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Mentions légales (faut bien)

Tous les textes présents sur son blog sont ma propriété et ont fait l'objet d'une protection légale. Vous n'êtes pas autorisés à les reproduire, à des fins personnelles ou commerciales sans mon autorisation sous peine de poursuites

 

 

(et plus douloureux, d'un coup de pied maison dans votre meilleur profil. Je taille petit mais je cogne fort.)

 

De manière générale, ne racontez pas ma vie à la place de la vôtre. On vous prendrait pour un dingue, de toute façon.

Jeudi 24 mai 2012 4 24 /05 /Mai /2012 19:10

Vous le croyez ?

 

J'ai eu une semaine tranquille...VRAIMENT tranquille, j'entends.

 

Bon, j'ai eu une voiture hantée (ce qui m'a confirmé que c'est pas demain la veille que j'aurais mon permis, vu l'état - et l'endroit - dans lequel je lui ai fait terminer sa course), Ryuichi le cannibale qui a encore tenté de se faire une petite randonnée gastronomique et que j'ai ramené dans sa chambre d'hôpital douillette, deux-trois yôkai qui ont tenté de se faire un buffet gratuit dans l'aquarium du sunshine, bref, pas de morts à déplorer. Un peu de casse en revanche, comme d'habitude.

 

Bref, je profite de ce calme relatif pour vous informer de deux choses : la présence du stand Kakurenbô à Japan Expo Paris d'ici un mois et la sortie prochaine d'un nouveau tome relié, un peu spécial.

 

On commence par la partie chiante : Japan Expo Paris

 

Subaru-D tiendra donc le stand Kakurenbô, sur l'emplacement DI06 (plan ci-dessous, à agrandir en cliquant dessus). Attention, cette année les stands amateurs de Japan Expo se trouvent dans le hall du Comicon !!

 

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Au menu, sur le stand :

 

- le tome 2  de Kakurenbô pour ceux et celles qui n'ont pas encore leur exemplaire

 

- le tome 1 et le sketchbook pour les gros, gros retardataires

 

- Des posters (les modèles proposés sont en miniature ci-dessous) A3

 

- Des trousses, pochettes portables, badges...

 

Potentiellement des mugs, également, c'est à l'étude. N'hésitez pas à passer, Subaru-D a arrêté de mordre les visiteurs depuis un certain temps (c'est mauvais pour son hygiène dentaire).

 

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Sinon, pour ceux et celles pour qui Paris c'est loin-trop-cher-chiant-j'ai-pas-le-temps, il reste la boutique en ligne pour les ouvrages reliés !

 

 

Et puisqu'on parle d'ouvrages reliés, voici la seconde news :

 

Un nouvel ouvrage relié est en préparation et devrait sortir début Juillet.

 

Cependant, ce ne sera pas un tome "habituel", mais le premier d'une série de petits ouvrages courts qui laissent la parole aux autres personnages du blog - paraîtrait qu'avec moi, on n'a qu'un son de cloche.

 

Cette série de tomes - d'autres personnages sont à venir - s'intitulera K/C (pour Kakurenbô Characters) et le tome 1 s'intitulera : Gekkô.

 

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Niveau contenu, il y aura quatre histoires indépendantes, écrites par Gekkô, jamais publiées sur ce blog. Donc, je ne suis pas responsable du contenu (et je veux pas savoir, ça me mettrait de mauvaise humeur, je le sens). Il sera également illustré par Eden Misty et son prix devrait avoisiner les 5€. Il sortira également en version e-book, pour le prix, c'est encore à l'étude.

 

Pour les prochains tomes, passeront probablement Kokuen, Murakami, Shinkin...Les lecteurs peuvent aussi donner leurs préférences, c'est autorisé et encouragé !

 

Sinon pour la semaine prochaine, je pense tenir mon sujet : je viens de recevoir un coup de fil, un employé de supermarché qui est accusé d'avoir piqué dans la caisse et m'assure n'avoir rien touché. Il a trouvé des feuilles mortes à la place des billets... Comme les locaux se trouvent à Shibuya, je vais être en plein sur le territoire d'un certain yakuza que je n'aime pas croiser…J'espère qu'il n'est pas mêlé à cette histoire, on peut rêver.

 

Par S.Kondo
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Mercredi 16 mai 2012 3 16 /05 /Mai /2012 12:40

 

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De retour. L'enterrement a été…Je ne sais pas quel terme employer, sans devenir trop vulgaire ou désinvolte. Disons que dans la mesure où la dernière fois que je me suis adressé à mon père, je lui ai souhaité de mourir le plus loin possible de moi, ce serait faux-cul de ma part de dire que je suis ému.


Je crois que j'ai juste un retour de rancœur…Comme une envie de lui en vouloir encore, de s'être rappelé à nous, de rendre les choses compliquées encore une fois, bref, d'en rajouter une couche. Oui, je sais, je suis immonde mais je l'assume très bien.


Conséquemment au décès de mon père, je suis donc devenu le maître du clan à part entière (Oui parce que pendant ces dernières années à me prendre des gnons, j'assurais juste l'intérim, j'ai été ravi de l'apprendre).


Alors pour cette semaine, comme je n'ai aucune envie de raconter l'enterrement, je vais m'offrir quelques lignes nostalgiques : mon arrivée à Tokyo et mon adaptation après près de vingt ans passés dans ma maison de famille. J'avais déjà évoqué ma première affaire en solo dans la capitale – un franc succès mais quid de la "vie de tous les jours" ?


Tout d'abord il a fallu me faire au métro et je ne parle pas de ses fantômes…Non, il a fallu que je comprenne le sens, les arrêts, les correspondances. Je suis parti plusieurs fois dans le mauvais sens la première semaine, ce qui a carrément arrangé ma ponctualité naturelle. Et surtout, surtout, moi qui avait l'habitude de ma grande maison de famille à demi vide, j'ai découvert les sensations du collé-serré, qui m'a valu le deuxième jour une "chikan-attack" : une fille m'a traité de pervers devant tout le wagon, en criant. J'ai bien essayé de m'excuser en lui expliquant que je me rattrapais un peu à ce que je pouvais mais ça n'a pas franchement arrangé les choses. Pour vous donner une idée de ma touche à l'époque, je portais un costard (mal coupé), j'étais gringalet, affligé d'une coupe au bol qui aurait mérité que je me fasse raser et je parlais en-dessous des dix décibels, alors expliquer à tout un wagon que non, les poumons et les reins de mademoiselle ne m'intéressent pas… Maintenant, je ne me raccroche qu'aux mecs, de cette façon, j'ai la paix. Je passe potentiellement pour un homo frustré mais j'ai-la-paix.


Après le métro et mes multiples retards – pardon-j'ai-pris-le-trait-jaune-au-lieu-du-orange-et-je-me-suis-gourré-à-la-correspondance, mon employeur m'a suggéré de faire l'acquisition d'un portable. Instant de froid intense dans mon estomac en songeant à tous ces somnambules, occupés à pianoter sur leurs engins, le nez greffé à l'écran au lieu de regarder devant eux. A la maison, on m'a toujours présenté la technologie comme on l'aurait fait d'un insecte vaguement répugnant mais malheureusement nécessaire, j'espérais naïvement ne pas en avoir besoin. Au 21ème siècle.


"Juste pour téléphoner, Kondo-san, vous n'avez pas besoin d'un appareil compliqué." M'avait rassuré le premier ministre.


Alors je tiens à faire une parenthèse : les concepteurs de téléphone portable savent faire des machines microscopiques qui font baladeur, appareil photo, navigation internet, compositeur musical, télévision portative, GPS, qui parlent et bientôt sauteront à la gueule des utilisateurs en dépassement de forfait pour leur arracher les yeux…Mais le modèle simple qui ne fait que téléphoner, pas moyen. Le vendeur a qualifié l'appareil qu'il m'a vendu "d'ergonomique pour les personnes légèrement technophobes."


Je t'en foutrais de l'ergonomique, à coups de manche de pioche ! C'est une lycéenne qui a fini par m'expliquer comment on procédait, prise de pitié en me voyant m'affoler alors que l'appareil infernal sonnait comme un damné au beau milieu d'un macdo. On ne se sent pas con, c'est au-delà, je dirais…Dépassé, épuisé, pathétique, ce ne sont pas les qualificatifs qui manquent. Je rêvais d'exploser ce fichu portable et d'en jeter les débris dans les gobelets de café du cabinet ministériel, un peu pour chacun de ces politicards qui toisaient le nain boutonneux que j'étais à l'époque. Je ne leur donne pas complètement tort : j'avais le charisme d'un pneu à plat.


L'autre aspect sympa a d'ailleurs été l'accueil que j'ai reçu de la part des yôkai bien implantés en ville : mon père avait exercé la peur sur eux durant sa gestion des affaires courantes ésotériques, il n'hésitait pas à faire un exemple en zigouillant du kitsune ou du bakeneko au moindre signe de rébellion. Et moi du bas de mon mètre 60 avec ma coupe au bol ? A votre avis ? Sans être jamais allé à l'école, je pense que j'ai subi l'équivalent d'un bizutage lorsque les premiers oni ont croisé ma route : je peux vous assurer et vous confirmer que lutter près d'une heure pour se sortir d'une poubelle dont on a coincé le couvercle est un sport déplaisant. Ca forge le caractère, me direz vous (un SALE caractère, en l'occurrence, j'ai redressé la barre très vite).


Mais la partie qui avec le recul me fait sourire, c'est l'anecdote de la cascade.


Pour me recentrer et améliorer ma perception, il est judicieux de se plonger dans l'eau froide : la veille d'exorcismes un peu costauds, je n'hésite pas à prendre un bain glacé (Je vous laisse quelques secondes pour grincer de toutes vos dents. Là. Vous y êtes ?). Et quand je suis troublé, que j'ai du mal à retrouver ma sérénité, il n'y a rien de mieux qu'un peu de méditation sous une cascade, au milieu de nulle-part. On "coupe" ses sens primaires pour être en parfaite harmonie avec le monde qui nous entoure.


Hé bien aussi incroyable que ça puisse paraître, à Tokyo : pas de cascade (Oui, j'ai VRAIMENT posé la question, histoire de "vérifier". La tête du type qui tenait le guichet de tourisme valait son pesant de Nutella). Comme j'étais complètement paumé, j'avais besoin de cette séance de méditation, pour me retrouver un peu en paix avec moi-même. J'ai bien envisagé de retourner à mon point de méditation habituel, mais à vrai dire, rentrer la queue entre les jambes me hérissait. J'étais tout de même parti en claquant la porte, balançant mon costume de cérémonie au fond d'une poubelle – tout un symbole quand on sait le temps que j'y passe dans mon boulot actuel, dans les poubelles – snobant mon frère qui s'était déplacé pour m'amener à Tokyo pour me rendre à la gare. Ma mère a même pensé que je me barrais pour de bon. Après une sortie pareille, pas question de revenir pour faire de la méditation. C'est une des filles de l'office de tourisme, la seule à ne pas s'être demandée si elle n'avait pas affaire à un fou qui m'a simplement suggéré :


"Et une douche froide, ça ne ferait pas l'affaire en attendant ? C'est un peu petit pour une cascade, je vous l'accorde mais si vous avez une bonne pression, ça vous fera une solution alternative."


Ca peut paraître misérable à priori comme solution mais c'est sans doute le premier avantage que j'ai découvert en étant citadin : la cascade à débit variable. Parce que de la pression, il y en avait, j'ai juste dû éponger deux ou trois fois la flotte qui avait envahi jusqu'à la pièce principale. Le métier qui rentre, encore une fois…


En fait c'est assez consternant de se dire qu'on en a bavé pour apprendre un métier qui requiert de ne rien faire d'autre de sa vie…Et d'arriver "chez les grands" pour s'apercevoir qu'il faut recommencer l'apprentissage pour construire une existence qui ne tourne pas autour des mantra ou de la méditation exclusivement, que personne n'a écrit de manuel pour ça mais que tout le monde s'étonne que vous ramiez. Ceci dit, quand j'y repense, ça m'amuse plus qu'autre chose : j'ai eu des journées de merde, j'étais paumé…Mais ma merde, je la gérais tout seul, pour la première fois. Considérant que je ne suis pas mort d'hypothermie sous ma douche froide ou étouffé au fond d'une poubelle, je dirais que je m'en suis bien tiré. Je suis limité mais extrêmement têtu, un trait de caractère…


…Que je tiens typiquement de mon père.


J'admets, pour une oraison funèbre c'est un peu court.


Sur ce, le MAITRE (maintenant je peux l'écrire en toutes lettres) vous souhaite une bonne semaine. Les publications reprennent leur rythme régulier.


Autre chose : le blog va sans doute subir encore quelques changements d'ici un mois, il se pourrait donc que vous ayez de temps en temps quelques difficultés à y accéder, si Subaru-D bricole dessus.

 

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Source de l'image : http://www.flickr.com/photos/loungerie/41368412/

Par S.Kondo
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Mercredi 2 mai 2012 3 02 /05 /Mai /2012 14:24

 

C'est étrange de travailler régulièrement avec les morts, de leur parler, d'être en contact avec ceux qui les pleurent, de se dire que tout va bien et qu'on peut garder de la distance…Et puis un jour, le mort est proche de vous. Et en tant qu'exorciste et garant de la paix des âmes, vous vous retrouvez dans le double rôle de l'onmyôji calme et apaisant mais également celui du proche en deuil. J'ai déjà perdu des amis, des gens que j'appréciais…Mais ma famille immédiate, jamais.


Ce matin, j'ai été appelé par ma mère. A sa voix, j'ai compris que quelque chose de grave venait d'arriver. Elle n'a fait que citer son nom et j'ai compris.


Kaemon Kondo, quarante-huitième maître du clan Kondo, disparu depuis plus de cinq ans a décédé à l'hôpital d'Aomori, au Nord, dans la nuit. Il s'était enregistré sous un faux nom, avant de laisser une lettre pour que son corps puisse être "rendu au clan", l'hôpital a appelé ma mère aussitôt et elle a tenu à me prévenir.


Pour ceux à qui ce nom n'évoque rien, il s'agit de mon géniteur. J'insiste sur le terme "géniteur", il ne mérite pas d'autre titre venant de moi.


Lorsque je me suis retrouvé devant la porte de la morgue, je me sentais encore sonné, serrant la petite main de Shinkin qui ne voulait "pas que j'y aille tout seul". Je la laisse pourtant dans le couloir avant de rentrer, elle n'a pas besoin de voir ça (ni de voir ma réaction, que j'appréhende de plus en plus). Le médecin me parle de cancer, de métastase, de tout un tas de mot qui font à peine un aller-retour dans mon cerveau. J'ai l'impression étrange que le monde a cessé de tourner, le temps de me laisser réaliser. L'homme étendu a l'air de dormir, on ôte le drap sur son visage pour que je puisse le reconnaître. Ma voix sonne bizarrement lorsque je me contente d'un sobre : "C'est lui".


"Votre mère s'est également déplacée mais elle a eu un malaise, un autre médecin est auprès d'elle. Est-ce que ça va aller, Kondo-san ?"


"Très bien."


Je cligne des yeux et les lève sur le médecin, un type aussi vieux que mon père sans doute, qui s'incline.


"Toutes mes condoléances. Croyez bien que nous sommes navrés de vous appeler de la sorte pour l'identification, ce n'est pas facile et nous en sommes conscients. Je vais vous laisser seul quelques instants."


La porte se referme et je me retrouve debout devant cette table où mon père repose. Il a gardé son expression fermée, quelque chose dans le pli de sa mâchoire de dur et d'agressif, qui avait fini par s'inscrire durablement dans ses traits. Les cheveux courts, toujours impeccables – il n'a jamais toléré de "crinière" de personne, nous avions tous les cheveux coupés le plus court possible étant enfants. Et puis il y a la cicatrice sur sa jambe, très reconnaissable, celle qui témoigne du jour où il a pris le coup pour moi, parce que j'avais foiré.


Même mort, il me rend nerveux. Je m'attendrais presque à le voir ouvrir les yeux. Il me demanderait où est ma tenue rituelle, pourquoi j'ai les cheveux longs, pourquoi je ne suis pas rasé, pour quelle raison le reste du clan n'est pas autour de moi, d'une voix calme et posée, il énumérerait ce qui "pose problème" avec moi. Et au lieu de lui répondre paisiblement que je n'avais pas le temps de me pomponner parce qu'on avait besoin de moi pour des choses plus urgentes, je protesterais, je dirais que "je fais ce que je veux", à vingt-quatre ans, alors que je n'ai plus rien à lui prouver. De toute manière, on ne pouvait rien lui prouver, il se faisait son idée de vous et elle ne changeait plus. Ma mère n'était pas assez ferme et manquait de volonté, il fallait tâcher de "caser" mon frère rapidement, ma sœur était trop indisciplinée et aurait du mal à épouser quelqu'un de bien…


Et moi ?


On m'avait donné la lettre qu'il avait rédigée, je n'y suis même pas cité, je pense que ça en dit long sur l'opinion qu'il avait de moi. Elle n'avait effectivement pas changé, juste empiré. D'une main, je recouvre à nouveau son visage et je sors dans le couloir, où Shinkin m'attend. Elle me prend encore la main, me demande si "ça va", si j'ai soif, si j'ai faim, si je veux m'asseoir. Je lui souris. Ca va. Non, je n'ai besoin de rien, merci de t'en inquiéter.


"Kondo-san ? Kondo Satoru-san ?"


Le médecin est revenu, un autre pli à la main.


"Il y avait ceci avec la lettre. Il nous a demandé de le remettre à Satoru Kondo, son fils cadet. C'est bien vous ?"

Je prends, comme un somnambule et déplie lentement le papier. Je reconnais assez bien son écriture, j'ai la même, à force de me faire tenir le poignet quand je traçais mes kanji pas assez vite, pas assez bien…


"Je t'en prie, ne me fais pas honte."


C'est tout. Une phrase, une signature, terminé, il n'y a même pas mon prénom d'écrit là-dessus.  "Je t'en prie" ?? Je t'ai tellement déçu que tu en es à me "supplier" d'être correct ? Je déchire la feuille d'un seul mouvement, retenant de justesse un "va te faire foutre" en direction de la porte de la morgue.


"Oncle Satoru, tu pleures."


"C'est rien. Une dernière petite mesquinerie pour la route, qu'il a tenu à me laisser. On peut dire qu'il pense à tout."


***


Je pense que je vais m'arrêter là. Ca réveille ma colère, ça me met les nerfs en boule. Je vous annonce que suite à cet événement, le blog sera en pause quinze jours. Promis, à mon retour, j'essaierai de faire quelque chose de plus léger. Ca me fera du bien aussi.

Par S.Kondo
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Vendredi 27 avril 2012 5 27 /04 /Avr /2012 10:18

 

 

Enfin, j'ai pu apporter un poing final à cette affaire de cerisier malade…Pour ceux qui dormaient dans le fond, voici la première et seconde partie de cette histoire qui m'aura emmené fouiner très loin.


Il y a bien plus rébarbatif que de devoir fouiller la paperasse administrative des autres, sous l'œil vigilant de l'employé de mairie, qui connaît votre talent pour y foutre un bordel mémorable. Il y a plus rébarbatif, oui…Sauf que je vois pas ce que ça peut être.


Après une petite entrevue avec la veuve d'un de ceux qui sont enterrés sous les cerisiers, je m'étais fait une petite idée de ce qui avait pu se passer, idée que j'ai – fidèle à moi-même – poussée jusqu'au bout. Et avec moi, "au bout", ça veut dire généralement jusqu'à appuyer là où ça fait mal, d'où mes recherches administratives.


Et non il n'y a pas de faute dans la toute première phrase : un poing final, absolument.


***


"Vous êtes certain que votre autorisation est valide pour ce genre de choses ?"


Le gardien me regarde avec une certaine inquiétude me pencher au-dessus de la tombe.


"La semaine dernière j'ai démoli la devanture d'un magasin. On m'a passé un coup de téléphone, ça a gueulé dix minutes et c'est tout. Donc à priori, je pense qu'entrer dans un cimetière hors des horaires d'ouverture devrait être légèrement moins répréhensible."


Il émet un rire gêné mais n'insiste pas, sans doute pense-t-il que je blague. Il s'éloigne de quelques pas, tout en me gardant à l'œil…Je sais que j'ai l'air de rien mais entre lui et l'employé de la mairie, j'ai un logo "fouteur de merde" tatoué sur la nuque, ma parole ?


Mes doigts effleurent lentement la surface de la tombe. D'après ce que j'ai trouvé, Mikoto Hasami, huit ans, est morte suite à une mauvaise chute dans les escaliers. Fille unique. Le coup du destin, le genre moche et grotesque, ça explique que son père ait eu envie de me malaxer la figure lorsque j'ai demandé à ouvrir la sépulture.


Nom de nom, que je n'aime pas faire ça…


Sans ouvrir physiquement, je peux me glisser à l'intérieur, spirituellement parlant, sauf que c'est le genre d'expérience à laquelle on s'essaie le moins possible. Comprenons-nous : il n'y a rien de plus apaisant que l'intérieur d'une tombe, son silence, son isolement, c'est comme s'endormir dans un cocon froid, s'engourdir lentement – avec le risque de ne pas arriver à se réveiller si l'esprit n'est pas assez fort. Ceci étant dans l'hypothèse où l'âme à l'intérieur est en paix.


Comme je suis certes bizarre mais pas suffisamment pour procéder de cette manière sans une bonne raison, le cas "âme en paix" est assez RARE. Et alors là…


Pour bien illustrer le propos, je dirais que cela consiste à balancer des taloches à un tigre, avant de s'enfermer en tête-à-tête avec lui dans une malle dont vous refermeriez vous-même le couvercle. Le dictionnaire m'indique que ça s'appelle également "masochisme".


J'inspire lentement et fais le vide dans mon esprit, gardant les yeux mi-clos avant de réciter mes mantras, à demi-voix tout d'abord puis plus distinctement, immobile sur la tombe, jusqu'à sentir très nettement mon corps se dérober, mes muscles s'avachir tandis que je m'en "détache". Un froid intense me gagne et j'ai le sentiment de m'endormir, comme cet instant précis où le cerveau déraille et enchaîne les pensées incohérentes. C'est dans cet état de "transe" que nous percevons mieux les âmes parasites, les pensées des fantômes ou leur présence (les psychothérapeutes parlent d'hallucinations).


Mais ce que j'entends alors que je bascule, ce n'est pas le murmure ténu d'un mort. Ce sont des hurlements, des pleurs convulsifs, des appels paniqués, à me rendre sourd. Les mots sont inaudibles mais je devine qu'il s'agit de la petite. Alors que je touche son âme, je sens qu'on m'agrippe violemment, comme pour déchiqueter tandis que les pleurs s'intensifient. Mon esprit repousse celui de la gosse, qui tente de se mêler à moi, sans doute pour sortir, et je parviens à m'extraire, retrouvant ma tangibilité, la joue pressée sur la pierre tombale tandis que le gardien me secoue.


"Kondo-san ? Kondo-san ! Tout va bien ?"


"Hmm…Je suis resté inconscient longtemps ?"


"Presque vingt minutes. J'ai appelé une ambulance…Votre cou…"


Je me redresse lentement et porte la main à ma gorge. Des ongles y ont laissé cinq profonds sillons, presque symétriques…Ce n'est pas Mikoto qui m'a fait ça, j'ai simplement ressenti ce qu'elle subit à l'intérieur.


"Ne bougez pas, l'ambulance arrive."


"Offrez un coup à boire aux ambulanciers, dans ce cas." Je rétorque au gardien en me remettant sur mes jambes. Je déteste la sensation après ce genre de "décorporation" : ma peau est glaciale et j'ai du mal à retrouver tous mes repères spatiaux. Néanmoins, j'ai les idées parfaitement claires sur ce qui se passe là-dessous et le côté positif, c'est que je ne vais pas seulement sauver un cerisier.

 

***

 

"Encore vous ??"


On a jamais de masque de hockey sous la main quand on a besoin : déjà que j'ai le profil pas très heureux, ça m'ennuierait qu'on me le cabosse, comme je l'explique à Hasami, furieux de me re-retrouver sur son palier.


"Du calme, je ne suis pas venu pour ouvrir quoi que ce soit mais pour poser des questions. J'ajouterais qu'il est malvenu de tabasser un agent du gouvernement, même s'il ne compatit à votre très grande douleur. Vous pourriez arrêter d'agrandir mon tee-shirt, s'il vous plaît ?" Je m'enquiers en désignant mon col, qu'il a de nouveau attrapé.


"Des questions ?"


"Oui, au sujet de l'achat de la tombe de votre fille Mikoto."


Je lui souris.


"Mon employeur a de bonnes raisons de croire qu'il n'a pas été fait dans les règles."


Coup de bluff. Méchant et risqué – comme tout bon coup de bluff – mais je n'ai pas le temps que les services de Yanaka fasse la vérification pour moi et j'ai la certitude d'avoir raison. De toute manière, je vais très vite voir si je me suis gouré (le sentir, surtout).


Le père se crispe…Mais ne me fiche pas sa main dans la figure.


"J'ai fait l'acquisition de cette sépulture de manière légale, je ne vois pas ce que vous cherchez."


"Hé bien à m'entendre dire ça…Avec papiers à l'appui, bien entendu. Si tout est en règle, je ne vois aucune raison de vous déranger, je virerais d'ailleurs de votre paillasson dans la seconde, il ne sera même pas décoiffé."


Il inspire et me lâche enfin avant de s'engouffrer à l'intérieur, où je l'entends échanger quelques mots avec sa femme. Le ton monte un peu…


Finalement, il revient sur le palier et me tends un dossier.


"La tombe était inoccupée depuis un certain temps, j'ai dû faire des démarches supplémentaires pour qu'elle soit nettoyée."


"Vous êtes un père attentionné."


A en juger par la somme qu'il a allongé pour cet emplacement, ce n'est plus de l'attention mais de l'adoration…Le double du prix habituel.


"Qui vous a signé ce document-là ?" Je m'enquiers finalement en arrivant à la dernière page.


"Je l'ignore, il m'a été retourné rempli quelques jours avant l'enterrement."


"Je vois…Ce tampon-là, au bas, vous voyez, celui qui porte le nom de Kondo ? C'est le mien."


Mon sourire est devenu glacial alors que je poursuis :


"Alors je sais que j'ai quelques fils dénudés entre les oreilles mais j'ai l'absolue certitude de n'avoir jamais fichu de coup de tampon là-dessus : c'est un document qui atteste que la tombe que vous rachetez est bien vide et a été purifiée. Alors de deux choses l'une, ou bien vous n'en aviez rien à foutre de violer une sépulture pour y installer votre fille, ou bien l'employé qui a ratifié ce faux document s'est payé votre fiole. Pour éviter de m'énerver, je préférerais la seconde option, j'ai moins de scrupules à foutre des claques à un fonctionnaire peu scrupuleux qu'à un père endeuillé."


Et pour appuyer mes dires, je sors mon propre hanko, afin qu'il puisse comparer. Il a le visage qui vire au blanc de manière graduelle au fil de mon petit discours. Il déglutit et reprend :


"Je…J'ai fait toutes les démarches légalement, ce n'est pas à moi de vérifier !"


"Et la somme payée ? C'est largement le double du prix des tombes dans ce coin-là…Une place sous les cerisiers, ça doit être sacrément prisé. Si j'étais suspicieux, je dirais que ça a tout d'une cession de parcelle au noir. Mais naturellement, je ne le suis pas…"


Il est littéralement paralysé, dépassé…Sa colère était un pauvre feu de paille, pour le coup je m'en veux d'y être allé aussi fort. Diplomatie, diplomatie…Je soupire.


"Vous saviez que c'était une cession fumeuse ? Ne me mentez pas, je commence à me sentir un peu compatissant, ça m'arrive rarement et j'aime pas qu'on me casse mes élans humanistes."


Il déglutit et répète :


"J'ai fais les démarches légalement."


"Et vous ne vous êtes posé aucune question en voyant le prix ? Ou bien vous êtes débile – c'est embêtant mais 90% du genre humain s'en remet très bien – ou bien vous me prenez pour un débile et là je vous annonce direct que je ne vais pas m'en remettre et vous non plus."


Serrant les dents, je lui agite son document falsifié sous le nez.


"Il y avait quelqu'un au fond de la tombe, sous une autre couche de terre ou une autre plaque, quelqu'un qu'on a pas jugé bon de sortir avant d'enterrer l'urne de votre fille. Vous gueulez parce que je veux procéder à une exhumation mais ce qui n'est pas bon pour vous l'est pour les autres ? Ben je vous annonce que ça ne marche pas comme ça avec moi. Je vous attends demain à Yanaka avec l'autorisation d'exhumer signée et si vous n'êtes pas là, je vous y traîne par la peau du cul. J'espère que vous l'avez souple, je tire fort quand je suis énervé."


Lui plaquant l'autorisation sur la poitrine, je m'apprête à le planter là avant de redescendre les escaliers, ce qui m'empêche d'éviter son crochet, lequel me cueille en pleine mâchoire. Je me retrouve assis sur son paillasson, sonné. Hasami me fixe, les poings serrés, pâle et tremblant.


"Elle adorait les cerisiers." Enchaîne-t-il "J'ai voulu lui offrir ça plutôt qu'un de ces cimetières enfermés dans des préfabriqués. Mon argent ne lui profitera plus, de toute manière…Vous savez quel effet ça fait, Kondo, de tenir l'urne funéraire de votre petite fille ? Si vous étiez père…"


"Arrêtez votre cirque." Je le coupe en me massant le menton. J'ai les tempes qui bourdonnent et une furieuse envie de lui coller un paiement retour dans les dents. Dis-toi qu'il est juste perturbé, qu'il a perdu le sens commun, Satoru…Mais là il est temps de lui ramener les pieds sur terre.


"Oui je sais quel effet ça fait, Hasami-san. Je le sais parce que je suis onmyôji. Des enfants, même si ce n'était pas les miens, j'en ai accompagnés après qu'ils se soient fait faucher par une bagnole, noyés, soient tombés malades. Je ne suis pas père ? J'ai une gamine de onze ans à charge qui pleure toute seule le soir dans son lit parce que je la laisse pour venir voir des cloches dans votre genre, incapables de se désolidariser le nez du nombril. Vous n'avez pas fait ça pour votre fille, quoi que vous en disiez. Vous ne vous êtes pas soucié de la purification de sa tombe, tant que le cadre était joli…Mais vous, vous êtes en paix avec vous-même, c'est tout ce qui compte." Je conclus, cinglant. "Vous êtes un pauvre type, la douleur n'excuse pas ça."


J'ai à peine le temps de finir ma phrase qu'il me tombe à nouveau dessus. Mais cette fois-ci, je l'ai vu venir et c'est à mon tour de lui coller un marron, lui éclatant l'arcade sourcilière tandis qu'il m'empoigne. Ce sont les flics qui nous ont séparés avant de nous embarquer. L'inspectrice a été ravie de me trouver en cellule avec ma gueule de boxer perdant, davantage quand je lui ai expliqué qu'elle serait fort civile de me faire sortir, rapport à la sépulture que je devais ouvrir.

 

***

 

Pour une majeure partie de personnes, ma morgue est insupportable, d'autant plus de par mon métier, où je devrais faire montre de pudeur.


Seulement, en regardant Hasami tendre les mains vers l'urne de sa fille qu'on venait de sortir, j'ai songé que si j'étais pudique, je deviendrais dingue. Je n'ai pas les nerfs solides c'est un fait, il en a fait les frais. Comme je le lui ai dit, c'est une cloche, pas un gars méchant, juste con, égoïste et aveuglé par son drame personnel. Avec ces quelques jours de recul je songe qu'à sa place, j'aurais été sans doute pareil, ce qui explique mon irrépressible besoin de lui démolir le portrait.


"Vous êtes content ?"


Il me fixe, serrant l'urne dans les mains.


"N'essayez pas de me culpabiliser. Vos conneries ont fait souffrir trois âmes, pour soulager la vôtre." Je lui réplique.


"Trois âmes ?"


Je lève les yeux vers le cerisier au-dessus des tombes, ses rares fleurs sont fanées, plusieurs branches mortes pendent…


"Trois, oui."


On m'appelle. Ils ont trouvé autre chose…Des ossements. Je leur dis de s'écarter et je m'approche prudemment, m'attendant à une attaque. Mais il ne se passe rien, malgré la présence bien perceptible du mort, ce même mort qui attaquait l'âme de la petite Mikoto, parce qu'elle occupait sa tombe, avec acharnement, férocité, comme on défend sa maison. Je soupire.


"Je suppose qu'ils vont être placés en fosse commune ?"


"C'est la loi, Kondo-san." Approuve le gardien "Nous n'avons plus de famille à contacter pour payer l'emplacement, c'est surprenant qu'elle n'ait pas été reprise plus tôt, sans doute une faille administrative, cela se produit parfois."


"Deux sépultures qu'on doit déplacer et un cerisier à moitié mort, je n'appelle plus ça une faille mais une crevasse." Je rétorque en me redressant…Avant de lever à nouveau les yeux vers les cerisiers, dont le vent fait bruisser les branches. Je suis sûrement le seul à y entendre un "Merci".

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Source de l'image : http://www.flickr.com/photos/oddwick/2480013494/

Par S.Kondo
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Vendredi 20 avril 2012 5 20 /04 /Avr /2012 13:44

http://farm8.staticflickr.com/7190/6949860434_d28629e714_b.jpg

 

 

Si vous avez raté le début, c'était là.

 

Non, il n'y a pas eu de bug, non le paragraphe d'intro n'a pas sauté. J'avais une flemme avoisinant le quintal, à faire rougir de honte un narcoleptique, c'est tout.

 

Donc pas d'intro.

 

Bref, reprenons.

 

***

Ca n'a rien d'une nouveauté, je n'ai pas le sens de la diplomatie (mais celui de l'euphémisme, comme vous pouvez le voir). Expliquer à ma cousine de onze ans que sa tenue vestimentaire n'est pas de très bon goût ("Tu t'es trompée de boutique, tu es entrée dans un magasin pour animaux ?") est déjà périlleux, imaginons donc sur un sujet plus grave…

 

Comme expliquer à un père de famille que je dois ouvrir la sépulture de sa gosse de huit ans. Me voir débarquer chez lui avec une simple autorisation gouvernementale et ma touche d'étudiant pour lui balancer ça aura au moins pimenté sa soirée – et la mienne, vu la manière dont il m'a "raccompagné" à la porte, en me promettant de me refaire le portrait à la phalange si je m'avisais de revenir. Je ne m'attendais pas à autre chose, de toute manière…Notre conversation s'est limitée à deux phrases, la mienne et un "Sortez" particulièrement impératif, je n'ai même pas eu le temps de lui exposer mes motifs avant de me faire virer, par le col. Au moins il ne m'avait pas collé un gnon, j'aurais eu l'air malin en allant voir la deuxième endeuillée maquillé comme un panda unilatéral.

 

J'espérais qu'elle serait un peu moins à fleur de peau, son mari était apparemment mort de sa belle mort, à un âge suffisamment avancé pour dépasser le plafond "injuste".

 

Pour ça, Misao était calme. Lorsqu'elle m'a ouvert, elle se tenait très droite, enveloppée dans une veste rouge. Elle a légèrement haussé un sourcil et m'a prévenu qu'elle "n'achetait rien".

 

"Ca tombe bien, je n'ai rien à vous vendre. Satoru Kondo, agent du gouvernement,  je vous ai appelée hier. C'est au sujet de votre mari."

 

"Oui, j'ai été prévenue. Quant à mon mari, vous arrivez un peu tard, il est mort, Kondo-san."

 

Quand on parle de diplomatie…Elle a gardé une expression parfaitement égale en me répondant.

 

"Justement, il semble qu'il y ait un problème avec sa sépulture. Croyez-bien que je suis désolé…"

 

Elle lève une main pour m'arrêter, puis la laisse retomber dans un mouvement circulaire avant de s'écarter, m'invitant à entrer. M'exécutant, je la regarde du coin de l'œil se diriger vers la cuisine, me précédant. Elle a l'air bien plus âgée que ma mère mais se tient parfaitement droite, souriante mais austère.  Elle s'arrête devant le lavabo, attrape un verre qu'elle pose devant moi dans un petit claquement sec.

 

"Vous prenez ?"

 

"Rien, je n'ai…"

 

"Juste de l'eau ?"

 

Au moins je suis fixé, si je veux espérer en placer une, j'ai intérêt à faire mes phrases d'une traite. Elle remplit mon verre et s'assoit, croisant lentement les mains.

 

"Kondo-san, soyez bref. Mon mari a été enterré il y a deux semaines et on m'a assurée que tout était en règle. J'y ai veillé scrupuleusement."

 

Je m'autorise un sourire en attrapant mon verre.

 

"Ca je n'en doute pas, j'imagine mal ce qui pourrait ne pas être en règle chez vous."

 

Elle a coiffé ses cheveux en arrière, seule une petite mèche rebiffe en lui tombant sur le front. Elle s'autorise elle aussi un léger sourire.

 

"Dans ce cas, que me reproche-t-on ?"

 

"Rien."

 

Je fais glisser vers elle mon autorisation, qu'elle examine sans la toucher.

 

"Pour des raisons sanitaires, je suis forcé de vous demander l'autorisation d'ouvrir la sépulture de votre mari. La terre est empoisonnée dans cette zone et nous essayons de déterminer si cela ne peut pas venir des urnes funéraires dans les tombes. "

 

Elle relève les yeux sur moi, seul un très léger pincement dans ses lèvres m'indiquant son indignation. Néanmoins, elle ne m'en fait pas part, du moins pas directement.

 

"Il n'y a pas que la tombe de mon époux."

 

"Nous effectuons la même démarche auprès du propriétaire de la tombe voisine. Pour le moment, nous…hem…n'avons pas reçu son approbation." (Quand je vous disais que je maniais l'euphémisme…)

 

"Pour ouvrir une tombe laissée à l'abandon ?"

 

Elle semble surprise, pas autant que moi, ceci dit :

 

"A l'abandon ? On y a enfoui une petite fille il y a quelques jours, tout juste. Je viens de rencontrer le père."

 

Misao secoue la tête.

 

"Je puis vous affirmer, Kondo-san, que lorsque je suis allée au cimetière, la tombe voisine était à l'abandon, envahie par les herbes folles. Je m'étonnais d'ailleurs qu'on la laisse en l'état quand on sait le nombre de demandes pour un emplacement à Yanaka. J'ignorais qu'elle pouvait être libérée dans un délai si court."

 

Autant dans mon métier, on apprend qu'il vaut mieux tout mettre en doute pour éviter de commettre des erreurs de jugement ou des imprudences, autant Misao et sa coiffure impeccable, sa veste jetée sur ses épaules sans un faux pli et sa nuque bien droite, son regard ancré dans le mien est le genre de personne que je n'imagine pas se tromper. Pour un peu, elle aurait mesuré la hauteur des mauvaises herbes sur la tombe voisine.

 

"Je me suis d'ailleurs plainte, l'herbe commençait à empiéter sur notre sépulture. A mon âge, je ne me vois pas désherber, Kondo-san."

 

"Il y en a des moins droits que vous, à votre âge, Misao-san." Je lui signale, amusé, en imaginant la gueule du responsable de Yanaka, en train de se faire remonter les bretelles au sujet des dix centimètres de verdure non règlementaires. " Comme je vous le disais, j'ai rarement vu quelqu'un d'aussi perpendiculaire au sol que vous."

 

"J'ai pris une photo, si vous avez besoin d'une preuve."

 

"Vous avez pris une photo…"

 

Ok, je suis tombé sur le Naichō du quartier, pour un peu elle enquêterait à ma place…Et à en juger la lueur dans son regard, ça ne la dérangerait pas. Se redressant, elle va chercher son téléphone, sur lequel elle pianote. Quand je pense que je ne sais toujours pas changer la sonnerie du mien…

 

"Voilà. C'est pratique, ces mobiles"

 

"C'est certain." (Non, je ne suis pas un lèche-cul, je contenais mon amertume et ma jalousie d'handicapé technologique).

 

Sur la photo, on voit en effet un parterre envahi de mauvaises herbes. Je fronce le nez.

 

"C'est une preuve." Maintient Misao en se rasseyant.

 

"C'est-à-dire vu comme ça, vous pourriez avoir pris n'importe quelle touffe d'herbe de Tokyo, ce serait pareil."

 

"Il y a la tombe de mon époux, vous voyez bien le premier caractère de mon nom. Je vais vous chercher ma carte d'identité si vous souhaitez vérifier."

 

"Je vous crois." De toute façon, les caractères de son nom de famille sont inscrits en haut de l'autorisation d'exhumer que j'avais posée devant elle. Et puis je commençais à avoir peur qu'elle me sorte les photos de l'enterrement et le bail locatif de leur sépulture, à vrai dire. Elle en était parfaitement capable. Tandis que j'examine la photo, elle se penche vers moi :

 

"Vous travaillez dans quel ministère ?"

 

"Pardonnez-moi mais…Vous étiez fli…policier ?"

 

Ses mains tapotent sur la table alors qu'elle ne me quitte pas des yeux (pour le coup, je me demande si je ne préférais pas me faire sortir comme un malpropre).

 

"Non, j'étais maîtresse de Ballet. Et vous-même, en quelle qualité venez-vous me voir ?"

 

Je me lève.

 

"Moi je donne plutôt dans le chef d'orchestre. Sauf que j'exerce à plus grande échelle et que personne ne m'écoute. Il y a d'ailleurs une partition assez bizarre en train de se jouer à Yanaka, si ce que vous me dites est vrai. Je suppose que vous m'interdisez de toucher à la sépulture de votre mari ?"

 

Elle s'accorde quelques secondes de silence – plus pour son petit effet que par nécessité de réfléchir, vu le personnage – et attrape finalement l'autorisation.

 

"Je vais chercher mon hanko."

 

"Vous acceptez ?"

 

"Vous l'avez dit vous-même : j'aime les choses en règle. Mon mari était comme moi."

 

Elle se fend d'un nouveau sourire, plus chaleureux.

 

"Il était chef d'orchestre."


***

Voilà où j'en suis…La "petite" affaire est en train de prendre des allures de bourbier. Je retourne demain à Yanaka regarder de près la tombe de la petite, je crois que j'ai mon idée...Et je sens qu'il y a un père adepte du tirage de col à qui je vais devoir aller dire deux mots. Quelque chose dans le genre : "Pas le choix".

 

Oui je sais, ça fait trois mots.

 

A la semaine prochaine pour la conclusion, je pense. Faudra songer à apporter des glaçons, m'est avis que je vais avoir un œil fardé façon dalmatien.

 

Pour changer de sujet, il y a du nouveau sur la page fanart, un très beau dessin de Maelweilh, que je vous invite à découvrir (et ça me ferait rien d'être comme ça, du reste)

 

Bonne semaine à tous, les vivants, les morts, les fleurs et ceux que j'oublie !

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/garryknight/2626196912/

Par S.Kondo
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