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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 16:32

 

 

Êtes-vous d’un tempérament jaloux ? Envieux ? Lâche ? Éprouvez-vous vos sentiments de manière larvée, rentrée, se nouent-ils lentement autour de votre gorge plutôt que d’être hurlés haut et fort ? Serrez-vous souvent les dents pour décapiter cette colère qui menace de ramper hors de votre bouche, sur vos mots dangereux ? Les sentez-vous, comme autant d’insectes vrombissants, retomber dans votre poitrine, frapper votre cœur, pendant que vous continuez de sourire ?

Souffrez-vous de cette hypocrisie douce que nous entretenons pour une vie sociale sans vagues ?

Alors ce dont je vais vous parler aujourd’hui vous sera familier.

Ces émotions se diluent ensemble, multipliant par dix les flux d’énergie qui se nourrissent de ce que nous ressentons : joie, désir, frustration...

Colère.

Haine.

Rancœur.

Un bouillon de culture, je dirais, certains praticiens parlent même de “miasme” : une somme des sentiments négatifs, qui pourrit, contamine tout et ne cesse de grossir en transformant tout ce qu’elle touche en une émanation pure de mal. Ce flux, cette énergie, nourrie par les sentiments les plus négatifs, haine, jalousie, rage, frustration, c’est ce qu’on appelle la Malveillance.

Et pour une fois dans un “Comment ça marche”, je vais parler par l’exemple en vous racontant ma toute première enquête en “solo”, sans Kaemon, mais tout de même flanqué d’un aide de camp.

On travaille tellement mieux, à seize ans, secondé par son faux grand frère, presque mafieux et véritablement incestueux.

Et on trouverait difficilement plus fin connaisseur d’émotions néfastes que Murakami dans tout Tokyo : depuis ce jour et jusqu’à la fin de nos deux foutues existences, il demeure mon absolue référence des remugles du cœur.

***

Narashino, Avril 2004

“Tu vas te flinguer les poumons, Jun.”

“C’est pas moi qui manque de souffle, ici.”

Il a allumé sa clope en lâchant le volant d’une main et m’a contemplé du coin de l’œil, guettant la seconde où j’allais le reprendre. Je soupire et regarde la route - ça en fait au moins un sur deux.

“Tu as VRAIMENT ton permis ?”

“Non. Mais comme tu t’en doutais en montant dans la bagnole, on est complices.”

“Et si on se fait arrêter ?”

“Tu diras qui tu es et les flics fermeront leur gueule.”

“Et Kaemon me consignera.”

“Et Kaemon te consignera.”

Son sourire a quelque chose de presque satisfait. Pas amusé. Satisfait. Une montée de colère, à peine un sursaut me fait frémir le diaphragme, puis retombe. J’expire lentement et me renfonce dans le fauteuil.

“Tu pourrais arrêter ? Faut que je fasse le vide avant qu’on arrive… et tu devrais, toi aussi, sinon, on ne sentira rien.”

Il me jette un autre coup d’œil et enclenche le clignotant pour prendre à gauche, en direction de la voie rapide. Puis, il ouvre la vitre côté passager, me balayant le visage d’un air froid, qui sent le sel, l’essence et le bitume humide. Le bord de mer est à quelques centaines de mètres mais s’engouffre dans mes pores et mes poumons. C’est presque irrespirable.

“Je n’avais pas chaud, Jun.”

Il ne me répond pas mais continue à sourire, se tourne et presse sur le bouton de ma ceinture.

“Qu’est-ce que tu fais ?”

Alors que je m’apprête à réenclencher l’attache, il me saisit le poignet et l’immobilise. Jun a de longs doigts nerveux, une poigne métallique, froide, douloureuse.

“Qu’est-ce que tu fais ???!”

Il ne répond toujours pas, et ne me regarde plus, concentré sur la route. Le moteur monte dans les aigus et je me sens lentement, implacablement immobilisé contre mon siège, par une force progressive alors que l’air par la vitre me coupe le souffle. Mon torse est irrésistiblement comprimé, ma tête écrasée contre le dossier alors que la voiture prend de la vitesse et que l’horizon devient une ligne continue devant nous. Et le moteur hurle, hystérique, en même temps qu’une voix dans ma tête. Paniqué, j’essaie de me dégager, frappe les doigts de Jun, agrippe sa main.

“Lâche-moi… ARRÊTE !!!!! JUN, T’ES MALADE !!!!! ARRÊTE, ARRÊTE !!!!!”

Mon corps est comme broyé, paralysé et ma voix suffoquée par le manque d’oxygène, étranglée par les bulles de paniques qui explosent dans ma poitrine. Mais la main de Jun ne me lâche toujours pas. Il sourit et accélère encore.

“Ferme les yeux.”

“LÂCHE-MOI !!! On va se tuer !!!”

“Je te lâche. Mais ferme les yeux. Je sais ce que fais. Ok ?”

Sa poigne se desserre, lentement, avec précaution, mais ramène ma main sur le siège, où je m'agrippe, le souffle court.

“Ferme.”

Je suis trop tétanisé pour penser à l’envoyer chier et la trouille fait le reste. De toute façon, la violence de l’air marin s’engouffrant par la fenêtre ouverte me brûle les yeux.

“Détends-toi. Je sais ce que je fais.”

Il m’a complètement lâché et je suppose - j’espère - que sa main est revenue sur le volant. L’adrénaline retombe lentement, se retirant comme une marée brûlante, qui me laisse les muscles en coton. Je respire plus lentement… et à la peur se substitue la sensation de vitesse. Une bouffée de vertige, entêtante, soulante comme un alcool frelaté. Le vent me gifle et mon corps est pris d’une étrange fébrilité.

“Je vais pas nous planter. Profite.”

La voix de Jun résonne, comme un appel lointain, grésillant. À cette vitesse, les voix des esprits, les auras, les sensations parasites sont une sorte de kaléidoscope que diluent mes propres émotions. Je rouvre les yeux et me penche vers le pare-brise. La mer ressemble à une flaque d’argent fondu sur laquelle le soleil rebondit, la glissière de sécurité est une ligne blanche sans fin et les autres voitures émettent des bourdonnements distants, irréels.

Et Jun sourit.

Il tient fermement son volant, accoudé à la vitre. On roule à plus de deux cent. Le moteur ne hurle plus et la pression contre moi s’est apaisée, lovée contre mon buste et mon cœur, qui tressaille encore. Mais différemment. Je ne peux pas détacher mes yeux de l’univers qui défile à toute allure, le couloir de lumières et de formes floues dans lequel nous nous enfonçons. Et la sensation qui monte et congestionne mon cerveau. Une pression qui monte dans mes poumons.

“Vas-y. Gueule. Gueule.”

Jun a parlé presque en même temps que la voix de mon crâne. Il me désigne le bord de mer.

“T’as des kilomètres d’univers rien que pour toi.”

Je vais pas faire, ça, Jun, ça rime à rien.

Sérieusement, Jun ?

C’est à peu près ce que j’aurais répondu si on avait pas été lancés à deux cent bornes à l’heure, seuls, loin de Saitama, asphyxiés par l’iode, le sel et l’odeur d’asphalte brûlante. La bulle d’air dans mes poumons vient d’éclater. Je ne reconnais pas ma propre voix quand elle explose dans la voiture… Et que Jun, hilare, m’imite. Nos voix font vibrer l’air et j’avale une tonne d’oxygène jusqu’à avoir la tête qui tourne, pour recommencer, au diapason avec Jun et le grondement de la voiture.

“Alors ?? Tu le fais, le vide, là ?? C’est autre chose que ta méditation !??!”

Je suis hors d’haleine. J’ai l’impression d’avoir quelque chose qui manque dans la poitrine, un vide angoissant… et agréable. Le décor autour de nous ralentit, progressivement, et je me cale contre le dossier avec un soupir, jusqu’à ce que la glissière redevienne visible et que Jun enclenche le clignotant pour sortir.

“Shin-Narashino… Shin-Narashinoooooo… terminus de notre ligne !” Imite-t-il avec une voix de fausset les annonces de la JR Line.

“T’es con.”

“Quoi, t’aimes pas ma voix d’hôtesse porno ?” Se marre-t-il en se garant.

“T’es très con. On est là pour bosser.”

“J’oublie pas. Passe-moi le sac.”

Il a jeté à mes pieds un sac de sport quand je suis monté à Saitama, en me disant que c’était du “matériel”. Je n’ai pas cessé de le tâter du pied en me demandant ce qu’il entendait par là. Il l’ouvre et en sort ce qui ressemble à une chemise et une veste d’uniforme. Puis il se désape, tranquillement, me balançant pratiquement à la gueule sa chemise et son gilet qui sentent la cigarette et le parfum.

“Ha, mais ça pue ton truc, tu mets QUOI dessus ?”

“De l’après-rasage. Tu peux pas connaître.”

“Connard.”

“Mate et ferme ta gueule, tu veux ? Et arrête de m’insulter, tu vas me filer une demi-molle.”

J’étouffe une protestation et bazarde ses fringues sur la banquette arrière pendant qu’il boutonne la chemise, jusqu’aux manches, puis la veste, avant de sortir du sac un peigne et de se recoiffer, l’œil collé au rétro, séparant nettement sa frange. Il fait claquer sa langue et s’humidifie les lèvres.

“Voilà. Je suis passé du yak’ infréquentable au meilleur copain du premier de la classe, comme ça. Tu sais, celui qui se fait sauter dans le bureau du dirlo pour avoir ses exams plutôt que dans les chiottes de boîte pour ses consos gratuites.”

“T’es DÉGUEULASSE ! “ Je m’étrangle en sortant de la voiture, accompagné par son rire, avant qu’il ne m’imite, planquant son paquet de cigarettes dans la poche de sa veste. Je sors de ma sacoche en cuir les instructions de Kaemon. Adresse du client, passif, montant de la facture, tout y est, classé, étiqueté, agrafé. En me voyant consulter les fiches, Jun renifle.

“Oh bordel. On dirait un fonctionnaire.”

“Je SUIS un fonctionnaire. Et comment veux-tu bosser si on ne sait même pas où on va ?”

“Moi je SAIS où j’aimerais aller.” Souffle-t-il, si près de mon oreille que je manque lui envoyer le dossier dans la gueule, par réflexe.

“Espèce de... CON !!”

“Tu te répètes. Alors, notre client, c’est qui ?”

“Keisuke Shibata, trente-cinq ans. Professeur au collège Dainana. Il a fait un malaise il y a huit jours à la mairie et depuis, sa santé se dégrade. Les médecins ont fait tous les examens possibles et n’ont pu émettre aucun diagnostic. Sa femme a demandé à ce qu’il rentre chez lui.”

Nous nous enfonçons dans les ruelles de Narashino, entre les habitations, et Jun me pilote alors que je lis tout en marchant.

“Il est en train de… mourir. Et je crois que sa femme le sait.”

“Bah, c’est une forme de diagnostic, non ?”

“C’est pas marrant, Jun.”

“Je déconnais pas. On a une info : c’est assez fort pour le tuer en une petite semaine. Donc prudence. Woooowoo, gaffe !”

Il me saisit par le revers de ma chemise alors que je m’apprête à faire un free-hug à un poteau électrique et il me prend le dossier des mains.

“Tout ça nous dit pas l’essentiel, Kondo.”

“À savoir ?”

“L’adresse. Tu sais où tu nous emmènes ?”

Silence. Je regarde autour de moi, cherche un panneau des yeux, une plaque indiquant le pâté de maison, sous le regard narquois de Jun, qui prend le temps de s’allumer une autre clope, me laisser paniquer, chercher un plan, ne pas le trouver et admettre qu’on est perdus. Il ne commente pas, sort son portable et allume le GPS, qui nous ramène, sirupeux, à la voiture avant de nous envoyer dans la direction opposée. Arrivé à destination, Jun me rend le dossier et s’écarte pour me laisser passer le portail, sourire aux lèvres.

“Savoir où on va, hm ?”

“C’est bon, Jun. Je ne peux pas penser à tout.”

“Faut dire que t’es déjà très occupé à penser à rien.”

La maison du client est semblable aux autres habitations du quartier, un cube blanc défraîchi par le temps mais bien entretenu. Je m’attarde quelques secondes dans le jardin et Jun me fait un signe négatif. Tout est normal. Je relève les yeux sur les fenêtres. Il s’en dégage l’aura de vie habituelle, à peine troublée par celle, plus amère, de la maladie.

“Il s’éteint.” Notifie Jun, en même temps que moi.

“Mais pas tout seul.”

Je ne ressens pas la présence d’esprits morts mais quelque chose d’autre, d’empoisonné, venimeux et vivace qui imbibe les lieux. J’accélère le pas jusqu’à la porte d’entrée et sonne, pour me faire ouvrir par…

Une fille de mon âge, les yeux éteints, le visage masqué d’un voile morne de chagrin ravalé.

“C’est pour quoi ?”

Je reste la main en suspens, cherche des mots qui ne viennent pas et sens qu’on m’écarte.

“Veuillez nous excuser. Nous cherchons Shibata-sensei.”

Jun sourit et salue, en me tirant prudemment derrière lui.

“On nous a dit au collège qu’il était malade. Je m’appelle Murakami et je suis le chef du conseil de classe au lycée. J'ai eu Shibata-sensei pendant mes deux dernières années. J’apporte un mot de la part de tous les élèves pour lui.”

Qu’est-ce qu’il raconte ?? Je veux le reprendre et il me plaque une main sur la bouche, sans quitter la fille des yeux.

“On ne le fatiguera pas. Mais on a pensé que ça lui ferait du bien.”

“Qu’est-ce que c’est, Chichi-chan ?”

“Des élèves d’otō-san.”

La mère a l’air plus composée que la fille et nous sourit à tous les deux. À Jun, surtout, qui répète son texte, qu’il est désolé de déranger, qu’on ne restera pas longtemps.

“Je vais voir s’il est réveillé.”

Jun m’attrape par le bras alors que nous pénétrons dans le salon :

“Va l’examiner sans moi. Je t’attends ici. Et grille pas notre couverture.”

“T’es dingue ! Et si elle vérifie ? C’est quoi l’intérêt de lui mentir ? ”

“Tu vérifies rien quand ton mari est en train de crever à petit feux. Vas-y, on se retrouve dehors.”

Il me pousse vers la mère, qui me fait signe. J’ai un nœud dans l’estomac, les mots se bousculent dans ma gorge. J’avais tout répété avec Kaemon avant de venir, bien étudié le dossier, j’avais mon texte prêt.

“Il est réveillé. Vous pouvez monter.”

Jun m’a mis l’équivalent d’une balayette, théâtralement parlant. Jun, qui est déjà en train de draguer la fille du client et m’ignore. Je reste planté, les bras serrés sur mon dossier, tétanisé. Paniqué. Tout s’embrouille. L’épouse du client s’approche et me demande si tout va bien. Malgré son sourire, son aura, les émotions qui imprègnent les ombres de son visage ne trompent pas. Son chagrin a une odeur d’eau de mer, de nuits éveillées, de peurs épuisées. Je bafouille. Mon assurance trébuche, vacille, mais reste debout.

“Ce… c’est...mon… mon professeur préféré. Je suis… on est. Très tristes. Au collège. On espère qu’il va bientôt revenir.”

“C’est gentil.”

L’eau de mer… que je viens de troubler.

“Votre camarade ne vient pas ?”

“Il… Il me rejoint.”

“Je vous demanderais de ne pas être trop long, nous attendons quelqu’un.”

Pourquoi je joue son jeu ? Pourquoi je mens à cette femme ? À ma cliente, qui espère que je vais sauver son mari ? Tout s’enchaîne et je contrôle plus rien. Je monte à l’étage, le regard rivé droit devant moi et me retrouve dans un couloir plongé dans la pénombre. Au bout duquel j’entends l’âme mourante. Je respire. Une fois. Deux fois. Mon premier client.

Mon premier travail.

Je suis onmyôji. Je peux sauver cet homme. Kaemon ne m’aurait jamais mis sur cette affaire s’il n’était pas sûr que je puisse sauver cet homme. Je vais le sauver.

Je vais le sauver.

Je vais trouver. Comprendre le mal. Je suis onmyôji, le mal est mon métier.

Si j’arrête d’écouter Jun. Pourquoi j’écoute Jun ?

Je sais ce que je fais…

Lentement, mais plus assurément, je remonte le couloir derrière ma cliente, qui pousse la porte, envoyant une bouffée légère de renfermé, d’alcool, de maladie. Elle crie. Et mes jambes ne m’obéissent plus. Je me précipite, l’écarte pour entrer dans la chambre.

Shibata, pris de convulsion, vomit du sang à même la moquette et tourne vers moi un regard usé, au désespoir, refermant sur ses draps des mains grisâtres, prises de tremblement.

Le reste n’est plus qu’un kaléidoscope de sensations. Noires et rouges.

Le mal.

***

“Tu te sens mieux ?”

Jun me frictionne lentement les épaules, puis me tend une petite bouteille de la voiture.

“Qu’est-ce que c’est…”

“Vodka. Tu avales d’un coup, sans réfléchir. Ça va remettre de l’ordre, y’a pas assez pour t’envoyer au tapis. Allez.”

Nous sommes assis à quelques rues de la maison de Shibata, à même le trottoir, tous les deux. J’ai encore les mains moites.

“Je suppose que t’as pas interrogé le client ?”

“Dans son état ?”

En soupirant, il se laisse tomber à côté de moi et se passe une main sur la nuque.

“Dans TON état, surtout. Tes conclusions ?”

“Ce n’est pas un fantôme, j’ai senti la présence d’un esprit vivant… une malédiction ou quelque chose comme ça. C’était… comme une aura noire, quelque chose de nocif dans lequel il baignait, une chape refermée sur lui, qui le tue à petit feu.”

Je respire pesamment et Jun m’adresse un claquement de langue désapprobateur.

“Va falloir que tu prennes de la bouteille, sans déconner. Si une pauvre malédiction te fout les boyaux au jus, tu vas jamais tenir. Et je VEUX que tu tiennes. Ok ? Bois.”

Je m’exécute, machinalement, sens la brûlure fugace sur ma langue, dans ma gorge, ma poitrine, une injection soudaine de chaleur et de douleur, mêlée à l’amertume, qui éclate dans mon cerveau. Je tousse, respire à fond et Jun me dévisage.

“Tu tiens ?”

“Oui.”

“Super. J’ai une piste.”

“Une… ?”

Il me colle un post-it sous le nez.

“La fille du client… Je l’ai un peu chauffée.”

Les dernières gouttes de vodka restent coincées et je suis secoué par une toux douloureuse, que Jun ponctue de coups secs dans mon dos.

“Chau… chauffée ? Jun, merde, elle… est en train de perdre son père !!!”

“Ben ça la refroidit pas.”

Je serre la bouteille entre mes mains et la lui balance. Je déteste quand il fait ça. J’abhorre qu’il fasse ça.

“Ça va, je l’ai pas décapsulée, juste un peu allumée !”

“J’aurais JAMAIS dû écouter tes conneries ! On a MENTI à notre cliente ! Pour quoi faire ? Parce que ça t’amuses ? Pour que tu puisses draguer ?! Shibata va mourir!!! Et Kaemon va nous TUER, tout ça parce que je t’ai écouté !”

Je me relève brusquement et récupère le dossier, que je cale sous mon bras, toisant Jun.

“Je vais retourner voir la cliente et je… je préférerais y aller sans toi.”

“Ok.”

Il s’adosse contre la voiture, nonchalant, les jambes croisées et me retourne mon regard, amusé de voir que je le soutiens.

“Je… je reviens.”

“C’est ça. On patientera pour ma piste ?"

Il a attendu que j'ai tourné les talons pour laisser tomber cette dernière phrase, laissant traîner sa voix jusqu'à ce que je m'immobilise. Je lui jette un regard hésitant et le vois m'agiter son post-it rose, toujours à demi allongé contre la portière.

"J'ai deux noms. Des lycéens que Shibata a alignés pour racket et fait envoyer devant les flics. Ils ont menacé sa fille. Ils pourraient avoir envie de s'essayer à la magie ?"

Lentement, il replie le papier entre deux doigts, sans me quitter des yeux. Le déplie. Le replie.

"Vouloir se débarrasser de cet enfoiré de prof, en douce. Se trouver un livre à la con avec une malédiction à reproduire et…"

Il passe le pouce le long de sa pomme d'Adam, lentement.

"Un viol, on peut se faire choper. Un sort, c'est impossible à tracer. Un truc de type qui a pas de couilles, hmmm ?"

"Faut pas avoir de couilles pour violer non plus, Jun." Je réplique du bout des lèvres.

"Ça aide un peu, quand même."

"Ça ne me fait pas rire."

"Ma théorie te plaît pas."

Mon regard va du portail de Shibata à Jun, qui ne cesse de jouer avec son post-it, du bout des doigts, le faisant légèrement glisser le long du moignon qui lui reste à la place de l'auriculaire. Il m'a décrit la douleur, une seule fois. Sans avoir besoin de parler. Il a suffi qu'il me le montre.

"Ou c'est parce que c'est la mienne ?"

Il me regarde céder, contemple, serein, ma belle assurance s'écouler comme du sable alors que je reviens vers lui.

"Pourquoi tu as fait ce cirque avec la famille ?"

"T'es un pur, Kondo. Tu le sais, ça ?"

D'une poussée paresseuse, il se redresse pour me faire face et se penche lentement sur moi, de ses deux ans, dix centimètres et quelques points de QI supplémentaires. En piétinant paisiblement ma distance personnelle, que je renonce à sauver.

"Tellement pur que t'es persuadé de déteindre sur le reste du monde. Tellement pur qu'il te viendrait jamais à l'idée que la famille puisse faire partie des coupables."

Il déplie lentement le post-it près de mes yeux.

"Et qu'on fait pas d'exception. D'après le GPS, le collège est à dix minutes à pieds. C'est moi qui pilote."

Je jette encore un regard vers la maison de Shibata et frissonne. Cette sensation... j'ai l'impression de l'avoir absorbée, qu'elle m'imprègne. L'impression d'être contaminé. Jun me colle une main sur l'épaule, presque un coup de poing.

"Ho. Redescends."

"Tu... tu n'as rien senti ? Quand tu m'as sorti de la chambre de Shibata, tu ne l'as pas sentie ? "

"Le sensoriel, c'est TON job, Kondo."

Et il me traîne derrière lui, le nez sur son GPS. Nous longeons un parc, et, au fur et à mesure que nous nous rapprochons, je sens une angoisse violente qui me serre les poumons, compresse tous mes organes, mes sens s'affole et ma nuque se raidit. Jun me jette un regard rapide par-dessus l’épaule.

"Quoi ?"

"C'est ici… Il y a quelque chose… "

Les bâtiments du collège se découpent dans le ciel à quelques mètres de nous et je ralentis, pris de nausée. Lorsque Jun me voit chanceler, il rempoche son téléphone, aux aguets.

"Tu ne sens… rien ?"

"Rien d'autre que toi qui tourne de l'œil."

C'est pas possible, je n’ai pas rêvé, la sensation est tellement glaçante que je ne l'ai pas imaginée… pourtant Jun ne semble pas incommodé.

"Ça vient du collège ?"

"Non…"

Mais c'est proche, suffisamment pour imprégner l'atmosphère, comme un nuage de poison. Je reprends ma marche, dépasse la grille du collège et accélère, comme hameçonné par cette chose, que je sens palpiter au cœur de la ville. Enjambant les buissons qui longent le parc, je le traverse pratiquement au pas de course, Jun sur les talons, et débouche sur l'immeuble de l'autre côté, une longue barre beige et blanche séparée de la voie rapide par des rangées d’arbre. Lorsque j'approche l'une des entrées, j'entends quelque chose crisser sous mon pied et baisse les yeux. Jun émet un sifflement dans mon dos.

Sur près de cent mètres devant l'immeuble, la végétation a tourné au gris, sèche et friable comme de la cendre, l'herbe sur laquelle je marche se réduit littéralement en poussière sous mon poids et la terre a viré au noir, spongieuse comme un organe malade.

"Un sort peut faire un truc pareil ?" Souffle Murakami.

"Il faut croire."

Je m'accroupis et effleure le sol, qui régurgite contre ma paume une eau grise et sale. Ici, l'aura est presque aussi forte que dans la chambre de Shibata. Je relève les yeux sur l'immeuble et compte mentalement le nombre d'habitations.

"Jun, tu peux vérifier les noms sur les sonnettes ?”

Il s’est accroupi à son tour et palpe le sol, intrigué, enfonce ses doigts dans l’herbe mourante. Pendant quelques secondes j’ai l’impression… que cette chose forme une aura autour de lui.

Comme si…

...il la buvait ?

Je cligne des yeux. Cette atmosphère me perturbe, je commence à avoir des hallucinations.

“Jun ?”

Il retire sa main, poisseuse, et l’essuie machinalement dans un mouchoir.

“J’y vais.”

“ Je vais essayer de purifier ça ou toute la végétation va y passer."

Et il me faudra pas trop de vingt-quatre heures pour me purifier ensuite… À peine ai-je sorti un fuda de mon sac qu'il s'embrase dans mes doigts et manque me les brûler au moment où je le lâche précipitamment.

Qu'est-ce que c'est que ce truc ?

Ce qui reste de mon fuda semble avalé par le cadavre des plantes et je recule lentement, hors de la zone, cherchant autour de moi ce qui peut concentrer une telle pourriture. Le sol a commencé à changer de couleur, lui aussi, les carreaux du trottoir virent au noir. Alors que je cherche, sonné, une vague plus puissante me submerge et je chancelle, les sens en alerte.

La source est là.

La source est à moins de quelques mètres de moi, son rayonnement me brûle, affole complètement mes défenses.

Elle approche. Lentement, je tourne la tête et la vois aussitôt : son aura incandescente de haine brute, de rage bouillonnante l’auréole, imbibe celle des lieux.

Elle n’a rien de spécial. Pas de magie. C’est une femme de vingt ou peut-être trente ans, son visage est calme, elle avance du pas régulier et assuré des gens qui parcourent un chemin familier. Humaine. Normale. Tout le monde et n’importe qui à la fois.

Elle s’immobilise, se sentant observée, la main dans son sac, son regard croise le mien une fraction de seconde, dérape, se fixe au loin et se durcit.

“Satoru… Vise ce qu’on a là-bas. ”

La voix de Jun ressemble à un écho, qui perce vaguement un silence étouffant. Lorsqu’il me pose sa main sur l’épaule, je tressaille violemment.

"Oh, ça va ? T'es blanc comme un cul de fujôshi. Mate un peu.”

Il est pratiquement obligé de me faire pivoter pour me montrer le groupe qui s'agglutine devant le distributeur de cigarettes, en face des immeubles : ils sont quatre, en uniforme.

“Deux lycéens, deux collégiens. Je te fous mon billet que ce sont eux qui ont menacé la fille de Shibata. On y va ?”

Je sens le regard de cette femme qui me traverse comme un aiguillon empoisonné… c’est eux qu’elle fixe : les types au distributeur, c’est à eux qu’elle projette une haine si viscérale qu’elle consume tout sur son passage. Réfléchir. Dans quelques secondes ils vont disparaître, dans leur appartement, au coin de la rue. Réfléchir.

Et prendre une décision con.

“Jun… tu pourrais…. leur dire… enfin… j’aimerais leur parler.”

“Quoi, t’as la trouille ?”

Oui. Mais pas d’eux.

“Ramène-les… S’il te plaît.”

Je me dégage et fais volte-face. Elle est en train de s’éloigner vers l’une des portes de l’immeuble et je la rattrape, jusqu’à poser ma main sur son bras. Le contact me donne la nausée.

“Excusez-moi… s’il vous plaît…”

Elle se fige et me jette un regard rapide, inquiet. Sous le calme apparent, je devine les remous d’une âme qui n’est pas aussi sereine qu’elle le montre.

“Pardon… Commission de sécurité de Tokyo, je souhaiterais… a… attendez…”

Précipitamment, je fouille ma sacoche pour attraper, froissée et pleine de traces de mains moites, mon autorisation, que je lui tends.

“Je… je suis dépêché par…”

“Lâchez-moi.”

Tous ses muscles sont tendus. Je suis trop stressé, je dégage une nervosité malsaine. Me calmer. Me calmer. J’inspire et la regarde dans les yeux.

“J’aimerais vous dire un mot. Ça ne sera pas long. Est-ce que le nom de Keisuke Shibata vous est familier ?”

“Lâchez-moi !”

“Je… vous lâcherai si vous me répondez.”

Dans mon dos, je perçois des éclats de voix, puis des bruits sourds, dont je ne préfère pas vérifier l’origine.

“Est-ce que vous connaissez Keisuke Shibata ?”

“NON ! Lâchez-moi !!!”

Je raffermis ma prise et tente de saisir ses émotions, de comprendre cette haine vorace, aveugle, qui s’insinue lentement dans ma peau, sous ma peau. C’est ténu… une sensation si infime, masquée sous les miennes, qu’il me faut plusieurs secondes pour reconnaître qu’elle ne m’appartient pas.

L’odeur du tabac.

Le crépitement d’une cigarette qu’on allume.

Une sensation amère.

Je croyais que tu devais arrêter

La cigarette qui se consume, lentement.

Une colère qu’on ravale.

J’ai diminué, tu sais.

Puis la douleur, dans la poitrine… le blanc de l’hôpital, des flashs successifs, des paroles lénifiantes que je n’entends pas vraiment, dont je ne reconnais pas les mots mais bien le ton… celui que prennent les vivants pour parler des mourants, leur manière de baisser la voix, comme pour ne pas donner l’alerte aux shinigami.

“LÂCHEZ-MOI !!!”

Elle me jette son sac au visage et je heurte Jun à l’instant où il revient vers moi, traînant un des lycéens derrière lui.

“Attendez !”

Elle n’écoute pas. Paniquée, elle compose le digicode de l’immeuble et s’y engouffre, sans même prendre le temps de ramasser son sac au sol. Jun, plus rapide, tente de la rattraper, mais se fait claquer la porte au nez.

“J’appelle la police !” Hurle-t-elle avant de se précipiter dans les escaliers.

“Et l’armée, pendant que t’y es. Même avec une ménagère, t’arrive à prendre des coups, viens plus me dire que t’aimes pas ça. ” Rétorque Jun, narquois, avant de poser négligemment le pied sur le dos du lycéen à terre : il a le visage tuméfié, l’œil fermé et son nez est à peine visible sous une espèce d’amalgame de sang et de bave.

“Tu l’as cogné !”

“Non, il est tombé. ”

“Je ne t’ai JAMAIS dit de le cogner !”

“Et j’ai jamais dit que je t’obéissais. Il a des choses intéressantes à nous dire, regarde un peu ce qu’il avait quand je me suis pointé.”

Triomphant, Jun me tend un petit rectangle de plastique brillant, que je lui arrache pratiquement. J’ai les mains qui tremblent, une colère froide me noue les tripes - est-ce seulement la mienne ou celle de cette femme ? J’examine ce qu’il a trouvé.

En me voyant tiquer, son sourire devient presque carnassier.

“La carte d’identité de Shibata ? Comment ont-ils…”

Jun saisit le lycéen par le col pour le forcer à se redresser sur les genoux.

“T’as entendu mon petit frère ? Comment vous avez eu ça ?”

“On… on… a dit aux autres de trouver du fric dans le sac du prof… y’en avait pas ! Ils ont juste ramené ça !” Geint le type.

“Et vous avez eu l’idée de vous en servir avec un peu de magie, c’est ça ?” Demande Jun, qui s’est accroupi pour être à sa hauteur et lui a glissé la main sur le crâne.

“N… non ! On a rien fait au prof !! Juré !! Juré !”

“Jure pas avec moi, ça porte malheur. ”

J’entends un déclic et, voyant l’éclat métallique dans la main de Jun, sens la panique me tordre l’estomac.

“Qu’est-ce… kami-sama, qu’est-ce que tu fais ??” Je demande, la voix blanche, tétanisé. Le type pleure de trouille en voyant le couteau, qui s’approche de son nez.

“J’essaie de savoir ce qu’ils ont utilisé sur Shibata. Et comme tu l’as rappelé, on manque de temps. Alors je coupe. Court.”

“On...a… rien… fait ! On a rien fait ! Juste pris sa carte !! Pour les cigarettes !” Gémit le lycéen, en me regardant, implorant “Je me fous pas de vous, c’est vrai ! On a juste acheté des clopes !”

Des cigarettes ?

Jun lui immobilise brusquement le visage, sur lequel son couteau glisse à peine mais entaille profondément la pommette, à moins d’un centimètre de l’œil.

“Et la fille de Shibata, tu lui as acheté une clope, aussi ? Ou tu faisais juste le plein pour fêter ta future tournante ?”

“Jun, arrête ! ARRÊTE !!”

Je lui saisis le poignet sans réfléchir et, lorsque je croise son regard, le relâche aussitôt. Il a la pupille minuscule, l’iris enflammée… Je déglutis.

“On n’a pas… on n’a pas besoin de faire ça. Quel rapport avec les cigarettes ?” Je m’enquiers “Pourquoi avoir utilisé la carte d’identité de Shibata ?”

“Dis-.... Dis-lui d’arrêter !”

“Jun, lâche-le.”

“Tu vas pas avaler ces conneries, Kondo ?”

“L… Lâche-le, s’il te plaît.”

Émettant un grognement dégoûté, Jun le jette au sol et s’écarte pour me laisser la place… sans ranger son couteau, qu’il garde bien en vue et promène nonchalamment sur le bout de ses doigts. Le lycéen essuie le sang qui lui coule le long de la joue et s'assoit au sol alors que je m’agenouille devant lui.

“C’est vous qui avez menacé la fille de Shibata Keisuke ?”

“La… la fille de Shibata, c’était juste pour lui foutre la trouille. Et la carte, c’était pour la photo. Le distributeur ici a un scanner, comme ça marchait, on l’a gardée. C’est tout !”

Il tremble. On n’a pas affaire à des voyous, en tout cas pas du calibre de Jun, vu la trouille qu’il vient de leur foutre. Les autres se sont volatilisés.

Et dans ma tête, tout s’embrouille : les lycéens, la carte, Shibata, la cigarette… et cette femme.

“Je ne comprends pas… de quel scanner tu parles ?”

“Les distributeurs de clope comme celui-ci ont un système de reconnaissance faciale, pour éviter que les gamins puissent en acheter. Ils utilisent une photo pour gruger, le plus pratique, c’est les photos d’identité.” Me répond Jun “Tu taxes la carte d’identité de ton vieux et la machine y voit que du feu. T’as plus qu’à revendre le surplus au lycée.”

“On s’est… On s’est dit que si quelqu’un nous chopait, on répondrait que c’est le prof qui nous l’a filée !”

“C’est ça. Et les flics auraient gobé. Ils sont pas tous aussi cons que mon petit frère, t’es au courant ?”

Pas besoin d’être onmyôji pour voir que le type en face dit la vérité : la peur le défigure plus que le coup de poing que Jun lui a mis, son regard, dilaté comme celui d’un animal fou de panique, ne quitte pas Murakami et suis chaque mouvement de ses doigts sur le couteau. Je me redresse et lui tends la main pour l’aider à se relever.

“C’est bon. Tu peux partir. Désolé pour… tout ça. Nous nous excusons. N’est-ce pas, Jun ?”

“S’il me suce, à la rigueur.” Ricane Murakami en adressant un petit clin d’œil au lycéen, qui ramasse son sac et pars plus vite que je n’aurais cru pour quelqu’un qui s’est fait passer à tabac. “T’es trop con, Satoru, ce type t’a bien baisé. C’est lui, notre coupable.”

“Non. Notre coupable est là.”

Je relève la tête vers les balcons de l’immeuble. Je devine sa présence, le rayonnement de sa haine. Son sac gît toujours devant l’entrée, abandonné, et je le ramasse, hésite, une main sur la boucle.

“On devrait pas rester là, elle va VRAIMENT appeler les flics, tu sais.”

“Nous sommes de la commission de sécurité. La police ne nous dira rien.”

“Tu crois pas sérieusement ce que tu dis, Kondo... “

Mes yeux remontent le long de la façade. Des cigarettes… la photo d’identité de Shibata, son nom, son existence contre un paquet de cigarettes… Du bout des doigts, je triture le sac sans oser l’ouvrir. Excédé, Jun me le prend des mains, arrache la boucle et vide son contenu à mes pieds, puis récupère le portefeuille, qu’il ouvre.

“Ce que tu peux être tarte, putain. Elle s’appelle Mariko Uematsu. Je te prends un rencard ou fouiller ses petites affaires te suffira pour te filer des sensations ? C’est quoi, le rapport ?”

“J’essaie de le comprendre, le rapport. Est-ce qu’il y a… quelque chose d’autre, dans son sac ? Une photo ? Elle a dit qu’elle ne connaissait pas Shibata…”

Jun balaie ses affaires du plat de la main, étale son intimité sans hésiter et je sens la honte m’écraser les épaules un peu plus à chaque fois qu’il prélève un objet et le balance négligemment de côté. Il y a des mouchoirs, un miroir des poche, des polycopiés de droit pliés proprement en deux... Mon œil est attiré par un papier chiffonné, qui ressemble à un flyer. Sur fond jaune se détachent des bulles bleues irisées et un slogan aux couleurs pastels annonce : “Besoin d’air ? Centre anti-tabac.”

Le papier est corné, marbré d’usure, comme si on l’avait froissé et défroissé, empoigné, même. Mon regard parcourt à nouveau le contenu du sac. Pas de cigarettes.

Restent celles achetées par ces types.

Avec la complicité involontaire de Shibata.

La complicité… et sa photo.

Je me relève, prospectus en main et m’approche des sonnettes, avant de presser celle d’Uematsu. Pas de réponse. J’insiste et enfin, une voix hésitante me répond.

“C’est la police ?”

“Ne coupez pas. Écoutez-moi, je vous en prie.”

“FICHEZ LE CAMP !!!”

“Quelqu’un va mourir, Mariko-san ! Je vous en prie ! Votre colère va tuer quelqu’un ! Je… je suis exorciste, je parle… aux morts. Quelqu’un est mort, près de vous… n’est-ce pas ? C’est pour ça ? Votre colère ? Vous les voyez acheter des cigarettes et votre colère devient destructrice. Elle...elle vous ronge de l’intérieur.”

Ma voix est sourde, je la reconnais à peine, pourtant je parle sans hésitation, déroulant ma pensée alors que je comprends progressivement les sensations que Mariko m’a transmis lorsque je l’ai touchée. Dans l’interphone, le silence a succédé à ses cris. J’inspire.

“Si quelqu’un est mort, Mariko-san… je peux vous aider. Je veux vous aider. Il faut que vous vouliez aussi. Ou votre colère va tuer quelqu’un… peut-être même vous.”

Le stress a achevé d’assécher ce qui me restait de salive. Toujours pas de réponse.

“Je veux vous aider.”

Puis, j’entends le vrombissement de la porte d’entrée qui se déverrouille. Derrière moi, Jun a ramassé le contenu du sac, qu’il me tend.

“Tu m’as tiré une larme.”

“Reste là. Et si la police arrive…”

“Ouais, ouais, je m’en occupe.”

“Pas de violence, ok ?”

“Je serais tellement lèche-cul que même toi tu pourras pas rivaliser, promis.”

J’entre dans l’immeuble et la bouffée de mal me prend aux tripes alors que je monte les étages.

***

Mariko a soigneusement examiné mon autorisation avant de me laisser entrer. Son appartement est plongé dans la semi-pénombre, à peine éclairée par la lumière du balcon, il y flotte une odeur de détergent, comme si quelqu’un avait tout lavé jusqu’aux moindres recoins.

Lavé de quoi, de qui ?

“Assieds-toi. Tu es un peu jeune pour être exorciste.”

“Appelez la commission de sécurité si vous ne me croyez pas.”

“Tu m’as fait peur, en bas.”

Honteux, je lui tends son sac.

“Je suis désolé. J’ai dû, heu, j’ai dû fouiller dedans pour trouver votre nom.”

“Toi ou le petit voyou qui te suivait ?”

Elle s’installe sur le fauteuil en face de moi, le visage sévère.

“Tu es un peu jeune et tu as d’étranges fréquentations. Ce garçon s’est précipité sur moi et a même essayé de m’empêcher de refermer la porte. C’est ton chef ?”

Je me rembrunis et un léger sourire lui trouble le visage.

“Apparemment non.”

Ici, dans son appartement, elle est bien plus maîtresse de ses nerfs, je ne reconnais plus rien de la femme angoissée, au bord de la crise de panique, que j’ai alpaguée en bas. Elle a retrouvé ses moyens de manière impressionnante. Je pose sur la table entre nous la carte d’identité de Shibata.

“Est-ce que vous connaissez cet homme ?”

“Non.”

“Il travaille au collège, derrière le parc. Des élèves lui ont volé sa carte d’identité pour s’acheter des cigarettes.”

Le regard de Mariko retrouve cette malfaisance glaçante à mes derniers mots. Je détends lentement mes doigts, comme pour retrouver prise sur le calme relatif que nous sommes arrivés à retrouver, elle comme moi.

“Vous connaissez ces élèves.”

“Je les vois tous les soirs acheter ces saloperies.”

“Il y avait ce prospectus, dans votre sac.”

Je déplie le flyer devant elle.

“À qui était-il destiné ?”

“À mon père. Il est mort le mois dernier.”

Quoique sa voix n’ait pas tremblé, j’ai deviné sa gorge qui s’étrécit sur les syllabes, inexorablement. Ne sachant où les mettre, je joins les mains pour essayer de me donner une contenance, retrace dans mon esprit la manière qu’a Kaemon de se poser devant un client. Épaules droites. Regard direct. Mains jointes inclinées contre la poitrine.

“Je suis désolé.”

“Il fumait depuis ses vingt ans, ça devait arriver.”

Je croyais que tu devais arrêter

Mariko tend le bras pour saisir un cadre photo sur l’étagère qui surplombe le fauteuil, au milieu de piles de livres. Sur le papier glacé, un homme sourit, cigarette à la main.

“Il y a eu plusieurs alertes mais il n’a jamais arrêté. Ma mère et moi l’avons envoyé plusieurs fois en clinique de désintoxication, il les a toutes quittées les unes après les autres. Je n’ai probablement pas assez insisté.” Ajoute-t-elle, plus froidement.

“Ce ne sont pas les mots que vous pensez.”

Ce qui gronde en elle se débat, se heurte à la barrière qu’elle refuse de lever. Piquée, elle me dévisage.

“Je te demande pardon ?”

“Pourquoi ne laissez-vous pas sortir votre colère ? Elle vous fait du mal.”

Du doigt je pointe la carte d’identité de Shibata, dont le seul contact m’électrise.

“Et vous en faites autour du vous. Cet homme, vous ne le connaissez pas… mais tout ce que vous avez enfoui rejaillit sur lui. Vous parvenez à l’atteindre, au travers de sa photo et de son nom.”

“C’est absurde. Et je suis en colère.”

“Non. Vous la ravalez. Parce qu’il n’est plus là pour l’entendre et vous croyez que personne d’autre que lui ne doit l’entendre. Je peux ramener son esprit, quelques minutes.”

Tout en parlant, je sors mon mala, mes fuda, que je dispose sur la table, guettant une autre vague d’agressivité émanant d’elle. Mais parler de son père semble la désemparer.

“Tu n’es pas sérieux…”

“Ça ne vous coûte rien de me croire, je ne suis pas venu ici pour l’argent.”

Garder la voix égale, sûre, posée. Les onmyôji sont des confidents.

“Je suis venu pour vous aider.”

Pour vous sauver.

Elle ne me regarde pas vraiment, les yeux dans le vague, parfois sur la photo, parfois le prospectus. Ses mains se sont imperceptiblement serrées.

“Essayons ? J’ai… votre permission ?”

Sans me répondre réellement, elle incline légèrement la tête. Je passe mon mala et dispose l’encens et l’eau sur la table basse avant de m’installer en seiza devant. Officier dans cette ambiance délétère, pour mon premier travail seul… je préfèrerais que Jun soit avec moi. Mais il aurait fait peur à la cliente. Et j’ai besoin qu’il assure mes arrières.

Tu es seul.

Foire pas, hein.

Foire pas comme la dernière fois.

Je muselle cette petite voix désagréable et presse mes mains l’une contre l’autre.

“Je vais vous demander de fermer les yeux et d’être… le plus calme possible. Calquez… votre respiration sur la mienne. D’accord ?”

“D’accord.”

Nous inspirons ensemble, expirons au même rythme, puis recommençons. Lentement, mon esprit cherche des bribes, un lien, quelque chose qui rattache encore l’âme du père à cet appartement.

“Comment s’appelait votre père ?”

“Masahito.”

“Très bien.”

Je détends les muscles de mes épaules, fais de mon corps un simple obstacle sur la route des émotions, des souvenirs, des auras, me plonge dans leur écheveau. Je vois celui, inextricable de la rage de Mariko et ses émanations nocives, effleure quelques secondes celui de Jun, resté en bas. J’y perçois le nœud de l’inquiétude, bien dissimulé. Et enfin, je capte quelque chose : une aura presque éteinte, la marque d’un mort.

Masahito ?

Un goût de tabac monte dans ma bouche et tout mon corps est envahi d’un froid intense, alors que je rouvre les yeux et que ma voix se déforme, éraillée.

“Mariko ? Nous sommes rentrés ? Je me suis endormi.”

Face à moi, très droite dans son fauteuil, Mariko est prise d’un frisson et ouvre les yeux à son tour pour croiser mon regard. Ou plutôt celui de son père, qui voile le mien.

Les vivants savent, peu importe leur scepticisme, ils savent quand ils voient leurs disparus et les reconnaissent presque instantanément. C’est d’autant plus facile avec des esprits encore en proie au deuil.

Mariko pleure.

Pas à gros sanglots bruyants, mais en larmes silencieuses qui s’écoulent presque paresseusement. Je me cramponne à mon sort, il ne faut pas que ça me désarçonne, je dois me fermer aux émotions extérieures.

“Qu’est-ce que tu as ? J’ai seulement dormi.”

“Non, papa, tu es mort.”

Sa voix est étrangement calme. Mais j’ai besoin qu’elle perde ce calme, qu’elle abandonne sa façade.

“Tu es mort à l’hôpital, papa.”

“Ho ? Hé bien… c’est dans l’ordre des choses, je suppose.”

“Tu es mort sans qu’on puisse te dire au revoir.”

“Ha… ta mère doit être très mal. Tu prends bien soin d’elle ?”

Le visage de Mariko se crispe.

“Tu n’as pas arrêté.”

Sa voix est entrecoupée de minuscules inspirations, de sanglots qu’elle ravale. Sur la table, la carte d’identité de Shibata semble presque grésiller.

Qu’est-ce que je dois faire ?

Pousser à l’explosion ?

“Arrêté quoi ?”

La sérénité de Masahito m’empêche de reprendre le contrôle, je suis trop hésitant, trop concentré à maintenir le lien pour pouvoir prendre la parole à sa place. Mariko s’est brusquement relevée de son fauteuil.

“Arrêté de fumer cette MERDE !”

“Nous en avons déjà parlé, Mariko…”

“Non. NON !! NON !!!! TU parlais !! Toi, tu parlais !!! Tu parlais et on pouvait juste te regarder mourir !!”

Enfin, les larmes éclatent, les vraies, celles qui vident la colère et la haine. Mariko est agitée de frissons mais sa voix explose dans le silence saturé d’auras lourdes de l’appartement.

“Tu ne t’en es JAMAIS soucié, JAMAIS, tu n’as jamais écouté et nous, nous on te regardait mourir ! Tu continuais à dire que c’était pour t’emmerder !! Jusqu’au bout !!! Mais tu étais en train de mourir…. Et tu continuais, TU CONTINUAIS !!!!! Tu t’empoisonnais !!! Et avec toi, moi, maman !!! TU ENTENDS !!! Tu t’en foutais, tu t’en foutais !!!”

Les sanglots hachent sa voix mais la rage, trop longtemps contenue, la garde claire, féroce. Masahito reste interloqué, contemplant sa fille qui fond en larmes devant lui, sans doute pour la première fois depuis des années.

“Mariko… c’est pas… enfin…”

“TAIS-TOI !!! Pour une fois, TAIS-TOI !!! LAISSE-MOI PARLER !!!! J’aurais dû t’arracher ces saloperies, j’aurais dû te raccompagner DE FORCE à la clinique ! Maman avait plus le courage, c’était MOI qui aurait dû l’avoir !!! Au lieu de ça, je t’ai laissé mourir, je t’ai écouté t’étouffer sans RIEN faire. ET TU N’AS RIEN FAIT NON PLUS !!!

Elle tombe à genoux et pleure. Sous elle, la moquette semble noircir, son ombre l’imprègne.

Le mal. Il me prend à la gorge, me suffoque.

“J... J’en avais besoin. Je suis désolé, Mariko… tu… tu as fait comme il fallait. J’en avais besoin.”

La voix de Masahito hésite, bute sur ses mots. Il est aussi hagard que sa fille. Elle relève la tête, serre les dents comme sous l’effet d’une douleur intense.

“Je suis désolé, Mariko-chan. Je m’en foutais pas… c’était juste… que j’en avais besoin. Quand ta mère ou toi… vous me disiez d’arrêter, je pensais que vous vous faisiez du mal pour rien.”

“Pour RIEN ?!”

“Je suis têtu, tu le sais très bien. Et tu es comme moi. Toujours là pour m’engueuler quand il fallait, c’est un peu… dans l’ordre des choses, non ?”

Je n’ai plus le temps. Mon corps est trop froid, les vagues d’émotion trop fortes, je sens Masahito m’échapper et mes forces diminuer drastiquement. Si je persiste, je risque le coma, c’est ma première “vraie” possession.

“Papa… tu me manques.”

Je lâche prise. Tout mon organisme est pris d’un soubresaut, une violente pulsation de mon cœur éjecte l’esprit mort et me laisse tremblant, groggy, les membres engourdis alors que je m’avachis, hors d’haleine, sur la table près de Mariko, qui pleure, courbée. Ma main cherche la sienne, hésitante.

“Vous lui manquez aussi. Pardon… je… ne tenais plus.”

Son aura se purifie lentement, les relents néfastes se volatilisent alors qu’elle serre mes doigts dans les siens.

Tu ne dois pas trop te rapprocher des clients, Satoru.

Je lui laisse le temps de tout évacuer : stress, colère, chagrin. Ça prendra des mois pour guérir mais je ne ressens plus cette toxicité qui se dégage d’elle.

Ne jamais te rapprocher. C’est une erreur de débutant.

Finalement, je relâche sa main et essaie de me relever mais mes muscles pèsent une tonne. À quelques mètres de moi, la carte d’identité de Shibata a cessé d’émettre ses ondes nocives. Lorsque je la saisis, je ne sens plus sous mes doigts qu’un plastique vide, parfaitement neutre. Je laisse Mariko se remettre et me précipite - autant que mes jambes me le permettent - vers la porte-fenêtre que j’ouvre, pour me mettre au balcon. Jun, en contrebas, discute âprement avec deux flics. J’inspire et rassemble ce qui me reste de courage pour les interpeller :

“Commission de sécurité de Tokyo ! Nous sommes de la commission de sécurité ! !!”

Les trois têtes se lèvent de concert. Je dois avoir l’air de tout sauf d’un agent de sécurité, le visage défait, les mains tremblantes, épuisé et chancelant. Les flics échangent quelques mots, l’air sceptique et m’ordonnent de descendre.

“Vous ne comprenez pas…”

“Il sont avec moi !”

La voix de Mariko couvre la mienne. Elle m’a rejoint sur le balcon, auquel elle se cramponne pour se tenir debout, son visage est encore bouffi de larmes mais elle parle, assurée, le ton clair et maîtrisé.

“Je leur ai demandé de venir !”

Jun lève les mains en signe d’incompréhension et je lui fais signe.

“T’occupe ! Appelle chez Shibata ! Demande s’il y a du mieux !! Tu m’entends ??”

Il s’exécute sans discuter et je reste penché, le souffle court, pour essayer d’entendre ce qu’il dit au combiné ou de capter l’expression de son visage, qu’il garde obstinément baissé en parlant. Mariko va ouvrir aux deux policiers, j’écoute à peine ce qu’elle leur dit, suspendu au verdict. Finalement, Jun raccroche et lève à nouveau la tête vers moi.

Je déglutis, le stress me bouillonne dans le thorax.

Jun a levé la main dans ma direction.

Puis il écarte l’index et le majeur en V.

***

De cette affaire, je me souviens surtout du découragement qui m’a pris sur le chemin du retour.

Qu’un travail de deuil mal achevé puisse causer un tel chaos, une telle malfaisance, me terrifiait. Qu’une simple carte d’identité puisse devenir un vecteur - parce qu’elle porte votre nom et votre visage - et vous tuer me dépassait. J’ai entendu le mot “Malveillance” de la bouche de Kaemon le soir même.

Elle est partagée par les morts et les vivants, les humains, les yôkai, les animaux.

Elle n’est pas le fait que de nuisibles, non plus, et avec le recul je me dis que c’est sûrement le pire : nous la nourrissons tous. Et lorsqu’elle atteint son intensité maximale, elle tue et consume tout sur son passage.

Est-ce qu’on peut trouver meilleure définition du mal que celui qu’on cultive et alimente en nous ?

Est-ce qu’on peut trouver pire définition du mal que celui qui naît chez les gens “biens” ?

Mariko n’a pas complètement fait son deuil mais a terminé ses études de droit. Aujourd’hui, à la tête du département de police de Tokyo, elle me passe les menottes chaque fois que je fais le con.

Shibata s’est remis, pas complètement lui non plus - certaines blessures ne guérissent pas - mais suffisamment pour ne plus faire de cauchemars.

Je suis devenu un onmyôji aguerri - pas complètement, moi non plus - et j’ai survécu à la Malveillance.

Jun a basculé.

Complètement.

Quelque chose est mort depuis un moment, emporté par des pensées néfastes et des pulsions morbides. Il baigne dans une malveillance constante, qu’il absorbe.

Je n’arrive pas à faire le deuil.

De toutes les âmes que j’ai pu croiser, il est la première à m’avoir permis de vider ma propre malveillance, en hurlant à plus de deux cents kilomètres heures le long d’une mer d’argent en fusion.

Difficile d’admettre, quand on est du bon côté, que le mal puisse avoir les siens. Qu’il existe des indispensables toxiques.

 

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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 14:37

 

J'étais partagé sur l'introduction de ce post.

"Guuuuuuuuuuuuh" ne me semblait pas mal,  intense et viscéral, reflétant le désarroi de l'humain face à l'immensité de l'univers qui l'entoure et de la difficulté d'être en osmose avec le bruit, les odeurs, le mouvements et le tarif des stands de bouffe.

Mais "Raaaaaaaaaaaaaeuuuuuuuh" avait un côté plus vrai, plus guttural et primitif et traduisait assez mon état d'esprit à l'issue de ces quatre jours.

Je parle bien sûr des quatre jours au festival de la contrefaçon et de la sodomie consumériste nippone de l'animation et de la culture japonaise.

Comme les autres années, dire que c'était tuant relève de l'euphémisme. Ridicule.

Mais comme les autres années, vous avez été des bisounours. Vous me fileriez des complexes, à moi et mon cynisme.

Merci donc à Spadie (d'entretenir mon ego de petit prince en me nourrissant et il faut voir comment, j'ai renoncé bien vite au stand des onigiris), à Circée, à Christine, à Valérie, à Neko (qui n'était pas là et a envoyé une esclave, c'est du propre...), à Ariane, à Teut et à tous ceusses et ceux que j'oublie de citer, pris entre deux vagues (Soyez honnêtes : vous calculez votre coup pour arriver à plusieurs, hein ? Vous avez remarqué que je me noie dans un atome d'eau ?). Vous êtes adorables et j'avais pas mal besoin de cette petite injection de motivation - et de sucre - que vous me donnez à chaque convention. J'espère que les acquéreurs du dernier tome apprécieront son contenu et ses chapitres bonus avec des vrais morceaux de renard dedans !

Et en parlant du dernier tome...

 

Il est désormais disponible en vente en ligne.

 

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C'est tout pour aujourd'hui, j'ai une centaine d'heure de sommeil à rattraper, je rends la parole à Satoru pour les prochains post !

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4 juillet 2016 1 04 /07 /juillet /2016 17:03

 

“Dans le cadre de l’ouverture des droits aux individus non-humains, le gouvernement a tenu à offrir - dans un souci d’équité - une permanence juridique à ces concitoyens afin de gérer aux mieux les éventuelles tensions inter-races. Cette permanence sera assurée ponctuellement par l’agent gouvernemental détaché à la diplomatie yôkai”

Pardon.

En vieillissant, je deviens un vrai fonctionnaire. Je traduis :

Puisqu’il est dans l’air du temps d’inclure les yôkai parmi nous et qu’on flippe de voir une recrudescence d’anthropophagie à l’approche des futures élections, ouvrons un bureau des pleurs pour toutes les bestioles qui rôdent à Tokyo et collons-y celui qui est à l’origine de cette idée brillante de rapprochement. Au moins, là-bas, il ne casse rien, ni le mobilier ni les couilles de personne.

Pourquoi est-ce que j’ai dit oui ?

J’étais pourtant à jeun - je le suis depuis presque un an - je n’ai pas perdu de pari avec Shiyun et je ne suis pas davantage payé pour rester assis dans une salle de mairie à écouter les yôkai, trop heureux de pouvoir m’engueuler en toute légalité. J’imagine que les autorités les ont laissés prendre le relais avant de se payer une extinction de voix. Deux fois par semaine, je cesse donc de taper sur les esprits pour aller jouer les assistantes socio-paranormales. Je vous passe les problèmes de voisinage - à base de déshumidificateur dans une copropriété abritant un kappa ou de l’exhibitionnisme des tanuki qui se sont récriés que nous ne faisions pas de slips à leur taille - pour me concentrer sur un sujet tout particulier rencontré récemment.

Et fait beaucoup plus intéressant, pendant la visite du directeur de la commission de sécurité venu m’apporter ses félicitations pour la mise en place du projet.

Il a pas été déçu.

Ce n’est pas un yôkai que j’ai reçu ce matin mais une délégation complète nous menaçant d’une grève généralisée après un incident survenu à Hokkaido

Et si vous ne voyez pas le rapport, rassurez-vous : au début, moi non plus.

***

La permanence avait lieu dans une salle - insonorisée, munie de deux issues de secours, de vitres renforcées et d’un système d’alarme haut de gamme - de la mairie de Tokyo. Afin d’éviter de malencontreux démembrement, l’entrée pour les yôkai était séparée de celle des humains et nous avions embauché un agent d’accueil oni.

Charmant garçon, d’ailleurs, qui au début de son contrat m’avait ramené un kitsune la gueule en bouillie en me demandant quoi en faire. J’avais bien objecté qu’on parle moins bien avec une fracture du crâne mais me suis vu rétorquer que “Il était un peu agressif alors j’ai appliqué la procédure de sécurité. Je le jette où ?”. Notons tout de même que notre portier fait des efforts : il l’a balancé aux recyclables. Mais il m’aura fallu une après-midi de “sensibilisation” pour bien imprimer dans son neurone esseulé que tout le monde devait arriver en haut en vie.

Lorsque le directeur de la commission est arrivé à l’improviste, il a donc eu l’agréable surprise de se faire grogner dessus par un géant de deux mètres munis de quatre bras, comme quoi “les humains c’est pas là, faut pas rester ou j’vais devoir vous rediriger.” Je suis arrivé au moment où le oni avait attrapé le premier adjoint de la commission par le pied avec la ferme intention de le “rediriger”, donc, probablement en le lançant dans le couloir.

“Vous avez méchamment du bol que je sois pas en retard pour une fois.” Je précise au président, une fois installé dans la salle de permanence, où Tsuyu, toute en queues, décolleté et sourires de carnivores a servi à la commission un “remontant” que je leur ai conseillé de couper avec de l’eau.

“Pour une fois, en effet.”

“Ça fait maintenant plus de cinq ans que nous travaillons ensemble, vous avez abandonné l’idée de m’emmerder sur mes inquantifiables retards ? Rah, vous me faites de la peine, là.”

Il secoue la tête.

“Vous m’en voyez navré, Kondo-sama. Mais nous avons cru comprendre que la population yôkai n’avait rien à vous envier sur la question de la ponctualité, aussi la situation s’équilibre-t-elle parfaitement.”

“Ça se défend. Désolé pour l’accueil. C’est un garçon un peu vif - sauf d’esprit - mais il bosse bien. Pas un fauteur de trouble qui passe.”

“Nous n’en doutons pas une seconde.” Sue le premier conseiller, qui a vidé son verre d’une traite et tire à présent sur le rouge. Tsuyu minaude devant lui. Dans dix minutes elle est sur ses genoux et après la séance, elle pourra se le noter sur son carnet de scores. Tout le monde sera content, surtout le love hotel deux pâtés de maison plus loin. J’ai juste besoin de m’assurer qu’elle n’emporte pas d’autres souvenirs que sa montre ou son portable.

“Bien, messieurs, si vous êtes remis de vos émotions, nous pouvons commencer ? Tsuyu, ça vous embêterait de ranger vos arguments et d’aller ouvrir la porte des fauves ?”

Laissant le conseiller à sa cuisson - m’est avis qu’il sera à point sous peu - elle se dirige vers les portes et se fend d’un roucoulant “personne suivante, s’il vous plaît” qui semble impressionner le président.

“Cette jeune…”

“ … renarde. Et moins jeune que vous, sans doute.”

“Oui, hem. Est-ce vous qui l’avez formée ?”

“Singer notre ridicule protocole ne demande pas de formation - surtout venant de moi qui aie jamais été foutu de le suivre. Merci, Tsuyu.”

Ravie de son petit numéro, elle retourne à son travail de drague, laissant la double porte ouverte. Le bâtiment se met alors à trembler et un bordel sonore sans nom explose au bout du couloir, probablement à la sortie de l’ascenseur, au point que je me lève et que deux membres de la commission de sécurité jettent des regards inquiets vers les issues de secours, qui doivent leur sembler très loin, tout à coup. Ça hurle. Ça jure. Et ça grince des “SILENCE ! On y est presque !”. Le président - poker face de sortie - me demande, pince-sans rire.

“C’est toujours aussi… vif ?”

“Non. Où j’y suis pour quelque chose quand c’est le cas. Restez derrière moi.”

Me voyant sortir mes fuda, le président se lève à son tour.

“C’est votre réponse ? L’agressivité ? Nous assurons l’écoute, pas la répression ici !” “Vous me direz comment vous comptez écouter avec la trompe d’eustache marquetée dans le cervelet. Restez en arrière.”

La mairie vibre et un troupeau - au bas mot une vingtaine- de yôkai de toutes les espèces déboule par la porte dans une explosion de couleurs, d’organes et de bruits inidentifiables : le desigual de l’horreur. Des flaques se forment sur le sol, d’où émergent les mains palmées de kappa, qui s’extraient en caquetant, pour certains à moins de quelques centimètres de la commission. Une imposante baba, surplombant la masse hurlante, nous toise, sa chevelure poivre et sel emmêlée dans les branches d’un pin qui semble prendre racine directement dans son crâne, deux merdeux kitsune - fraîchement dressés sur leur pattes arrière si j’en juge leur équilibre plutôt précaire - se disputent ce qui ressemble - ressemblait - à un portefeuille et un tengu lutte pour fourrer ses ailes dans une veste de costard trop petite en croassant d’agacement. Je vois des pancartes brandies par des griffes/palmes/membres biscornus frappés de slogans incompréhensibles, qu’ils ont très probablement recopiés sans y bitter quoi que ce soit. Et ça gueule, ça gueule à se faire des scoubidous avec les cordes vocales. À filer des complexes à une meute de yaoistes.

“Kondo ! Il faut évacuer !” Me lance le président qui - incroyable - exprime une émotion. La trouille, je dirais, bien pisseuse. Et sur ce coup, je prendrais pas le plaisir de me foutre de lui. J’avance devant la masse et me racle la gorge.

“Vos gueules !!! Silence !!! Je veux parler à votre… représentant ! Ou qui que ce soit ! VOS GUEULES, j’ai dit !”

Ils n’en ont strictement de chez strictement rien à foutre. Je crois qu’ils ne m’ont même pas vu, un akaname - ardemment piétiné par un kappa survolté - me jette une œillade misérable et tente de parler. Pourvu que ce soit pas le leader. Les membres de la commission de sécurité ont commencé à se masser vers les issues de secours et Tsuyu se marre tout en s’assurant que sa cible n’est pas en train de se tirer par la porte de derrière.

Bien, bien…

Je balance un fuda à terre et puise dans la rogne que je sens monter en moi comme un niveau d’eau bouillante, la déversant dans l’air, que je sature de magie. Mon fuda paraît gonfler, se dilate jusqu’à former une silhouette massive, munie d’interminable bras maigres et griffus et d’une gueule longue, difforme, qui lui tient pratiquement lieu de corps. Elle oscille, se redresse en même temps que moi, imitant mon lent mouvement d’inspiration.

“VOS GUEULES !!!!!!!!!!”

Le souffle du hurlement ébranle toute la pièce, écroule partiellement la pile grognante et caquetante de yôkai et fissure même deux fenêtres. La baba a dégringolé de son piédestal et l’akaname s’est téléporté aussi vite que sa trouille le lui permettait sur une des armoires qui bordent le fond de la pièce. Les deux kitsune, eux, en ont lâché le portefeuille. L’un d’eux fait une tentative d’ouvrir sa gueule et mon shiki le chope aussi sec par la peau du cul, réduisant sa liberté d’expression à un couinement merdeux. Les membres de la commission se sont tassés au fond de la pièce, seul le président s’approche et me fait un signe discret.

“Je… hem… je pense qu’ils ont compris, Kondo-sama.”

“Les yôkai ou vos collègues ?”

“Si vous pouviez…”

“Oui, oui.”

Le shiki relâche le kitsune et se replie sur lui-même dans un long filée de fumée blanche, que j’inspire profondément et qui voile mon regard une seconde. Je ramasse le fuda avec un sourire.

“J’adore ce truc. Dire que mes ancêtres ont jamais eu l’idée d’utiliser les shiki comme porte-voix. C’est qui le leader de tout ce beau monde ?” Je m’enquiers auprès de la troupe, figée dans une position “radeau de la méduse” du plus bel effet.

“On… on l’a perdu.”

“Perdu ?!”

Je fais un geste d’apaisement en direction du président, qui a haussé son second sourcil, signe d’une très, TRÈS intense perplexité.

“Vous perdez jamais vos clés, vous ? À quoi il ressemble, votre espèce de responsable ?”

Une soudaine odeur de plâtre me monte au nez et un craquement, de plus en plus proche se précise, comme si quelque chose courrait sur les murs autour de nous. L’enduit face à nous éclate, révélant un œil rouge qui nous fixe, puis un second, suivi, un peu plus bas d’un museau exhibant de longs crocs, puis de pattes griffues, se déployant au travers de la couche de peinture. Ce qui ressemble à de longues oreilles tombantes percent le béton, encadrant une gueule d’animal aux petits yeux rouges mi-clos mais vifs. Un troisième, vertical s’ouvre entre les deux premiers et se darde sur moi. Les babines se retroussent et les griffes s’agitent. Il me sourit.

“Satoru-sama !”

“Ganko-san…”

“Je suis désolé. Trompé d’étage.”

“Ça arrive.”

“Mal lu. Vraiment navré.”

“Je comprends.”

Je tends la main pour serrer les petits doigts griffus.

“Vos collègues et moi venions à peine de commencer. N’est-ce pas ?”

Grondement réprobateur côté radeau mais pas un n’ose protester. Ganko se déplace - en finissant de fissurer l’enduit sur tout le pan de mur - pour se positionner en face de la table où les membres de la commission regardent, silencieux - résignés ? - un mur en béton leur adresser les salutations d’usage.

“Ganko-san est un nurikabe - un yôkai de mur comme vous pouvez le constater - et c’est un représentant du Kyôsaibansho, le tribunal yôkai.”

“Membre. J’ai été promu.” Me corrige-t-il en faisant légèrement craquer sa peinture pour effectuer ce que j’interprète comme un mouvement de tête.

“Les yôkai ont un… tribunal ?” S’étonne le président.

“Tout à fait. Ils m’y invitent, parfois. Je suis celui qui y fout le moins le bordel, d’ailleurs. Vous confirmez, Ganko-san ?”

“Tout à fait.”

Voyant que la situation semble à peu près sous contrôle, chacun reprend ses positions, nous sur les chaises, les yôkai empilés devant la table, laissant à Ganko un espace qui lui permette de nous regarder.

Le président se racle la gorge avant de prendre la parole avec un sourire légèrement nerveux mais tout ce qu’il y a de protocolaire :

“Bien… en tant que Président de la commission de sécurité, je suis heureux de vous recevoir ici. Sachez que nous sommes à l’écoute et que Kondo-sama ici présent se fera un devoir de répondre à vos légitimes… interrogations.”

“Et de pas taper trop fort.”

“Kondo…”

“Ah oui, pardon. De gérer les récriminations avec savoir-faire et doigté. Doigté, surtout.”

L’œil au centre du front de Ganko cligne et ses babines se relèvent pour dévoiler de longs crocs jaunâtres et une langue blanche. Mon humour fait marrer le placo, je suis un homme comblé…

“La séance est ouverte.”

Il n’a pas terminé sa phrase que ça se remet aussitôt à gueuler . Les yôkai ont très bien compris notre mode de fonctionnement : mettre le bordel une fois qu’ils ont le feu vert exclusivement.

“C’est un SCANDALE !!!!!” Mugit la baba, bientôt reprise en cœur par le couple de kitsune qui semblent branchés sur secteur tant ils sont nerveux :

“OUI !!! UN SCANDALE !!!!”

“Mais pas aussi scandaleux que ce qui va arriver si vous ne cessez pas IMMÉDIATEMENT de gueuler.” Je préviens, toujours tout sourire. Ganko toussote et le plafond se met à trembler au-dessus des yôkai.

“Ils font référence aux évènements d’Hokkaido. Nous sommes un peu nerveux, voyez, cet incident, la semaine dernière a mis tout le monde sur les dents.”

“Littéralement, il semblerait.” Me souffle le président.

“Faites pas de l’humour, vous, vous allez me faire une réaction allergique. L’incident ?”

Les kappa se sont mis à buller, tout en essayant de violenter une fontaine à eau, probablement en espérant la renverser. Disons que ce n’est pas VRAIMENT de l’agitation ou je n’en sors pas.

“Le gamin que ses parents ont abandonné près du volcan !” brame la baba.

Je jette un coup d’œil au président, qui soupire : “Vous ne lisez pas les journaux ? Les parents ont abandonné le petit au pied du volcan et lorsqu’ils sont revenus, plus personne… les équipes ont mis six jours à le retrouver, sain et sauf.”

“Et hormis le fait qu’ils soient retournés le chercher, qu’est-ce que je suis supposé trouver surprenant là-dedans ?”

Et surtout, quel foutu rapport avec cette meute de yôkai indigné ? Je sens poindre le cheminement débile, la conclusion absurde… Tsuyu, me voyant me masser les tempes, pose deux aspirines devant moi en me précisant que Shinkin me les a mise dans le sac. Trop aimable.

“Et donc… en quoi notre gestion des gamins casse-couille est un problème pour le Kyôsaibansho ?” Je m’enquiers. “Il a des suggestions en matière d’éducation, peut-être ?”

“Justement. Zazuna-san, s’il vous plaît…”

La baba tire de son pin ce qui ressemble à un rouleau de papier taché et approche en trottinant de la table pour me le tendre, chassant une araignée paisiblement endormie à l’intérieur.

“Voici nos revendications.”

“Vos…”

Ils apprennent vite, ces cons. Jusque-là, seule une poignée d’allumés comme Gekkô avaient saisi tout le bénéfice de jouer selon nos règles mais visiblement, ils n’en ont plus l’exclusivité. Je déroule le papier, couverts de signatures et de traces de griffures. Quelqu’un en a méchamment chié pour rédiger ce truc.

“Un programme de… nutrition encadrée ? Dans les écoles humaines ?” Lit le président par-dessus mon épaule.

“Absolument. Nous pouvons aider et même apporter des fonds, si c’est nécessaire.” Ajoute Ganko, dont la totale obséquiosité m’intrigue presque plus que cette revendication perchée.

“Zazuna-san travaille dans vos universités, en nutrition, et serait plus que ravie de proposer des idées.” Ajoute-t-il en désignant la baba, qui tente d’attraper l’araignée somnolente, vraisemblablement pour s’en faire un amuse-gueule. Je prends la première aspirine que je laisse fondre sur ma langue alors que le président me souffle qu’il ne comprend pas.

“Moi non plus, on est mal. Tout ça est très intéressant, Ganko-san et ça me fait chaud au cœur de voir que vous vous élevez contre la maltraitance de nos marmots…”

“Maltraitance, c’est le mot !” Braille Zazuna “Un scandale, une honte !! Totalement inique !”

“Vous savez ce que veut dire ce mot ?”

“Ceux qui le hurlent tout le temps chez vous le savent, eux ?”

“Un point pour vous. Bon, je vous avoue que la commission et moi sommes un peu perdus, là… quel rapport entre ce môme abandonné - qui n’a bizarrement croisé aucun d’entre vous en baladant en forêt six jours - et l’alimentation des gosses ?”

“Mais nous l’avons croisé !” Piaille un kitsune

“C’est même moi qui l’ait ramené dans la forêt après que ses parents sont partis ! Ma plus belle prise !”

La commission de sécurité est en train de planter, vite, rectifier le tir…

“C’est… très… urbain à vous d’avoir mis le petit à l’abri.”

“À l’abri ? On avait de quoi tenir trois jours !!! Inespéré !” S’indigne le renard, vite approuvé par tous ses petits camarades.

Tant pis pour la rectification. Le président semble plus mort que vif mais renonce lui aussi à faire le moindre commentaire.

“Et… hem… donc ?”

“Et donc on a été obligés de le rendre !!”

“Vous râlez parce que vous avez respecté la loi ?”

“Parce qu’il était proprement IMMANGEABLE, voilà pourquoi !” Gueule la baba comme une truie à qui on ferait chanter du Gackt. “IMMANGEABLE, vous entendez, Onmyôji ??? Et nous l’avons tous contrôlé !!!! TOUS !!!”

Je regrette.

Vraiment je regrette de n’avoir pas eu le réflexe du selfie à cette seconde précise. Il aurait valu le détour, voire un encadrement. Ma gueule et celles de la commission au grand complet, face à la masse de yôkai en train de nous pourrir pour nos gosses impropres à la consommation, valaient VRAIMENT le détour.

Ganko, alerté par notre soudaine immobilité, tente de calmer le jeu :

“Zazuna-san a bien suggéré de l'accommoder mais je suis obligé de me ranger à son point de vue : le petit n’était pas mangeable. Alors, nous l’avons relâché. Cela ne nous était jamais arrivé, en plusieurs siècles, vous comprendrez le traumatisme occasionné…”

“VOUS DEVRIEZ AVOIR HONTE !!!!!”

“Avec quoi nourrissez-vous vos petits ?!”

“Ah ça, pour causer, vous êtes forts, vous les humains mais depuis que vous avez découvert le sous-vide, vous êtes tous aussi dégueulasses les uns que les autres !”

“Même niveau alcool, ils sont nuls. Tenez, l’autre jour, on s’était postés à la sortie d’un bar. Pas un foie mangeable.”

“Pas un seul ???”

“Immonde. Pas de goût. On se serait empoisonnés.”

“Vous avez entendu, Kondo ??”

Je risque pas d’en rater une miette et je ne suis pas le seul. Du coin de l’œil, je parcours - je savoure , pardon - l’expression des membres de la commission de sécurité dont je pense le cerveau vient de griller, de lassitude, probablement.

“Kondo !” m’interpelle, hargneux, un oni en fracassant pratiquement la table sur laquelle je suis appuyé, avant de retirer précipitamment le poing et de grogner un “Heu… pardon…”.

Mais à vrai dire, je suis tellement concentré sur mes zygomatiques que je ne me risque même pas à l’engueuler. Le président, que je sens légèrement stressé, attire mon attention et me murmure :

“Vous n’allez pas vous mettre à rire ?”

“Je vais être obligé ou mes crampes vont me tuer.”

“Kondo, ce n’est pas le moment !!” Me hullule-t-il.

J’inspire profondément par le nez et me coince les joues entre les dents, joignant les mains pour planquer mon visage derrière.

“Et… et donc ? Vous… vous proposez des… programmes… des programmes de nutrition pour les humains ?”

Zazuna approuve vigoureusement du chef.

“J’ai des suggestions pour les chefs d’établissements, je peux les rencontrer.”

Ça va avoir de la gueule, la vieille yôkai pleine de feuilles mortes et d’insectes dans les salles de classe… Je crois que je viens de me mordre la joue, ça fait un mal de chien.

“Et… vous n’avez pas envisagé de changer de régime ?” Intervient un autre membre de la commission.

Évidemment… dans une conversation comme celle-ci, il y aura toujours un de ces grands brasseurs d’idées vides pour balancer la sienne, persuadé d’avoir inventé le feu. Tout le monde s’est tourné pour le dévisager. Longuement. Dans un silence à peine troublé par une espèce de ricanement qui m’échappe par le nez alors que je lutte à m’en faire mal au bide.

“De quoi il cause ?” Grogne la baba en s’avançant vers lui.

“Heu… je… je pensais que… peut-être qu’il était temps d’adapter votre régime à… aux réalités du terrain.”

J’en connais un qui va pas tarder à en tâter de la “réalité du terrain”. Douloureusement.

“Adapter ? Qu’est-ce qu’il veut dire par-là ?” S’enquiert Ganko en se grattant la peinture.

“Il suggère que vous consommiez autre chose que nous.” Je traduis en passant à l’autre joue.

“Hein ? Pour manger quoi ?” Proteste l’un des kitsune.

“C’est leur nouveau truc ça, le vego, le vega… Ils mangent plus que de l’herbe ”

“HEIN ? Ça veut dire que le goût va être encore PIRE ?” Pleurniche le oni, qui tente de remettre la table explosée d'aplomb.

“Ça va être tout sec.”

“Et pauvre en fibres.”

Je tiens plus. Bordel, j’en peux plus. Me levant précipitamment, je bredouille à Tsuyu de s’assurer que personne ne consomme personne dans la pièce et m’excuse en prétextant une soudaine “urgence biologique”, avant de sortir pour m’écrouler de rire dans le couloir, deux mètres plus loin. On doit probablement m’entendre jusqu’à l’accueil mais rien à foutre. La diplomatie est sauve. Un peu amochée et boiteuse mais sauve.

Ça faisait des mois que j’avais plus ri comme ça, j’ai l’impression que tout en moi est en train d’exploser et putain, c’est bon. J’en ai les larmes aux yeux.

Clac.

CLAC !

Un flash m’éblouit et je tourne la tête vers sa source : un reflex dont la taille suffirait à faire un bon compromis de parpaing en cas de suicide. Et derrière l’œil en verre, ceux d’Hana, triomphante, qui me mitraille.

“Mon frère qui rit aux éclats. Si je n’immortalise pas, tout le monde va me croire folle.”

Je reprends - difficilement - le contrôle de mon larynx et me redresse, encore secoué de hoquets de rire, lui laissant le temps de faire encore plusieurs clichés.

“Ils m’auront tout fait, je crois.”

“D’habitude, tu es excédé lorsque tu dis ça.”

“Pas aujourd’hui : nom de dieu, je regrette que Gekkô ne soit pas là pour voir ça, tu imagines ? Ils sont venus se plaindre de notre comestibilité.”

Hana me dévisage. Posément. Se compose une expression afin d’éviter celle qu’on pourrait traduire par “tu me prends pour une conne.”.

“Tu… tu es sobre ?”

“À cent pour cent, Hana. Il y a un collectif yôkai là-dedans, pancartes et inique compris qui sont venus protester contre notre apport nutritif. Ils veulent même organiser une campagne de sensibilisation dans les écoles pour y pallier. Enfin “organiser”, pour eux c’est un grand mot. Gekkô me croira jamais.”

“Moi-même j’ai du mal, onii-chan. Ça ressemble davantage à une de tes mauvaises blagues ou les délires que tu balances sur le web…”

Je me relève complètement, légèrement calmé, mais le visage toujours barré d’un immense sourire. Hana reprend aussitôt son appareil pour le braquer sur moi. Et reste immobile. Comme si elle ne voulait pas graver l’image que dans l’obturateur de la machine.

“Tu ne prends pas ta photo ? Tu n’as pas besoin de mémoriser si tu la réussis, non ?”

“Une photo sans mémoire, ça n’a pas d’âme, Satoru.”

“Ça m’arrange, les trucs avec une âme attirent toujours des emmerdes.”

Elle se remet à rire et me tire encore le portrait, tournant légèrement autour de moi.

“Hé, tu devrais garder de la place pour la meute qui nous attend à l’intérieur. Tu vas plus savoir où donner de l’objectif. Ils sont parfaits, la commission de sécurité est en train de vivre une rétrospective de mes dix ans de service.”

“Tu les as laissés seuls ?! Satoru...”

Elle a beau essayer de faire sonner ça comme un reproche, elle se retient à peine de rire. Si y’a bien quelqu’un ici qui a un plus gros problème avec l’autorité que moi, c’est elle.

Je me dirige vers la porte et la pousse :

“Après toi. C’est sans risque. Enfin presque.”

“Trop aimable.”

À l’intérieur de la pièce, sans surprise, c’est le chaos. Les yôkai grognent entre eux, voire s’échangent des gnons en guise d’argumentations, Ganko fait trembler murs et plafonds pour essayer de les calmer et le président s’est retranché derrière Tsuyu et un silence médusé. La baba essaie de se faire entendre, sans autre résultat que de projeter des aiguilles de pin sur le reste des membres de la commission.

Je m’écarte pour laisser ma sœur profiter du spectacle. Elle est comme une gosse dans un parc d’attraction.

“Mais… qu’est-ce que vous faites ?”

Ah, Dingo n’est pas content.

Le président contourne Tsuyu pour m’alpaguer et je fais signe à Hana d’être plus discrète.

“Où étiez-vous ? Ils se battent !!” S’affole-t-il en me désignant le groupe où effectivement, on voit quelques touffes de poil voler.

“Une bagarre ? Ça, chez les yôkai, c’est juste une discussion animée. S’ils se battaient, vous serviriez d’arme contondante. Où en sont les tractations ?”

“Ils veulent proposer un programme dans les écoles. Ils menacent de faire grève, sinon.”

“De faire grève ?”

“Hé bien… certains travaillent à Tokyo.” Soupire-t-il “Nous étudions la meilleure approche pour…”

“Leur dire de se gratter. De manière diplomate.”

“En quelque sorte. Et les prier d’éviter de dévorer nos enfants…”

“Vous arrêteriez de bouffer du poulet si je vous disais que les membres de ma famille ont un QI de gallinacé ?”

“Hé !!! Je t’entends, espèce de salaud !” Me vocifère Hana, concentrée sur les kappa, qui prennent la pose. Le président se masse les tempes.

“C’est bon, Kondo. Nous avons compris. Pourriez-vous… S’il vous plaît…”

J’ai presque pitié de lui. Lorsqu’on est un lymphatique, friser la crise de nerfs doit être aussi inhabituel que perturbant, surtout quand la seule réponse en face est le sourire narquois du “professionnel”, satisfait de vous voir un peu patauger dans sa merde.

“Mais avec un plaisir mâtiné de satisfaction. Et d’un rien de mesquinerie.”

“N’abusez pas, tout de même.”

“Rassurez-vous, je n’abuse que les finances publiques. SILENCE ! HO !!! SILENCE !!!!

Les kitsune semblent enfin remarquer que je suis revenu et, me voyant ressortir mes fuda, émettent des chuintements de panique à tous leur petits camarades, qui finissent par revenir au silence. Relatif. On s’entend parler, disons. Ils se massent autour de la table et Ganto, de guerre lasse, se déplace le long des murs pour finir dans mon dos, la moitié du visage obstrué par une fenêtre.

Du bout des doigts - même moi j’ai un minimum d’hygiène - je reprends le document des revendications.

“Donc, si je vous suis bien, vous souhaitez intervenir dans les écoles avec votre… programme ?”

Grondement général d’approbation.

“Très bien. Le président n’y voit aucune objection.”

Je lève une main préventive en le voyant tourner la tête dans ma direction, les yeux prêts à sauter de leurs orbites, histoire de faire subir le même sort aux miens.

“Nous pouvons même commencer dès la rentrée prochaine, au printemps, je propose d’effectuer un test dans plusieurs écoles, que nous choisirons ensemble.”

GROS grondement général d’approbation. La commission de sécurité n’a plus un poil de sec et le président de la commission serait probablement en train de m’étrangler sans les quelques siècles d’évolution qui nous ont éloigné du primitif. Ganko se frotte les pattes et me remercie, la baba est sur le point de proposer une tournée générale d’araignées et de scarabées… et je laisse tomber, dans l’euphorie générale, un nonchalant :

“Puis-je avoir les autres papiers ?”

“Les ?”

“Hé bien les documents détaillant le projet. Les formulaires, les dossiers ainsi que les compte-rendu de vos réunions pour l’élaborer. Que je puisse le ratifier, ainsi que le président.”

J’ai croisé les bras et me fais violence pour conserver un sourire parfaitement faux-cul. Les yôkai échangent des regards d’incompréhension et je me tourne vers Ganto.

“Quoi, vous n’avez pas suivi la filière classique ? Je pensais que vous veniez pour une simple signature, Ganto-san.”

Le nurikabe piétine… enfin je le suppose, à voir des fissures apparaître à la base du mur.

“Heu… nous ne savions pas… Enfin nous pensions qu’il suffisait…”

“C’est ennuyeux.”

Je reviens au président.

“Vous pourriez m’adresser la marche à suivre, que je leur fasse passer ?”

“Mais alors on peut pas le faire ??!!” Siffle la baba, le regard de nouveau noir. Je lui souris, imperturbable.

“Bien sûr que si. Mais une fois tous les documents en notre possession… on ne peut pas demander à des directeurs et des professeurs humains de vous recevoir sans faire un minimum de préparation. Vous ne tenez pas à être reçus à coup de chaise sur la gueule, hmmm ?”

Hana s’est appuyée contre la porte et me regarde officier. Avec ce petit pincement narquois au coin de la bouche qu’on transmet génétiquement chez les Kondo… Elle en oublie même de prendre d’autres photos, c’est dire si elle se régale du spectacle. Du bout des doigts, elle mime un joueur de flûte.

Les yôkai hésitent et je me lève, plongeant la main dans mon blouson pour en sortir mon hanko et le lever au-dessus de ma tête.

“Vous avez mon accord de principe ! Ainsi que celui du président. N’est-ce pas ?”

Il s’est remarquablement bien repris, on sent l’habitude. Il salue Ganko.

“Absolument. La commission souhaite collaborer avec le tribunal yôkai. Nous ferons le nécessaire pour que Kondo-sama vous fasse passer les informations et croyez bien que le personnel administratif sera informé de votre démarche.”

Informé, c’est ça…

Si les yôkai arrivent à se dépêtrer du bordel administratif absolu que la commission va leur jeter dans les pattes, je veux bien me pointer chez Murakami habillé en mariée. Je leur donne pas six mois avant de changer d’avis et de repartir chacun dans leur antre. Contrairement aux humains, les yôkai ont pigé depuis longtemps l’inutilité de gaspiller de l’énergie contre la force d’inertie. Ça ne changera pas la composition de leur menu…

Et d’ici là…

J’aurais réussi à habituer leur progéniture à nous voir un peu plus comme de potentiels amis ou plus si affinité plutôt que comme des sources de protéine.

Mais pour l’heure… ils sont satisfaits. Ganko me remercie à nouveau et disparaît en laissant de larges fissures tout autour de la fenêtre, les kappa cessent de patauger dans ce qui reste de la fontaine à eau et la joyeuse amicale des anthropophages belliqueux repart comme elle est venue : dans le bruit, les traces de griffes et de fluides/morceaux que je ne préfère pas identifier. Le président se laisse retomber sur sa chaise en se massant le visage et j’attends que le grondement des yôkai se soit totalement éteint pour prendre une grande inspiration, expirer, puis conclure dans un silence épuisé :

“Vous voyez, tout s’est bien passé.”

Le président relève les yeux sur moi. Une aiguille dans le regard.

“Kondo, j’apprécierais que vous gardiez vos traits d’humour pour d’autres occasions.”

“Mais ce n’était pas de l’humour.”

Balayant du pied les débris de la table, j’attrape ma sacoche sur le portemanteau, à l’entrée de la pièce, pour rejoindre Hana.

“Vous êtes restés près de cinq minutes dans une pièce contenant des créatures pour qui nous sommes un aliment de base. Des créatures qui aiment jouer avec nous. Notre raison. Notre humanité. Et elles vous ont parlé d’égal à égal sans que j’ai besoin d’être présent en garde-fou. Pour la première fois depuis près d’un siècle, des humains et des yôkai dangereux ont conversé sans l’intermédiaire d’un onmyôji. Notez donc ça dans vos tablettes. 28 juin 2016 : le premier jour où Satoru Kondo a été… accessoire. Vous, je ne sais pas mais moi, ça me met en joie.”

Je salue, y compris Tsuyu, qui a allègrement repris son fricotage avec DEUX membres de la commission, cette fois-ci. Il va y avoir des plaintes à la banque ce soir, et plutôt deux fois qu’une.

“Mais… les yôkai vont s’offenser ! Vous les avez pris pour des imbéciles !”

“Je les ai traités comme n’importe quel citoyen japonais humain, pourtant. Et c’est ce qu’ils veulent… ce que nous voulons tous en venant ici, non ?”

Alors que je m’apprête à franchir le seuil de la porte, je jette un regard rapide en arrière. “Et puis ça aura été informatif pour tous. Vous leur donnez quoi à manger, à vos enfants, d’ailleurs ? Bonne journée, messieurs.”

Hana m’emboîte le pas après un bref mouvement de tête et nous nous dirigeons vers l’ascenseur.

“Toi qui t’appuies sur l’inertie administrative pour te sortir du pétrin… J’aurais pas cru ça possible. Je t’ai connu plus… direct.”

La moquette du couloir n’est plus qu’une complainte textile, je pense qu’outre le portier, il va également falloir recruter les femmes de ménage chez les yôkai...

“Direct ? T’as vu ce qu’il y avait en face, Hana ? J’ai beau avoir un fétiche sur les infirmières, je commence à me lasser de finir aux urgences. Et puis maintenant que j’arrive à me faire entendre des yôkai sans qu’ils tapent d’abord, je vais pas leur donner de raison de s’y remettre. J’ai donné, comme punching-ball. On va manger où ?”

Ma sœur me fixe, me balaye du regard, hésitante. Je vois passer une ombre dans ses yeux, alors que l’ascenseur s’ouvre devant nous.

“Quoi ?”

“Rien.”

“Quoi, Hana ?”

Elle réfléchit, choisit ses mots, en touchant lentement son appareil photo pour se donner une contenance. Fuit mon regard lorsque je me tourne pour lui faire face.

“J’aimerais croire que tu fais tout ça par conviction… et pas juste pour t’opposer à lui. J’aimerais croire que tu ne mets pas en jeu l’équilibre tout entier de notre société pour régler tes comptes.”

“Je ne règle pas mes comptes avec les morts.”

“Bien sûr que si. Tu ne fais que ça, Satoru. Ton œdipe te ronge la nuque jusqu’au cerveau.”

Elle passe devant moi dans l’ascenseur. Il y a quelque chose de presque malsain à la voir me sermonner… alors qu’elle a toujours cet air de petite fille, plus jeune que moi, plus frêle. Et pourtant plus forte.

“Il te tient toujours, depuis sa tombe. Toi qui craignais d’y aller avant lui, c’est… ironique, tu ne trouves pas ?”

“Hana, tu as VRAIMENT envie qu’on s’engueule ? Je t’ai invitée pour que tu puisses prendre des photos… et toi... “

Elle me décourage. Elle a son regard. Qui me rappelle le mien les mauvais jours… ou celui de Kaemon. Puis ça passe. Elle me sourit.

“Tu as raison, Satoru. Je suis ingrate.”

Elle m’embrasse.

“Merci, onii-chan.”

“Tu me montrera les photos ?”

“Je te montrerai les photos, tu es très bien dessus.”

L’ascenseur se rouvre à l’étage inférieur, laissant les gens s’y engouffrer et nous nous pressons de chaque côté de la cabine, séparés par la marée.

Nous nous jetons un regard depuis chaque rive, en attendant le tintement du rez-de-chaussée.

 

****

INFORMATION CONVENTION

 

Je rappelle que ka-ku-ren-bô sera présent à Japan expo cette semaine, à Villepinte ! Suivez le plan ! Stand S687 au Hall 6 (à côté de la scène TAKÉ)

 

_______________________________________________________________________

 

Licence de l'image :PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales Certains droits réservés par Joaquin Villaverde Photography

 

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Published by S.Kondo - dans Affaires classées
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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 16:42

Le concours a donc pris fin hier soir, merci à toutes et à tous d'avoir participé dans la bonne humeur !

J'ai cependant cru déceler de-ci de-là quelques menus grincements de dents au sujet d'un certain yôkai, et pas le moins dangereux de la troupe. Une question revenait souvent :

"Où avez-vous caché ce p*** d'odokuro ??"

On m'a même insinué que je vous avais trollé(e)s et qu'il n'était point dissimulé. Et ça me peine qu'on m'insinue.

Ça me peine que vous ayez pu me croire un instant capable d'un troll aussi facile. Quand il était plus drôle de le planquer sur une page que vous visitez peu, blanc sur blanc.

Je veux dire : depuis le temps, ne savez-vous pas que je suis toujours soigneux quand il s'agit de vous piéger ? Non, vraiment, je suis vexouillé d'être rabaissé au niveau du troll de jeuxvideos.com. Vous méritez pas ma mesquinerie. Non.

Bref, voici le "corrigé" ! Il y avait 26 yôkai à trouver.

 

 

 

1- La couverture du Characters : Gekkô à gauche du blog

 

2 - Le logo d'Eden Misty, tout en bas du blog

 

3- La page "L'auteur"

 

4- Le premier post du blog : Start

 

5- L'onmyôjipedia

 

6- La page des fanart

 

7- "Les renards viennent de Vénus"

 

8- "Où je démontre que je ne suis pas un associal aigri"

 

 

 

1- "Pour cent balles, t'as plus rien"

 

2- "De l'importance d'être médiocre"

 

3- "Enjoy"

 

4-"Livraison comprise"

 

5-"Le meilleur ami de l'homme"

 

6-"Produits non testés sur animaux"

 

7-"Baby on board"

 

 

1- "Comment ça marche : les yûrei"

 

2- "Week-end à Nara"

 

3- "Les oiseaux volent bas"

 

4- "Comment ça marche : les enfers"

 

5-"Quitte à flinguer quelqu'un"

 

6- "Hasards"

 

 

 

1-"Noctambulisme"

 

2-"Red roads"

 

3-"Couture apparente"

 

4-"Cours de cuisine à domicile"

 

Quand Satoru vous disait que la bestiole ne prêtait pas à rire... au point qu'aucun d'entre vous ne l'a trouvée (et non, bande de petits malins, les yôkai affichés sur la page du concours ne comptaient pas. Il y a des renards parmi vous...).
 

L'odokuro était caché dans la boutique, page "Butterflies", le second apercu du roman.

 

Vous pouviez même agrandir l'apercu en cliquant dessus pour constater sa présence :

 

Le propre des yôkai est bien de se cacher où on les attends le moins...

 

Je m'occupe dès à présent de répondre à vos mails et de prendre contact avec les trois gagnant(e)s. Merci pour les petits mots d'encouragement, en tout cas, vous êtes des tanuki en sucre !! Et pas rancuniers/rancunières, avec ça.

 

 

 

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Published by Subaru-D - dans concours
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25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 02:55

Le concours des six ans est à présent ouvert !

 

Rappellons les règles :

 

- vous trouverez plusieurs yôkais dissimulés sur les pages du blog, de 5 types différents

 

 

 - Une fois repérés, un petit mail à Satoru (cliquez ci-dessous) . Utilisez une adresse mail valide, les résultats seront envoyés dessus :

 

 

Pour les emplacements des différents yôkai vous pouvez envoyer le nom du post, le lien html ou une capture d'écran. Vous pouvez aussi vous faire un petit document à mettre en pièce jointe, faites comme vous le sentez.

- Les trois gagnant(e)s seront départagé(e)s en fonction de leur score et de leur rapidité. Si vous repérez d'autres yôkai après avoir envoyé votre mail, vous pouvez en renvoyer un nouveau mais ce sera la date et l'heure de ce dernier mail qui seront prises en compte ! Utilisez la même adresse mail.

- Les résultats seront donnés mardi 28 juin et vous recevrez un mail pour vous donner votre score. Si vous faites partie des 3 gagnant(e)s, vous aurez un bisou de Satoru et vous pourrez demander votre lot et donner votre adresse. Les frais de port sont offerts, bien entendu.

- Pour des raisons logistiques, les lots seront envoyés après Japan Expo (à partir du 11 Juillet). Vous pourrez également récupérer votre lot sur place si vous comptez vous y rendre.

 

Je rappelle que les trois gagnant(e)s remporteront le tome de ka-ku-ren-bô de leur choix, spin-off inclus.

 

 

 

 

Le concours prendra fin Dimanche 26 juin à 20h. Bonne chasse !

 

 

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Published by Subaru-D - dans concours
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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 18:10

Vous arrivez sur un blog. Le silence règne. La bannière vous regarde d’un sale œil (Elle l’a toujours fait ou presque, soyons réalistes) mais tout semble calme…

 

Et puis vous voyez quelque chose bouger, là, dans les mises à jour. Difficile de dire si c’est encore humain, ça pourrait aussi bien être un yôkai, un animateur télé ou quelque chose de pire…

 

Vous jetez le dé, les mains moites, pour décider si vous attaquez ou pas.

 

D’après votre feuille de route, c’est un auteur, une espèce très présente sur le web mais relativement discrète puisque connue pour ne pas aimer les gens (Vous êtes un gens. Même si vous êtes la réincarnation de Ganddhi ou de Martin luther king, vous êtes un gens.). Elle sévit bien souvent sur d’obscurs sites et blogs de récits, les spécimens les plus dégénérés se retrouvent sur skyblog.

 

Et celui-là a l’air déjà pas mal amoché, ce serait pas très élégant de votre part de l’achever.

 

Tout ça pour dire que j’ai terminé le tome 6. Enfin ! Et que je récupère avant de repartir.

 

À Japan Expo tout d’abord, du 7 au 10 juillet. Jetez-moi un os à moelle si vous passez par mon stand, c’est bon pour mon poil.

 

 

Puis pour vous proposer de nouveaux post, aussi (je n’ai pas oublié que j’ai un blog, j’ai juste foiré mon sort d’ubiquité). Le prochain parlera d’ailleurs d’un “amusant” fait divers survenu récemment. Rien de sordide, hein. Enfin rien de sordide pour ce blog et son taulier, hem.

 

Et enfin parce que le 25 juin approche, que Ka-ku-ren-bô va fêter ses six ans et que comme le veut la coutume, je vais vous proposer un petit concours.

 

Le concours

 

Pas de quizz cette fois-ci, non, ce serait trop facile et c’est toujours intéressant de changer un peu. Le concours sera lancé donc le vendredi 24 à 20h et sera clôt le dimanche 26 à 20h également. Il vous faudra une connexion internet, le blog, une bonne vue, une adresse mail valide et rien d’autre à foutre pendant une heure ou deux. Oui, je sais, c’est très peu urbain d’exiger des heures de glande durant un week-end au lieu des journées au boulot. Mais je suis une feignasse, travailler je sais pas ce que c’est, m’voyez.

 

Il y aura donc 5 types de yôkai différents à débusquer : kitsune, ushioni, inugami, yûrei et odokuro.

 

 

Ils pourront être sur n’importe quel post, n’importe quelle page. Il y en aura une vingtaine. Ou un peu plus. Ou un peu moins. Je suis joueur.

 

Une fois les nuisibles repérés, un petit mail de dénonciation à Satoru avec le titre/nom du post ou de la page ainsi que l’espèce du yôkai (un bon exorciste s’équipe en fonction de la cible) vous permettra ainsi d’entrer en lice. Les trois meilleurs balances chasseurs se verront gratifiés d’une récompense (parce que les indics, ça se paie.), à savoir :

 

Le tome de Ka-ku-renbô de leur choix, y compris le tome 6 bientôt disponible

 

 

Bref on se retrouve vendredi pour de plus amples explications sur le concours, d’ici là, je retourne vous préparer tout ça.

 

Le tome 6

 

Il est enfin terminé. Vraiment. Fait avec amour, talent et beaucoup, beaucoup(trop) de café et de tabac. Il sera donc disponible à la vente à Japan Expo début Juillet puis sera proposé à la vente en ligne après Japan Expo (parce que comme je vous l'ai dit moi, l'ubiquité...).

Il comporte deux chapitres bonus : "Des êtres gris" et "Dérèglements" et sera comme les autres à 12€.

Sur ce, soyez sages, ne tuez pas de supporter pendant ce temps, laissez plutôt faire la sélection naturelle en leur jetant une cannette de bière tiède pleine de mort au rats.

 

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 04:10

Rassurez-vous, ce jeu de mots qui vous ferait regretter vos blagues de repas de famille n'était pas supposé vous arracher un sourire. Si c'est le cas, j'ai le pénible devoir de vous apprendre que votre sens de l'humour est à peu près au même niveau que celui de l'auteur de ce blog et/ou de sa créature. Et que la sélection naturelle a pas fait son boulot.

Je suis actuellement en bouclage du tome 6 - ce qui explique l'assez long silence sur le blog - et parce que le destin est au moins autant une pute que mon imagination, et qu'on ne change pas une équipe qui gagne, il n'a pas été une sinécure à plier. Je ne vous donnerai pas de détails mais après trois changements de titre, une couverture recommencée x fois, un ancien chapitre à remanier quasi intégralement (il y avait Jun dedans, je ne devrais pas être surpris) et un planning qui a décidé de tout faire tomber au même moment, je pense sérieusement m'envoyer quelques litres de champagne et une meute de strip-teaseurs une fois que j'aurais terminé. Avec le fric indécent gagné grâce à mon boulot de feignasse, bien entendu, le vôtre, quoi.

En attendant, voici une preview de la couverture

Le livre couvrira les post de Décembre 2012 à Juin 2013 et comptera dans les 260 pages, comportera deux chapitres bonus - dont un ne sera pas de Satoru. J'aimerai essayer de vous proposer un peu plus souvent d'autres points de vue dans les bonus, de Gekkô, Shinkin, Kokuen, Jun... cela m'a été demandé à plusieurs reprises, je tâcherai donc d'y répondre (vous me payez ma gnôle, je vous dois bien ça).

Ceci étant, je profite d'avoir ce post inintéressant informatif pour vous parler de la prochaine convention, à savoir, Japan Expo.

 

Où ?

À Villepinte, au parc des expositions, je laisse le plan et l'itinéraire ci-dessous vous renseigner un peu mieux que moi sur l'emplacement du stand, qui se trouvera dans le HALL 6 du salon.

 

Comme je sais que chaque année ça râle que je suis "difficile à trouver", sachez que la direction de Japan expo m'a refusé d'indiquer la route en plantant des têtes de free huggers sur les cloisons. Donc arrêtez de m'emmerder avec ça, j'y peux rien. Plantez-les vous même, sinon.

 

Quand ?

Du 7 au 10 Juillet. Pour celles et ceux qui n'ont pas pratiqué le parc des expositions (ha, ha, ha...) ou les transports parisiens (HA, HA, HA, HA...) en cette saison, prévoyez de l'eau, de bonnes chaussures et quelqu'un à tuer pour passer vos nerfs. Je vous signale aussi que Japan Expo a prévu des mesures plutôt drastiques de sécurité concernant ce que vous pouvez emmener avec vous (cliquez sur le lien pour apprendre pourquoi une bouteille d'evian fait de vous un dangereux terroriste).

 

Comment ?

Je rappelle chaque année que l'auteur peut être un animal méchant quand le lecteur devient un animal chiant (de toute façon je vous interdis d'être chiant(e) avec moi, c'est mon monopole. Et je suis comme Satoru, mon monopole j'aime pas y trouver les pieds des autres dedans.). Voici donc les quelques commandements pour que tout se passe au mieux

 

Ta monnaie tu prévoieras

La majeure partie des tomes de Ka-ku-ren-bô sont à 12€. Donc le billet de 50€, soyez des choupinours et gardez-les pour les stands pros ou ceux de bouffe (ça devrait vous payer un demi-repas, à Japex...) plutôt que pour les auteurs indépendants. Sauf si on peut garder la monnaie.

 

Les allées de ta présence tu déblaieras

Si je ne mets absolument pas en doute que votre fessier soit la plus belle chose que la génétique ait donné - votre maman arrête pas de le dire et votre proctologue aussi - soyez sympa, quand vous papotez avec vos potes ne venez pas nous le coller devant le stand. Vous emmerdez les visiteurs qui aimeraient approcher, l'auteur qui aimerait interagir avec eux et vous pourriez fort bien récolter un coup de dents d'un exposant excédé dedans. Or, tous les auteurs ne se font pas vacciner.

 

Parler - fort et distinctement - tu n'oublieras pas.

Moi, ce qui me fascine c'est que vous subissez le RER, le prix de Japan expo, sa climatisation allant du froid polaire au souffle tiède de ventilo sur la fin, les free hugs, les cosplay en bricolage de MJC et... vous ne parlez pas. Je vous jure, les auteurs ne vous boufferont pas. Je sais que le cliché de l'auteur qui crève la dalle a la vie dure mais - malgré tout ce que vous dit votre maman - vous n'êtes pas apétissant(e). Donc, OUI, vous pouvez discuter. C'est autorisé. Voire apprécié. Il y a un cœur humain qui bat derrière les cernes et la gueule de pitbull mal réveillé. Vraiment.

PS : Demandez quand même à combien de café en est l'auteur. Personellement, avant le troisième, je peux être d'un humour chafouin.

 

Mais raconter ta vie tu te permettras pas

Quand je vous encourage à parler, ne prenez pas ça comme une invitation à débattre deux heures du bien-fondé d'adopter un mange-crasse pour votre intérieur non plus. Bien sûr le sujet ne mérite pas moins mais la personne qui attend derrière vous en menaçant de mordre la table souhaite peut-être en aborder un tout aussi passionnant.

 

La mémoire de yôkai bourré de l'auteur tu pardonneras

Je vous redemanderai vos noms pour les dédicaces, même si vous me suivez depuis six ans, même si vous connaissez par cœur certains post, même si vous étiez là à chaque convention, même si vous me suivez en secret jusqu'à mon appartement. Pas parce que je m'en fous ou que je vous méprise du plus profond de mon être. Je vais très probablement vous reconnaître mais je n'aurai pas mémorisé votre prénom/pseudo. Oui, je suis capable de retenir plus de deux cent noms de yôkai improbable mais pas que vous vous appellez Nathalie/Cyril/Ophélie/Aurélien/Choupineko978. Désolé, mes neurones sont de fabrication française : fait pour durer mais câblés en dépit du bon sens.

 

Voilà, j'ai fait le tour, je crois.

 

Sur ce , je vous laisse et je retourne travailler. Le blog revient dès que possible ! Satoru vous embrasse.

 

Subaru-D, éternel retardé.

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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 04:28

 

 

À couvert des arbres, il fait presque aussi froid qu’au mois de Décembre. Il a plu et une eau glacée, pure, me coule contre la nuque alors que je reste assis, les deux mains appuyées contre la mousse gorgée d’humidité.

 

Assis devant le ravin.

 

Il n’y a pas un bruit. Pas un souffle de vent. Je fixe la crevasse en silence, jusqu’à entendre le bruit feutré des pas, si proche qu’on pourrait croire que mon visiteur ne fait qu'approcher. Mais il m’observe depuis un moment, à quelques mètres. Je lève les yeux.

 

C’est moi. Moi à huit ans, dans mon costume de cérémonie… et mon masque, qui me cache le visage. je ne distingue même pas son regard - mon regard - entre les fentes.

 

Il penche la tête vers la crevasse, puis se tourne vers moi.

 

“Tu vas traverser ?”

 

“Ce sont les morts qui traversent.”

 

La pluie s’est remise à tomber, comme un rideau d’eau. Un temps de mars. Un froid de printemps triste. Mon souffle forme une buée qui s’évapore dans l’air, lacérée par les gouttes.

 

L’autre moi reste immobile sous l’eau. Son costume, trempé, laisse voir ma petite carcasse de môme, la pluie lui coule abondamment le long des bras, ruisselle sur le masque qui me fixe.

 

“Mais tu es mort, Satoru.”

 

Oui.

 

Ma mémoire peine toujours à me restituer cette information mais j’en ai la certitude. Dans cette crevasse, j’y suis mort. Personne, à huit ans, ne peut survivre à une telle chute. Je n’ai pas pu m’en sortir avec un bras et une jambe cassée…

 

Pourtant, je suis là. Tangible. Mon cœur bat. Il aura fallu que je la recroise, la mort, pour comprendre que nous n’en étions pas à notre première entrevue.

 

“Je suis mort et je n’ai pas traversé.”

 

Qui peut ramener un mort à la vie ? Pas un kitsune, pas même Gekkô n’a un tel pouvoir, pas sans un rituel. Et il n’en a pas eu le temps.

 

Comment suis-je encore là ?

 

Qui ?

 

Je regarde mon autre moi. J’ai l’absolue certitude que ce n’est pas vraiment moi, sous le masque, qu’il contient ma réponse, celle que ma mémoire bloque, presque rageusement, qu’elle a peut-être même définitivement effacée.

 

“C’est toi qui m’a empêché de traverser, n’est-ce pas ?”

 

Le masque oscille.

 

“Est-ce que nous nous connaissons ?”

 

Il oscille encore.

 

“C’était… un accident, n’est-ce pas ? Personne n’a essayé de me tuer.”

 

“Tu connais déjà la réponse.”

 

La pluie a brouillé le décor autour de nous et remplit rapidement le ravin, face à moi, jusqu’à ce que l’eau me lèche les pieds, comme sur une rive de plage. Je me lève.

 

“Je dois aller travailler.”

 

L’autre moi n’a pas bougé et se tient toujours droit sous la pluie, fantomatique. Lorsqu’il parle, sa voix est déformée, méconnaissable… et pourtant étrangement familière.

 

“C’est de ta faute. De ta faute, Satoru. Tu peux me masquer tant que tu veux. Je serais là dès que tu dormiras.”

 

“Je sais.”

 

Serrant les dents, je m’avance jusqu’au bord du ravin, qui s’ouvre à présent sur un trou d’eau, insondable. Puis, je plonge et sens mon esprit s’extirper du rêve, au fur et à mesure que mes sensations, engourdies par le sommeil, me reviennent une à une.

 

Le froid contre ma joue, qui n’est pas celui l’eau.

 

Le cliquetis régulier des essuie-glace, la sensation dure de la portière contre laquelle je suis pelotonné, la ceinture qui bloque mon bras gauche et me coupe la circulation. Le roulis de la voiture qui me berçait jusque là et s’est interrompu, achevant de me réveiller. Mollement, je relève la tête. Un morceau de ciel mauve a commencé à virer au gris, sur des étendues désertiques de champs, morcelé de câbles électriques. Des voix lointaines me parviennent.

 

Emploi.

 

Sécurité.

 

Accord avec l’Iran.

 

La radio du taxi, que le chauffeur a laissée tourner en sourdine et qui ponctue le claquement de la pluie d’intonations humaines.

 

J’inspire, sens le poids de mes poumons comprimés par ma mauvaise position et déplie lentement, prudemment mon dos. Une douleur brutale irradie dans ma nuque, côté droit. Au moins, je suis réveillé.

 

“Nous faisons une pause. Vous vouliez que je vous réveille si c’était le cas mais finalement, ça ne sera pas nécessaire.”

 

Je jette un regard à Iriko, ma voisine pour quelques heures. Elle est montée à la dernière station-service. On partagera la note, de cette façon, puisque nous allons au même endroit. Ça la dépannait, un point de plus pour mon karma de merde, dans la foulée.

 

Iriko est aussi glacée que moi, elle frotte ses bras pour se réchauffer et resserre son blouson en vinyle jaune sur ses épaules.

 

“C’est pas une veste pour cette saison. Quelle idiote, j’aurais mieux fait de me couvrir mais je ne pensais pas que la route serait aussi longue. Je l’ai déjà prise pas mal de fois, avec le bus et c’était plus rapide.”

 

Mais il n’y a plus de bus pour Natori depuis cinq ans, c’est même pour ça que je suis assis dans ce taxi, qui a quitté Tokyo à trois heures du matin, en direction de la côte nord. À cette période, j’y suis pas mal demandé.

 

Je masse lentement ma nuque douloureuse et me frotte le visage pour finir d’émerger.

 

“Vous avez fait un mauvais rêve ? Vous frissonniez.”

 

“Un café et ça ira mieux.”

 

Dans le rétroviseur, le chauffeur nous regarde. J’abaisse la vitre pour examiner l’étape où nous venons de nous arrêter : deux pompes à essences et un petit bâtiment à l’éclairage pâlot, flanquant la caisse de la station service, et trônant au bout d’un parking minuscule. Iriko a déjà ouvert la portière.

 

En m’extirpant, encore engourdi, du taxi, je lui ordonne d’attendre là. Le type est retourné à sa radio. Parfait.

 

L’étape se compose d’une supérette et d’un “Mister donut” grand comme mon salon, exhalant une odeur de gras, de café et de pâte chaude qui, à six heures d’un matin de mars froid et mordant, est la chose la plus fantastique au monde. Iriko m’emboîte le pas et sort de son sac un porte-monnaie grenouille, qu'elle fouille.

 

“Laissez. J’ai un billet à casser.” je lui signale.

 

“Oh… vous êtes sûr que ça ne vous embête pas ? ”

 

“Ça évitera qu’on s’attarde. Je dois être à Natori pour huit heures.”

 

Et je n’y serai sûrement pas.

 

Mais c’est pas comme si ma ponctualité avait la moindre importance, là-bas.

 

Le parking est presque vide, à l’exception d'une autre voiture dont la vitre laisse deviner une silhouette au téléphone et une famille, massée à l’abri près des pompes à essence. Lorsque nous passons à côté d’eux, la gamine tire sur la manche de son père en lui demandant s’ils sont bientôt arrivés. Elle tourne la tête, nos regards se croisent et elle a un frisson, avant de se rapprocher des jambes paternelles.

 

Une fois à l’intérieur, je commande deux cafés, avant de poser mon billet sur la caisse. Le serveur a le visage éteint des gens qui bossent en décalé et je songe que j’ai potentiellement la même gueule mal démoulée des draps. Il me tend deux gobelets et ma monnaie sans un mot. Une poignée de clients occupent déjà les banquettes, trois lycéennes qui discutent à voix basse et un type esseulé qui lutte visiblement pour ne pas s’endormir sur son journal.

 

“Le nord est triste.” Soupire Iriko lorsque je reviens vers elle.

 

“Depuis 2011, c’est certain.” Je rétorque en entourant mon café brûlant à deux mains. Le contact douloureux contre mes doigts m’aide à réorganiser mes pensées après mon cauchemar.

 

Iriko fouille son sac de voyage et je récupère mon gobelet pour qu’elle puisse le vider à son aise sur la table.

 

“Pour quelqu’un à qui le nord pèse, vous êtes équipée au moins pour une semaine, non ?”

 

“Je vais voir mon père. Si je ne fais pas le voyage, il ne vient que pour le nouvel an, il n’a pas envie de quitter son bord de mer. Ah, c’est ce que je cherchais.”

 

Elle sort de son sac un lot de petit sachets de tulle et en ouvre un, dont elle extrait un pliage en papier crépon vert, qu’elle dépose entre nous.

 

“Je vous en parlais dans le taxi. C’est ce que je propose dans mon atelier, à Nagoya.”

 

Quand on y regarde de plus près, des lamelles de crépon rouge et rose sont prises dans le pliage et forment comme une spirale à l’intérieur.

 

“C’est pour vous remercier de m’avoir laissée monter. Ce n’est pas trop votre style mais …”

 

“Merci.”

 

Elle semble rassurée que j’accepte et replace le pliage dans son sachet.

 

“Vous pouvez le monter en pendentif ou en boucle d’oreille pour offrir, je vous mets un anneau et ma carte.”

 

Elle aussi en crépon bleu, collé sur un carton irisé. Iriko est méthodique, le geste sûr, elle marque la carte d’un seul coup d’ongle pour la replier autour du sachet et me tend le tout avec le sourire.

 

“Vous vous baladez avec vos pliages dans le sac ?”

 

“J’en ramène à mon père. C’est lui qui m’a appris et il aime voir ce que je fais. Enfin, je crois. C’est un peu difficile d’être totalement sûre, en fait… Et puis, ha… les parents, c’est parfois compliqué.” Ajoute-t-elle en baissant la voix d’un cran.

 

“À qui le dites-vous…”

 

Il n’y a pas que le nord qui soit triste… Iriko a beau avoir sa veste jaune et ses petits pliages colorés au bout des doigts, elle fait tout juste illusion. Son sourire est un peu mécanique et effacé, et son esprit un peu trop vagabond pour respirer la joie de vivre. Derrière nous, les lycéennes rient plus fort, faisant tressaillir leur voisin de table. Iriko se contemple dans son café, puis relève les yeux sur moi.

 

“Et… vous ? Qu'est-ce que vous faites ?”

 

Elle a senti que le silence entre nous était embarrassant et essaie de reprendre le contrôle. Je remonte ma manche pour lui montrer mon mala.

 

“Oh…”

 

Elle semble piquée, gênée de comprendre et encore plus d’avoir posé la question, sans doute, replongeant dans la contemplation pensive de son gobelet. D’un coup d’œil par la vitre, je m’assure que le taxi est toujours là.

 

“Vous pensez que nous sommes encore loin de Natori ?” S’enquiert Iriko, qui, toujours frigorifiée, resserre les pans de sa veste en skai. Il fait froid même dans le restaurant à présent et j’entends, encore étouffé, un grondement qui couvre le bruit des murmures et le ronronnement du percolateur...

 

“Nous n’avons jamais été aussi près.”

 

Lentement, je sors de ma poche mes fuda, en choisis un, que je garde sous les yeux quelques secondes, le geste suspendu. Puis je tourne la tête. Le caissier, les lycéennes, l’homme assoupi… ils ont tous les yeux braqués vers moi. De l’autre côté de la vitre, la petite et son père aussi, le visage pressé contre le verre sans y former aucune buée. Le silence est tombé sur le Mister Donut.

 

Un silence bien vite recouvert, englouti...

 

Ce n’est plus un grondement lointain mais un rugissement de colère, le fracas de l’eau sur le sable, le craquement des digues…

 

Puis des habitations.

 

Le bruit envahit tout le restaurant et une odeur d’iode, de sel, d’algue et de vent me monte au nez, comme si j’avais brusquement plongé sous la surface. Ils me regardent.

 

Est-ce quelqu’un va bouger ?

 

Face à moi, Iriko semble pétrifiée. Sans comprendre, elle a saisi quelque chose et appréhende ce qui va suivre.

 

“Ça va aller.”

 

Et d’un geste précis, je pose le fuda sur la table en récitant, les yeux rivés dans les siens. Sous le papier, le plastique de la table se fendille, se décolore, comme une onde, qui s’accélère, atteint rapidement le sol et les murs.

 

Pas de cris.

 

Pas de colère.

 

Juste un puissant sentiment de soulagement lorsque le décor autour de moi parait se désagréger, volatilisé en myriades de gouttes d’eau glacée : les tables, le comptoir, les banquettes, les murs, tout disparaît, éclate en gerbes argentée et retombe sur le sol, dont il ne reste que des lambeaux de lino arrachés, retournés dans la boue. La pluie s’abat sur mon dos et je contemple le gobelet que je tiens. Il est fendu, plein d’eau boueuse. Ma monnaie, rouillée, tordue et crasseuse est retombée à mes pieds.

 

Du parking et de l’étape, il ne reste plus que mon taxi. Et nous, debout au milieu d’un désert, maelström de terre battue, sorte de sables mouvants dont dépassent des rebuts de plastique, de verre et de carton détrempé.

 

Iriko est tétanisée. Terrifiée. Je vide le gobelet dans la terre battue et la fixe, avant de soupirer.

 

“Nous sommes à Natori. Ce qu’il en reste.”

 

“Vous… vous êtes…”

 

“Exorciste. Et nous sommes le 11 Mars.”

 

“Mais… je viens ici tous les ans !”

 

“Tous les ans, oui. Le même jour.”

 

Je détache chaque mot et laisse ensuite planer un silence entre nous. Elle évite mon regard et j’insiste :

 

“Le même jour, Iriko. Dans un taxi que vous arrêtez.”

 

“Je… vais voir mon père.”

 

“Votre père n’est plus là. Sa maison non plus.”

 

Elle comprend. Elle a compris. Mais elle répète, d’une voix étranglée, obstinée :

 

“Je vais juste voir mon père… Je veux juste le voir… c’est l’affaire d’une heure...”

 

Je la laisse négocier. Inutile de répondre à une âme qui s'accroche à vous, faute de responsable.

 

“Juste une fois… Je voulais lui montrer… c’est l’affaire d’une heure, Kondo-san…”

 

Les mains agrippées à son sac de voyage, elle réalise qu’il est déchiré, trempé, plein de sable, d’algues et de débris. À ses pieds, les sachets et les pliages disparaissent dans la boue et les mauvaises herbes, fouettés par la pluie. Elle le lâche avec une sorte de soupir de désarroi, ses mains cherchent quelque chose à serrer. J’hésite, puis je lui tends les miennes.

 

C’est pas une bonne idée de faire ça.

 

Ça leur donne de faux espoirs.

 

Et il est intense, celui qui traverse le regard d’Iriko, quand elle voit mon geste, qu’elle prend pour un assentiment. Mais en sentant que mes doigts ne lui rendent pas sa poigne, elle déchante.

 

“Il faut y aller.”

 

“Prendre mon bus… On m’attend… il…”

 

“Pas de bus. Ce voyage-là, on le fait tous à pied. Mais vous n’êtes plus loin.”

 

Malgré le ciel bas, la pluie qui déforme la vue et transforme le décor en peinture détrempée, on distingue très bien la ligne plus claire de la mer. Iriko m’agrippe. Elle a les doigts glacés mais quelque chose de vivant dans le regard. Je me penche vers elle.

 

“Marchez jusqu’au bord de l’eau. Et traversez. Vous n’êtes pas la seule aujourd’hui. Ça va aller. Je suis là pour ça.”

 

Ses yeux s’éteignent, enfin. Je trace une ligne humide sur sa bouche pour la purifier et glisse, dans la poche de sa veste, une pièce de cent yens. Son corps est devenu froid, ses doigts m’échappent.

 

La pluie l’efface, lentement, comme un dessin à la craie, son sourire mécanique, sa veste jaune qui ne risquait plus de lui tenir chaud… Je récite toujours mais devine, dans l’aura qui demeure, qu’elle est apaisée. Lorsqu’elle a totalement disparu, je suis trempé et je ne sens plus mes pieds. Plus vraiment mon esprit non plus, d’ailleurs. J’ai fait le vide.

 

Embourbé, je retourne vers le taxi et me laisse tomber sur la banquette arrière, imbibant les housses blanches de flotte sale.

 

“C’est bon. Elle ne montera plus. Vous avez gardé ma carte ?”

 

Le taxi ne se retourne pas. Il est raide sur son siège, les mains sur son volant.

 

“Oui, Kondo-sama.”

 

“Très bien. Si ça se reproduit - ça se reproduira sûrement - laissez-moi un message. Je vous promets pas de venir vite. Mais je viendrai.”

 

“Et… Qu’est-ce que je dois faire… si… si un autre…”

 

“Conduisez-les là où ils demandent. Ils vous feront pas de mal, ils ont aussi peur que vous… Vous pourriez brancher le chauffage ? Je suis bien vivant, ça risque de pas durer si vous me laissez dans cet état. Et moi, par contre, j’aurais pas la hantise cool.”

 

“Oui, oui… tout de suite, Kondo-sama. Vous… vous souhaitez rentrer à Tokyo ?”

 

Je retire mon blouson trempé et essore mes cheveux dessus, au point où il en est.

 

“Non. Amenez-moi sur le bord de mer. Je n’ai pas terminé.”

 

Le vent s’est levé, c’est rassurant : ils sont bien partis.

 

Lorsque le taxi redémarre, je me pelotonne contre la portière, le visage contre la vitre. Des terrains vagues, d’autres terrains vagues, avec quelques bicoques en bois plantées entre deux. Alors que j’entreprends de sortir de mon blouson mes fuda restants pour éviter qu’ils ne soient inutilisables, je sens quelque chose de soyeux. Le sachet d’Iriko, où ce qu’il en reste : déchiré, sale et recouvert de boue séché, il laisse voir un bout de crépon bleu gondolé et tordu. Je m’apprête à le rouler en boule mais quelque chose m’attire l’œil : un éclair vert amende.

 

Le pliage est intact. Un peu froissé par mon immense délicatesse en le fourrant dans ma poche mais intact, même si l’anneau, lui, est bouffé de rouille.

 

“Nous sommes arrivés, Kondo-sama.”

 

Le bord de mer s’étend devant nous. Elle est calme, aujourd’hui, les vagues sont presque paresseuses, les kami dorment sans doute. Je glisse le pliage d’Iriko dans l’étui de ma dague pour le protéger et ouvre la portière. Le chauffeur abaisse la vitre et s’y accoude. Il a les traits tirés, angoissés d’un type qui doit pas faire toutes ses nuits depuis un certain temps.

 

“Vous allez rester ici toute la journée ?”

 

“Il y a des chances, oui. Travail prioritaire. La commission de sécurité a verrouillé cette date pour moi jusqu’à ce qu’ils soient tous partis.”

 

“Tous ? Mais ils parlent de plusieurs milliers de disparus, à la radio.”

 

Je souris au chauffeur.

 

“Qui vous dit que je serais encore là pour voir le dernier s’en aller ? Envoyez votre facture à la commission de sécurité avec un bisou de ma part. Et dites leur qu’ils sont inspirés de surtout pas bouger de leur bureau, on se pèle, ici. Envoyez moi quelqu’un vers vingt heures. Au même endroit.”

 

“Très bien, Kondo-sama.”

 

Je longe des amoncellement d’arbres couchés, pliés, arrachés, que je finis par enjamber pour atteindre la côte pendant que le taxi redémarre. Ici, l’air est plus doux et la pluie s’est un peu calmée. Je marche près de la rive, attentif. Il y a bien quelques silhouettes, au loin… mais je ne peux pas les atteindre, pour le moment. Finalement, je m'assois dans le sable.

 

J’ai rarement de tels moments de calme et ça ne durera pas. L’an dernier, j’ai dû en accompagner une quarantaine, peut-être une cinquantaine, un travail à la chaîne, déprimant.

 

Alors, merde, pour Iriko et les autres, j’ai pris un peu plus de temps.

 

Lorsqu’on est dans un tel cimetière à ciel ouvert, les émotions qui y demeurent sont à l’image de ce que le tsunami a laissé derrière lui : des entrelacs de débris jetés ça et là, à demi enfouis par le temps, abandonnés faute de mieux. Parfois, celui qu'on accompagne les emporte avec lui et parfois... elles imprègnent éternellement les lieux.

 

Traverser…

 

Arriver au bord de l’eau, ne pas se retourner pour entendre qu’on nous appelle, mettre le premier pied et…

 

Disparaître.

 

Les enfers ne sont pas menaçants lorsqu’on y entre : ce n’est qu’une immense plage dont on ne distingue pas l’horizon. Si on ralentit, on peut voir les enfants qui restent là, dans le sable, serrés contre leur Jizo protecteurs, qui ne sont rien d’autre qu’une silhouette drapée de rouge.

 

Un vivant attentif, en bord de mer, peut parfois les voir...

 

“Veuillez nous excuser.”

 

Je relève la tête. Un couple se tient à quelques mètres de moi, voûté par l’âge mais souriant.

 

“Nous vous interrompons mais…”

 

“Pas grave.”

 

Je me relève et tape le sable sur mon jean alors qu’ils s’avancent vers moi. Lorsque je sors deux pièces de cent yens, la femme m’arrête.

 

“Ne vous dérangez pas, nous avons ce qu’il faut.”

 

Et elle m’indique, dans leur manche à chacun, la monnaie pour la traversée.

 

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Licence de l'image :

Paternité Certains droits réservés par Mr B's Photography

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25 février 2016 4 25 /02 /février /2016 19:28

... Leur chaleur humaine, leur fièvre passionnée, leur intense rayonnement...

Et leurs économies de chauffage.

Vous l'aviez peut-être vu passer, j'étais de Japan Expo Sud à Marseille le week-end dernier.

Et vous ne m'avez peut-être PAS vu passer si vous n'étiez présent(e) que le dimanche. Croyez-bien que je m'en excuse et c'est aussi la raison de ce petit billet : je n'en ai pas eu marre, je n'ai pas laissé tomber, je ne me suis pas dit que finalement j'emmerdais visiteurs comme lecteurs pour rester à lire le bouquin de Sarkozy (mon libraire sait ce qui est bon pour moi) sous une couette en poils de bébé phoques avec un bol de chatons bien cuits.

J'étais effectivement sous ma couette mais c'était moi qui était bien cuit.

Si vous n'étiez pas des nôtres vendredi et samedi, apprenez donc que le SEFA event n'a pas cru bon brancher le chauffage en deux jours (ils l'ont vaguement allumé le samedi matin pour le couper une heure plus tard). Japan expo, la soi-disant plus grande convention nationale de "culture japonaise" laisse ses visiteurs et ses exposants dans le froid, le summum du rien à branler. Et nous avons été nombreux à le réclamer ce putain de chauffage au mois de FÉVRIER, y compris sur leur page facebook où s'ils sont très prompts à répondre à ceux qui souhaitent dépenser des sous, ils ont purement et simplement ignoré les questions et demandes sur le chauffage. C'est dire, il faisait deux fois plus chaud dehors. Vendredi soir, je ne tenais plus debout et j'avais probablement quelque chose de vivant coincé dans les poumons, c'est donc le bon sens (et un petit peu mon aimable aide de stand qui n'avait pas envie de devoir dissimuler mon cadavre) qui m'a décidé à plier bagage samedi soir : je n'aurais pas été agréable sur le stand, ni très à l'écoute et je gage que si vous vous déplacez, c'est pour rencontrer un auteur, pas une souche mutante de la grippe (ma première en trente ans, champagne !).

Je remercie tous ceux et celles qui sont passé(e)s affronter mes microbes, en tout état de cause.

Et si l'un ou l'une d'entre vous a le nom et l'adresse du responsable de SEFA event Japan Sud, je lui file le tome de son choix en échange de cette information. Et de son silence, bien sûr.

On se retrouve normalement pour la deuxième ou troisième semaine de mars pour un nouveau post ! D'ici là, cocoonez bien en attendant le printemps !

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Published by Subaru-D - dans Informations
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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 03:32

 

Il est assez souvent question de mon humour - dont le raffinement dispute à l’incroyable justesse avec lequel je l’utilise sur le terrain, vous l’avez sans doute remarqué. Il serait parfois de “mauvais goût” me dit-on et qu’un métier impliquant de se confronter aux esprits ne m’autoriserait pas à en faire. De l’esprit, suivez un peu.

Paraîtrait que j’ai l’humour d’un renard.

Et là je dis non.

J’ai certes le verbe inopportun, entre celui des piliers de bar et des cyniques pseudo intellos dont le courage est inversement proportionnel à la véhémence.

Mais il n’a rien - je dis bien RIEN - à voir avec les plaisanteries tordues des kitsune, les kami m’en préservent.

Et si vous ne me croyez pas, petite démonstration.

Vous viendrez ensuite me dire quel goût a mon humour.

***

“J’ai plus que l’étage à faire.”

“L’étage, c’est bien là où se trouve ta boutique de référence, qui cumule autant de mauvais goût que de prix à quatre chiffres ?”

“T’exagères. T’es venu aussi pour toi.”

“Vrai. Entre une paire de baskets et quatre jupes, un nouveau strap, une coque pour ton portable - qui a une garde robe plus grosse que la mienne - un tee-shirt - rose avec des crânes verts, mon préféré - et trois nouveaux jeux pour ta console, y’a pas photo, c’est pareil. Je fais vraiment chier pour rien.”

“Hé t’y joues à la 3DS !”

“Et tu comptes aussi me faire porter le tee-shirt ?”

Au regard de Shinkin, je regrette instantanément cette remarque. Elle semble réfléchir quelques secondes avant que ne tombe la sentence :

“Tu serais mieux avec du rouge.”

“Et des crânes verts ?”

“Ben non. Bleus. T’as pas regardé les autres motifs ?”

“Ma conjonctivite savait déjà plus où donner de la tête, faut dire.”

“Crétin.”

“Le crétin, c’est aussi ton porteur, petite morue ! Alors si je t’entends encore, tu portes TOUTE seule !”

Je râle dans le vide : la garce s’est déjà dirigée vers l’escalator du centre commercial, avec une démarche de princesse. Elle attrape mon tee-shirt quand je la rejoins.

“Et puis franchement, c’est moche ce que tu portes.”

“Attendu ta notion du “beau”, tu pouvais pas me faire de compliment plus sincère.”

“N’empêche que si tu trouvais des tee-shirt plus sympa…”

“Ah mais je proteste. Quand je rentre du boulot, mes fringues sont aussi colorées que les tiennes et en relief, en prime.”

“T’es dégueulasse.”

“Pas autant que ton daltonisme vestimentaire. Et puis faudrait savoir : je croyais que tu voulais pas voir de fille me tourner autour ? Et elles résisteraient difficilement à ma silhouette de bishônen dans un tee-shirt rouge à crânes bleus, à t’écouter. Si je fais les sorties des urgences ophtalmo, je suis bon pour la partouze.”

Elle me pince le coin du bide avec un regard de castratrice qui me fait doucement rigoler.

“VRAIMENT dégueulasse.”

“Je défends juste mon honneur. Enfin ce qu’il en reste. Et j’ai la trouille de ce que Murakami pourrait penser si tu m’habillais. T’imagines s’il voit ça comme une invitation ?”

“Il a pas besoin de ça pour s’inviter.” Me rétorque-t-elle acidement.

“Là, TU deviens dégueulasse. Jun est un connard mais il mérite pas que tu craches autant dessus, surtout quand je le fais déjà depuis des années.”

“C’est une connasse, tu veux dire.”

“Hé...l’homophobie primaire, tu te la gardes. Surtout avec tout le yaoi que tu t’envoies.”

Des mois que l’école me bassine avec un “suivi psychologique” pour Shinkin. Des mois que je leur réponds que s’il existe des psy pour onmyôji, ils sont soit morts, soit yôkai, soit encore plus atteints qu’on ne l’est chez les Kondo. Le mien pleurniche régulièrement au ministère que je fais de l’origami avec ses prescriptions, j’imagine sa gueule en voyant arriver le modèle miniature version féminine.

Ce dont a besoin cette petite, c’est d’être aidée, me disent-ils.

Ce dont a besoin cette gamine, c’est de pas être seule, surtout. C’est que je sois là. Que sa greffière de meilleure copine soit là. Que sa mère soit là. Que son père soit là. Et quoique les quatre partis se foutent sur la gueule en coulisses, ils arrivent à assurer les représentations. C’est l’essentiel.

Même si j’ai les pieds à l’état de pulpe sanguine, que mes bras ressemblent à des barres de penderie et que ma patience a déserté en me laissant me démerder. Et que pour en avoir davantage marre que moi dans cette situation, il faudrait être une mère de quatre gosses à Disneyland Tokyo. Un jour de pluie.

“Après on ira boire un truc, si tu veux ?” Finit-elle par proposer, arrivée en haut de l’escalator. “Tu pourras reposer ton genou.”

“Et je pourrai boire à table ou tu réclameras une gamelle pour moi ?”

Enfin un sourire, j’y croyais plus. Shinkin a tellement l’habitude de mon humour qu’il l’amuse à peine mais parfois, il ébranle encore un peu sa façade de petite bonne femme. Je vais sûrement devoir attendre la fin des années tyranniques de l’adolescence pour qu’il fasse à nouveau mouche avec elle.

Calant un peu mieux les sacs sur mes bras, je longe les vitrines. Ici, au dernier étage, le brouhaha se calme un peu, les essaims de mômes sont plus clairsemés et on peut circuler à plus d’un mètre/minute.

“On est pas déjà passés là ?”

Je suis presque certain de reconnaître ce chemisier brodé de perles multicolores - que Shinkin trouvait “stylé”. Elle s’est d’ailleurs immobilisée elle aussi.

“Pourtant, on a fait le tour.”

“Mes pieds confirment.”

On a beau dire, chez l’humain, l’animal n’est jamais loin. Le silence, qui jusque là m’avait juste provoqué un bien-être béat, me paraît soudain beaucoup plus inquiétant. Je jette un coup d’oeil par-dessus mon épaule. C’est moi ou il y a encore moins de monde à l’étage qu’il y a dix minutes ? Des groupes massés autour des vitrines, il semble ne rester qu’une poignée de visiteurs dont la démarche lente ne m’évoque pas vraiment le chaland lambda. Shinkin a dû avoir la même pensée que moi car, d’un pas rapide, elle gagne la vitrine suivante… et m’adresse un petit mouvement de tête entendu.

“C’est la même.”

Je dépose les sacs à mes pieds, lentement, les sens aux aguets.

On s’est fait piéger comme des débutants, probablement en arrivant à l’étage, trop occupés à se chamailler : quelqu’un vient de nous enfermer dans une illusion.

L’escalator est hors de vue, seules les vitrines, ruisselantes d’une lumière vive de milieu d’après-midi nous entourent… nous encerclent, même, dans une infinité de couloirs de verre scintillant.

Tu es décidément imprudent...

Même si mes fils se touchent assez pour provoquer des court-circuit, je n’ai pas rêvé cette petite voix narquoise, celle d’un kitsune… un ou une, d’ailleurs ?

Shinkin tapote contre chaque vitrine, puis frappe plus fort, en vain. Notre renard est un bon, seul les yôkai de plusieurs siècles sont capables de reproduire parfaitement une architecture humaine aussi complexe et détaillée, de savoir imiter la lumière à la perfection… et d’y attirer deux onmyôji. Je souris.

“Je sais pas où tu te planques mais tu vas avoir mal quand on va sortir.” Je lance, à voix haute.

Un rire sifflant, aigu retentit dans les hauts parleurs au-dessus de nos têtes et résonne dans l’espace. De son côté, Shinkin est en train de placer des fuda au pied d’une des fausses vitrines, puis presse, de sa main libre, la boucle de son sac, jusqu’à s’enfoncer l’angle dans la paume… règle de base, dans un maboroshi, ne jamais perdre le lien avec ses véritables sensations, afin de ne pas laisser celles induites par l’illusion prendre leur place. Et rien n’est plus réel, plus brut, plus primaire que la douleur. Je referme le poing et serre, jusqu’à sentir les picotements des ongles dans ma peau.

“Je m’en occupe.” Me signifie Shinkin, déclenchant un autre rire, plus sonore. Au moins quelqu’un se marre bien, mais d’ici quelques minutes, pas sûr que ce soit le même…

L’illusion est bluffante : jusqu’au carrelage et au son que font mes pieds dessus, au soleil qui surplombe l’immense verrière du centre commercial. Et lorsque je me penche au-dessus de la balustrade pour regarder les étagères inférieurs, je ne trouve que mon propre reflet et le plafond, démultiplié comme dans un kaléidoscope, des centaines de facettes qui se répondent les unes aux autres.

Comment trouves-tu ? Vertigineux, non ?

Mon visage m’apparaît multiple, déformé, coupé par les lignes de verre, dans une sorte de puits de cristal.

“Vertigineux, oui. Ça avance ?”

“Oui, oui, me parle pas, je me concentre.”

Je jette un œil par-dessus mon épaule et constate que Shinkin a bardé de fuda toute la ligne de vitrine. Elle retourne son sac pour récupérer tout ce qui lui reste comme papier, histoire de compléter.

“Tu y vas un poil fort, va pas nous faire exploser avec.”

“Je gère.” Me répond-t-elle avant de commencer à écrire un nouveau fuda sur un emballage de bonbon. De suite, je me sens plus en confiance…

Mais elle a besoin de reprendre le boulot. De sentir qu’elle peut y arriver, sans que je sois là. Alors je reste accoudé à contempler les lignes brillantes de l’illusion, presque serein. Et je distingue au milieu des reflets, une silhouette rouge et blanche.

Le yôkai.

LA yôkai. Une kitsune à la peau laiteuse, dans un immense kimono, formant une flaque écarlate autour d’elle. La tête levée, elle me dédie un sourire narquois et un petit signe de la main. Je lui rends son sourire et son image se brouille… puis disparaît.

“Shinkin, je te laisse finir le gros œuvre. Je m’occupe des finitions.”

J’enjambe la balustrade et me laisse tomber en contrebas. Une seconde, le vertige m’envoie une bouffée d’adrénaline, qui se calme aussitôt. Tout ça n’est pas réel, l’espace est distordu, la sensation de chute factice. Lorsque j'atterris sur le sol de verre, mes pieds ne font aucun bruit et la sensation de contact est aussi légère que si je m’étais reçu sur du coton. Tant que je parviens à rester conscient que tout ça n’existe pas vraiment, je limite les risques d’encaisser des dommages.

Face à moi s’ouvrent des dizaines de couloirs de verre, lumineux et interminables, un réseau troglodyte de miroirs. Dommage que ça soit destiné à me piéger, sans quoi la promenade serait pas désagréable. Le rire de la kitsune résonne à ma droite. Je prends le couloir de gauche et me retrouve rapidement encerclé par des dizaines de frères jumeaux qui semblent me guetter et reproduire mes mouvements. J’ignore mes reflets et progresse, aux aguets, dans le labyrinthe.

“Belle illusion. Tu as de l’imagination !”

“Merci, Satoru-chan.”

Le couloir se termine en cul de sac mais, avant que je n’aie eu le temps de faire demi-tour, le décor parait basculer autour de moi et je glisse le long des parois vitrées, jusqu’à un autre couloir, que je remonte.

“On se connaît ?”

“De près.”

Sa voix se rapproche. Elle me suit, me piste, même. Elle attend le moment le plus propice pour attaquer.

Mais tant qu’elle est sur moi, Shinkin peut bosser tranquillement. Et je connais les renards : les yeux plus gros que le bide, ils s’attaqueront au plus intéressant plutôt qu’au plus facile, c’est irrésistible pour eux. Quand bien même le plus gros peut leur coller une tannée mémorable et définitive. Je passe le mala autour de mon poing et fais craquer mes articulations. La voix se rapproche.

“Oh ? Pas de magie ?”

“Je suis du genre tactile. Surtout si on est des intimes.”

Vu le terrain, le temps que j’aie terminé ma récitation, ma gueule sera passée de l’état solide à liquide si j’y vais pas au corps-à-corps. Alors que j’hésite sur le chemin, je perçois du coin de l’oeil, quelque chose d’étrange.

L’un de mes reflets est immobile. Dans la même position que moi, mais étrangement fixe…

Il tourne la tête dans ma direction et me sourit.

Lentement, je pivote sur moi-même et mon image - mes dizaines d’images - suivent le mouvement. Pas l’autre reflet, qui croise les bras en me fixant droit dans les yeux. Puis se met à rire, dévoilant des crocs et une mâchoire écarlate, presque difforme, faisant résonner dans le boyau un ricanement guttural, inhumain.

Le verre explose alors, ou plutôt se déchire comme du papier et la renarde me tombe dessus. Je la saisis par le revers de son kimono pour lui coller les deux pieds dans l’estomac et la projeter au-dessus de moi. Ses griffes m’effleurent le nez et m’entaillent à peine la peau. Elle se réceptionne souplement à moins d’un mètre, se repositionne et s’avance à nouveau vers moi… avant de disparaître.

Je ferme les yeux. Ne pas me laisser avoir. Ma vue ne peut que m’embrouiller, ici, et fausser mes autres perceptions.

Du mouvement. À droite. un déplacement d’air, la sensation électrisante d’une aura monstrueuse, diffuse mais bien présente...

J’ai juste le temps de faire volte face pour parer l’attaque dans mon dos. Ses dents claquent, si proches de ma gorge que ma peau se couvre de chair de poule, dans un réflexe de survie pure. Je ne connais pas son millésimé, mais vu que son illusion ne s’est même pas troublée pendant son assaut, je n’ai pas affaire à une débutante. Je lui décoche un solide coup de boule pour la forcer à reprendre une distance de sûreté et elle s’évapore à nouveau. Mais je la devine, en train de me foncer dessus. M'accroupissant pour esquiver le coup, je frappe à ma droite, là où je sens arriver son attaque. Ou bien elle a frappé au hasard…

Ou bien elle sait que je suis gaucher et évite volontairement mon côté dominant.

Je recule, pare un autre coup en bloquant sa main avant de lui coller une droite qui lui arrache un grognement aigu de douleur et l’enchaîne, à la gorge et au torse, pour lui couper le souffle.

Que dalle.

Que. Dalle.

Ça ne l’étourdit même pas. Elle réplique avec un coup de patte qui me colle au sol instantanément et met mon cerveau sur la playlist “chant d’oiseaux et concerto de bourdons”. La lumière passe du blanc au rouge et mes poumons se contractent sous le stress, me privant une seconde de mon souffle alors que je roule sur le sol, lourdement, pour rester hors de portée.

Au-dessus de moi, la kitsune détend un peu son kimono sur un décolleté proprement hypnotisant, même vu d’en bas. Elle essuie, négligemment, un peu de sang qui perle de ses lèvres et se les lèche.

“Je t’ai connu plus fuyant en combat, Satoru-chan.”

“D’où… on se connaît?”

Elle me dévoile ses crocs.

“Je laisse le soin à ton esprit de déduction de trouver cette réponse.”

“Je pense que je m’en souviendrais. Ou alors j’étais vraiment bourré.”

“Mais c’est le cas, tu peux me croire. Déjà fini ? Je t’ai à peine touché.”

Elle se penche sur moi et me pousse du bout du pied. J'attends qu’il frôle mon poignet et le saisis, avant de la faire basculer au sol pour lui expédier un coup de latte en plein estomac, puis au visage. Et elle ne bronche pas, elle intercepte même mon pied, avant de se redresser, me soulevant d’une seule main, pour me balancer contre une paroi en verre comme on le ferait d’une portée de chaton. Illusion ou pas, le contact du verre contre mon nez à cette vitesse me fait remonter deux pics aigus de douleur dans les sinus, en même temps qu’une odeur de cuivre chaud.

Aïe, pour faire plus synthétique.

Mon cerveau n’arrive plus à se distancier de l’illusion, dont l’effet est décuplé par l’adrénaline.

“T-T-T-T. Tu rouilles.”

Je dérouille, plutôt. Mais d’où elle sort, cette foutue renarde ? Mes coups ne lui font rien, et elle se paie même ma gueule en me déboîtant d’une seule main tout en maintenant son illusion. Lorsque je me redresse, c’est pour la voir attendre patiemment que j’aie repris mes esprits et le contrôle de ce qui reste de mes cavités nasales, en train de piqueter les vitres autour de moi de petites taches écarlates d’ADN.

“Oups. Désolée.”

Désolée ?? Elle me met une raclée et s’excuse ?

“Je ne retiens pas toujours mes coups lorsque je m’amuse, tu sais ce que c’est, Satoru-chan.”

“Vu que j’ai jamais tué personne pour me détendre, je te crois sur parole.” Je renifle en essuyant mon sang du revers de ma manche. La kitsune lève une oreille perplexe en me voyant faire et sort un mouchoir de la manche de son kimono pour me le tendre.

“Oh, ne fais pas l’enfant, il n’est même pas cassé. Pouvons-nous reprendre ?”

“Avant ou après le moment où tu tartines les parois de ton foutu maboroshi avec mes fluides corporels ?”

Prudemment, je prends le mouchoir et le déplie. Alors que j’essuie le sang qui me dégouline sur la bouche, je note les kanji imprimés sur le tissu.

Dont celui de la lune.

Je relève les yeux sur la kitsune, avantageusement cambrée au milieu de son tapis de miroirs. Elle contemple son reflet d’un air satisfait. Lentement, je m’approche d’elle, pris d’un doute.

Attends…

Lorsque je suis à moins d’un centimètre d’elle, elle me sourit et prend le mouchoir des mains pour finir de m’essuyer.

“Il n’est peut-être pas opportun de poursuivre, Satoru-chan. Je risquerais de te casser quelque chose. Et puis il semblerait que…”

Près de nous, le verre se fendille, dans un craquement sonore, qui s’amplifie. La fêlure remonte jusqu’au plafond, laissant passer un rai de soleil là où l’illusion est en train de se briser.

“... Shinkin-chan soit parvenue à ses fins. Hm, elle devient efficace, ma foi, à son âge tu n’aurais pas dispersé aussi vite mon maboroshi, sans vouloir te dévaloriser.”

Les vitres explosent en dizaines d’éclats qui se dispersent dans l’air comme une poussière brillante, révélant l’étage du centre commercial et sa foule, alors qu’au silence oppressant et factice succède le brouhaha vivant des humains autour de nous, qui n’ont rien remarqué. Pour eux, tout a suivi son cours normal. Nous avons disparu le temps d’un battement de cil. Même si mon corps, lui, a très bien enregistré les coups et que l’odeur de mon sang est on ne peut plus réelle. La renarde m’attire à l’écart et minaude en finissant de me moucher.

“Je pense que tu vas avoir besoin d’un médecin, Satoru-chan. Il semblerait que j’aie quelque peu dévié ta cloison nasale.” Constate-t-elle en rangeant le mouchoir ensanglanté dans son kimono. “Mais c’était distrayant.”

Ce sourire…

Ce regard…

Et ce “-chan” paternaliste de mes deux qui me file de l’urticaire.

“G… Gekkô ??”

“Ah. Enfin. Je me demandais combien de temps tu mettrais à percer ma transformation. Mais depuis le temps que j’y travaille, j’aurais été quelque peu dépité que tu comprennes en me voyant. Comment trouves-tu ?”

Il m’indique son décolleté ambiance “vue sur la mer avec plage privative” d’un air content de lui.

“Je dois reconnaître que se battre avec ce genre de chose n’est pas évident et que j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois pour qu’ils entrent dans le kimono. Vos photographies de magazine sont pourtant très détaillées.”

J’ai planté. Mon cerveau, occupé à faire l’état des lieux pour me raccrocher à la réalité, semble avoir démissionné et je ne peux pas décemment lui en vouloir.

Gekkô.

En bimbo kitsune.

Et qui s’en fout complet de me voir, hébété, l’œil vitreux, face à lui, en poursuivant son analyse comparée des tailles de bonnet.

“Mais je pense avoir bien cerné le format des hanches, tiens, il faut que tu me dises ce que tu en p…”

“Garde ce kimono fermé. Par pitié.”

Il semble déçu et aplatit les oreilles. Derrière nous, un bruit de pas précipités retentit et Shinkin se jette pratiquement entre moi et Gekkô.

“C’est quoi, ça ? Elle veut qu’on lui casse la gueule ?” “Siffle-t-elle, toutes griffes dehors “Ça va, Satoru ?”

“Pour ce qui est de “casser la gueule”, Shinkin-chan, je crains que ton oncle n’ait déjà assuré le quota, de manière on ne peut moins glorieuse.” Réplique Gekkô “Et puisqu’il ne semble guère apprécier mon savoir-faire, dis-moi en toute sincérité, en tant que représentante du sexe féminin… Qu’en penses-tu ?”

“JE T’AI DIT DE GARDER TON PUTAIN DE KIMONO FERMÉ !!!!”

Dommage.

Moi c’est les yeux que j’aurais du garder fermés.

 

***

“Un café glacé.”

“Un gabunomi melon”

La serveuse laisse planer un silence en me regardant. Puis me voyant amorphe, élégamment vautré sur la table, risque un timide “et pour vous ?”

“Une thérapie.”

“Un thé glacé au citron.” Soupire Shinkin avant de se concentrer à nouveau sur le décolleté de Gekkô “Ce sont des vrais ?”

La gamine est largement moins rancunière que moi. Après que Gekkô ait récupéré ses paquets, abandonnés devant une vitrine lorsque l’illusion s’est refermée sur nous et nous ait invités dans un café pour que “je me remette”, elle semble dans de meilleures dispositions. Meilleures que les miennes, à vrai dire. À demi couché sur la table de café, le nez - orné d’un pansement muffins, merci Shinkin - dans mes bras, je regarde l’échange de conseils beauté d’un œil morne.

“Hé bien aussi vrai que ma forme masculine, Shinkin-chan. Mais je la tiens plus facilement, évidemment. Sans compter que je la trouve tout de même plus confortable, sans vouloir faire preuve d’un machisme honteux.”

“Ça serait peut-être plus confortable si tu t’étais transformé en femme plutôt qu’en pétasse refaite, Gekkô. La prochaine fois, évite les hentaï comme mètre étalon.” Je grogne.

“Il a raison, Gekkô-san.”

Bon, j’ai pas perdu ma journée, c’est la première fois depuis des mois que j’entends Shinkin affirmer ça. Elle sort de son sac un magazine et l’ouvre à la page mode.

“Vous voyez, il faudrait faire quelque chose plutôt comme ça, ce serait plus convaincant. Ça me sert beaucoup, la rubrique tendance.”

“Ah pour ça, Gekkô, t’as pas besoin de magie, juste de Photoshop. Et d’être mineur.”

“Toi, tu la fermes. T’y comprends rien.” Me glisse Shinkin, venimeuse, pendant que Gekkô examine le plus sérieusement du monde les mannequins japonaises sur papier glacé et les conseils maquillage. Il incline le magazine, fronce les sourcils, tire un peu sur son kimono pour s’examiner puis relève la tête, l’air perplexe, en montrant la page où deux sauterelles dont les faux cils atteignent presque le front prennent la pause.

“Hmmm… Mais j’avais cru comprendre, Shinkin-chan, qu’une femme était supposée avoir des seins ?”

Lourd silence.

Que je brise allègrement en explosant d’un rire de hyène, à m’en faire péter la rate, pendant que ma cousine baisse les yeux sur son tee-shirt, l’air écoeuré avant de pincer les lèvres, mortellement vexée.

“Ce SONT des seins. Et TOI , ARRÊTE de rire !!”

***

Une petite anecdote débile, ça faisait longtemps, non ? Sur cette petite note fraîche (et subtile), je vous rappelle que le stand Ka-ku-ren-bô sera présent le week-end du 19 Février à Japan Expo Sud (le plan est dessous) à Marseille. Vous pourrez ainsi demander à Subaru-D pour la sortie future du tome 6 et ironiser sur ses futurs retard de planning. Il adore ça.

 

Prévu sur le stand, l’ensemble des tomes, quelques produits dérivés, et notamment sera proposé le “Pack kitsune” dont Subaru a déjà parlé, que vous pouvez acheter sur place.

 

Voilà je vous embrasse et je vous dis à dans quelques semaines !

Quand je serais plus obligé de dormir sur le palier, en tout cas.

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