, non ?”

 

Je relève la tête et vois que Satoru a comme cligné des yeux, à peine. Est-ce que ça marche ? Je m’approche un peu plus mais, alors que je pose une main près de son visage pour mieux le regarder, tout le lit est pris d’une secousse, qui me jette en arrière. Gekkô me rattrape avant que je ne cogne contre la table de chevet et recule lentement, le bras autour de ma poitrine. Sur le lit, le corps de Satoru a comme...des spasmes. Et il ouvre les yeux. Sa pupille est plus qu’un point minuscule.

 

Et toute la chambre a l’air d’exploser : les murs se mettent à vibrer, les tubes s’arrachent, fouettent l’air, le carrelage, l’un d’eux rate même Shinzu de rien du tout et les vitres se fendillent alors que de l’énergie pure se dégage du lit, nous écrase et nous force à reculer. Je suis obligée de me tenir à Gekkô et j’entends comme un hurlement, quelque chose de décharné, pas humain...je réalise que c’est Satoru.

 

La porte s’ouvre sur une infirmière, paniquée, qui appelle au secours. Les vitres cèdent, éclatent et le plafond se met à trembler lui aussi. Gekkô gronde, les poils de ses oreilles se hérissent. Je me dégage et essaie de crier :

 

“Oncle Satoru, calme-toi...CALME-TOI !!!!”

 

Il ne m’entends pas. Arc-bouté sur le lit, Tous les muscles tendus, les yeux comme révulsés, il a l’expression crispée. Il a mal. J’essaie d’approcher, en me tenant à la table de chevet.

 

Un morceau de plâtre s’écrase juste à côté de moi et je relève les yeux pour m’apercevoir que le plafond est en train de céder. Shinzu m’attrape et Gekkô s’avance vers le lit. L’énergie déchire son costume et entaille son visage mais elle ne le fait pas reculer. Il attrape Satoru d’une main et le soulève.

 

“Satoru-chan, je ne doute pas une seconde que ce soit extrêmement douloureux et tu m’en vois désolé mais…”

 

Je crie en le voyant frapper. Satoru retombe sur le lit et la vague d’énergie se résorbe aussitôt, laissant enfin entrer plusieurs infirmières et le médecin.

 

“...je ne peux pas décemment te laisser nous ensevelir pour un simple coup de sang. Tu n’as aucun sens de la mesure.”

 

Un autre morceau tombe du plafond, puis un néon. Les infirmières attrapent le lit de Satoru et le poussent vers la sortie alors que le médecin nous ordonne d’évacuer. J’ai juste le temps de rattraper le rat qui essaie de se cacher sous un débris de plâtre. Une fois dehors, Gekkô me fixe avec un petit sourire.

 

“Vous auriez pu le tuer !” Je l’engueule.

 

“Avec une malheureuse claque ? Si cela suffisait, la vie des yôkai serait beaucoup plus calme, crois-moi. Docteur ? Comment va-t-il ?”

 

Le médecin nous fixe et vu la tête qu’il fait, c’est pas pour Satoru qu’il faut qu’on s’inquiète le plus. Derrière nous, il y a comme un grondement, un bruit de verre cassé, puis le sol tremble et des nuages blancs sortent par la porte de la chambre. Gekkô s’époussette les épaules.

 

“Je n’arrête pas de le dire, Shinkin-chan. Il en fait trop.”

 

***

 

“On m’a dit que personne n’a été blessé.”

 

“En effet. Il y a eu des démissions, par contre ainsi qu’une facture de réparation plutôt salée qui va tôt ou tard finir sur ce bureau. Je reconnais à Kondo-san une surprenante capacité à faire faire des heures supplémentaires à tout le monde, même dans le coma. Est-ce que tu as des nouvelles ?”

 

“Il répond aux stimuli, il paraît. C’est plus tout à fait un légume, quoi.”

 

Du bout des doigts, je fais craquer le papier de l’onigiri. Je passe beaucoup de temps à l’hôpital à attendre, je le compte même plus, le temps, en fait. J’attends, c’est tout.

 

“Mais ils savent pas s’il va se réveiller. Peut-être que son âme a pas trouvé le chemin.”

 

“S’il y a bien une chose que ton cousin sait faire, Shinkin, c’est se tracer une route.” Soupire l’inspectrice en reposant son stylo avant de tamponner le papier sur lequel elle a pris des notes , “Nous allons nous arrêter là, pour aujourd’hui. Je te conseille de dormir un peu plus. Tu trembles d’épuisement.”

 

“C’est pas de l’épuisement.”

 

C’est drôle, je croyais avoir pleuré tout ce que j’avais à pleurer, la peau sous mes yeux s’était mise à me démanger, à devenir toute rouge, puis à me faire mal et ça brûlait. Pourtant, j’y arrive encore. L’inspectrice s’est levée et s’agenouille devant moi. Elle a pas ce regard de pitié qu’ont les autres adultes. Son calme est agréable, j’arrête de renifler quand elle me pose la main sur l’épaule.

 

“Je vais te ramener chez toi.”

 

“J’ai plus de “chez moi”. Enfin, je sais plus où c’est.”

 

“Ton père m’a dit que tu pouvais venir chez lui en attendant, je pense que c’est une bonne idée. Une minute.”

 

Le téléphone l’a interrompue, elle se retourne pour l’attraper et le cale contre son épaule.

 

“Je suis en rendez-vous, est-ce que ça peut attendre ? C’est à quel sujet ? Qui ? Oui...Passez-le moi.”

 

Elle me jette un regard entendu et se redresse.

 

“Inspectrice Sugisa Mariko à l’appareil. Oui. Sa cousine est avec moi. Vous souhaitez lui parler ?”

 

J’ai l’impression que quelque chose s’est débloqué dans ma poitrine quand je vois l’expression de l’inspectrice.

 

“Pas vous...je vois…Très bien, pas longtemps, je comprends.”

 

Elle me tend le combiné et son sourire, c’est la plus belle chose que j’ai vue depuis des mois. Il est sincère.

 

“Quelqu’un voudrait te parler, Shinkin.”

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