Re-la-ti-vi-quoi ?

Ma mère qui me passe un coup de fil c'est rare. Pour me demander quelque chose, encore plus : depuis mes 18 ans, elle ne me demande quasiment jamais rien, et si c'est le cas, ce n'est jamais pour elle. Elle s'excuse platement de me déranger, m'explique qu'elle "pense" que "je suis le plus qualifié" pour ça et qu'elle est "consciente de perturber mon planning.". J'ai beau lui dire d'arrêter de me foutre des sumimasen en guise de ponctuation, autant parler dans le vide... Mon frère n'a pas le moral. Paraît-il que son boulot se passe mal et qu'il a besoin de discuter...j'ai bien objecté que pour remonter le moral, j'étais pas vraiment un caïd de la psychologie mais comme d'habitude, elle ne m'écoute pas. Elle s'excuse encore. Elle est tellement désolée de m'ennuyer avec ces futilités mais elle s'inquiète pour Kanata... Mon frangin c'est le vilain petit canard de la famille : aucun don d'aucune sorte pour l'onmyôjitsu, la divination, la lecture des rêves. Il n'est même pas bon en calligraphie, c'est dire. Quand je le retrouve devant son bureau, il a les traits tirés...Et quand il me prend carrément dans ses bras, là je comprends mieux. "Toi, ça va pas du tout." "Te moque pas, Satoru-kun. Ça me fait plaisir de te voir." "Ha oui vraiment pas du tout. Tu m'inquiètes, là...Tu as pris quoi ?" Il rigole, même si ça sonne faux. "Si les anxiolytiques avaient un quelconque effet, tu serais pas là, tu sais. On va manger quelque part ? Je t'invite." Mon frère qui m'invite à bouffer...surréaliste. La dernière fois que Kanata m'a offert quelque chose, c'était des reproches. Pour le coup, je comprends qu'Okâ-san angoisse pour son vilain caneton. Une fois à table, il me demande comment je vais, si la gestion des derniers événements est pas trop lourde pour moi, où j'en suis...Je pique une boulette de riz dans mon bol et le coupe : "Et si on arrêtait les politesses pour attaquer le cœur du problème ? Je doute que mes histoires d’esprits frappeurs te passionnent." Il soupire. "Toujours aussi bavard, hein ? Okâ-san t’as dit pour mon boulot ? C'est un peu...tendu en ce moment. Avec la dégradation du marché, ils pensent qu'ils ne vont pas me garder." Silence. Kanata me jette un regard de chien battu, sans doute par ce que je n'ai pas tellement l'air désolé...s'il se fait virer, ça fera la troisième fois depuis qu'il a commencé à bosser. Et connaissant ma belle-sœur, il va encore écoper de reproches en cascade. Je me demande si c'est ça ou la sensation d'échec qui lui fait le plus peur. Personnellement et pour l’avoir testé, je crois qu’on finit plus ou moins par s’habituer aux deux. "J'ai passé des heures le soir pour boucler mes dossiers, j'ai pas assisté à une réunion d'école de mon aînée depuis des mois, mais ils sont "désolés". C'est une "conjoncture difficile"." Il rigole, penaud. "Miyumi est comme folle. Elle pense que je devrais demander de l'aide au clan..." "C'est pour me taxer du fric que tu voulais me voir ?" Nouveau regard de chien battu. "Tu trouves que c'est mon genre ?" "Comme de me faire un câlin en public, onii-san." Je rétorque avec un petit sourire en coin. "De toute façon, quoi que je fasse, ça ne va jamais." Il soupire "Je me suis résigné." "C'est quelque chose que je peux comprendre, je crois. C'est fou, ça nous fait un truc de plus en commun !" "C'est le maître onmyôji, l'élite spirituelle du japon qui dit ça ? C'est de la fausse modestie ou tu te moques de moi ? Toi, tes clients, tu leur sauve la vie. J'imagine qu'ils doivent t'être un peu plus reconnaissants que ça." C'est ça, Kanata. Écouter les malheurs des autres pour relativiser les siens...aussi surprenant que ça puisse paraître, m'entendre râler a l'air de l'apaiser. Je lève les yeux au ciel. "C'est Okâ-san qui t'a mis ce genre de conneries dans la tête ? Je te signale que c'est pas toi qu'on traitait d'incapable tous les jours à la maison." "Ha non. Pour ça il aurait fallu qu'on m'adresse la parole..." "Ok." Je pose les baguettes à côté de mon bol et fixe mon frère dans les yeux. "Donc tu es jaloux de mon statut et moi de ta vie rangée. On continue à se mettre sur la gueule jusqu'à ce qu'il y en ait un qui se tire ? Moi ça me va aussi. J'ai un planning chargé et j'ai vraiment, mais alors vraiment pas que ça à foutre." Je croise les bras. Kanata finit par baisser les yeux. "Miyumi pense que tu pourrais parler en haut lieu pour moi." Il lui en aura fallu du temps pour la cracher, sa pastille. Il secoue la tête. "Je suis dans la merde, Satoru. Sinon je viendrais pas te demander, je sais que tu as autre chose à foutre, tu le répètes assez souvent. J'ai deux crédits sur les bras et trente ans passés, deux autres licenciements derrière moi...Miyumi pense que je trouverai rien." C'est assez rare pour le souligner mais il me fait de la peine. Lui il aime son boulot, lequel ne le lui rend pas...l'idée de filer un toit à tout le monde lui paraissait "cool" quand il a commencé. J'ai toujours été estomaqué par la naïveté de mon frère aîné...estomaqué de me dire que même quand j'étais un merdeux de douze ans, j'étais plus lucide que lui. Je reprends mes baguettes et recommence à manger. "Pas plus tard qu'hier, je suis allé exorciser une baraque maudite du toit aux fondations. Une famille. Ça a merdé. Vraiment, vraiment merdé, j'ai pu que colmater. Tu sais ce que ça signifie ?" Je lui souris. "Que trois âmes à Tokyo n'ont plus de cycle de réincarnation. Elles vont errer sans aucun moyen de communiquer avec les vivants. Je peux plus rien faire pour eux. Ni moi, ni personne. Ils hurlaient à mes oreilles alors que je les enfermais, pour que le petit couple qui vit dans la maison puisse avoir des nuits sans cauchemar. Le môme m'a supplié. J'ai pas écouté." Je pique un morceau de thon et l'attrape entre les dents et prends le temps de mâcher avant de reprendre d’une voix égale. " C’est presque toujours des mômes…les victimes, j’entends. Ce sont les plus exposés après tout. Un crédit de trop, un coup de stress ? Un père de famille bute toute sa descendance et je passe derrière. Un yôkai qui a la dent ? Les enfants, ça descend beaucoup mieux que les adultes. Alors à moins que tu comptes flinguer Miyumi et tes mômes, onii-san, je ne suis pas sûr d’être d’une aide précieuse. Et si c’est le cas, tu viens me voir un peu tôt. " Kanata a beaucoup de mal avec le cynisme, j’ai remarqué. Il est blanc comme un lavabo et semble sur le point de pleurer…depuis le temps, je pensais qu’il avait l’habitude. " Onii-chan ? Tu comptes faire ça ? " " Mais….b…bien sûr que non ! Tu es malade ou quoi ? " " Donc tu n’es pas dans la merde, pas à ce point. Tu vois, le tout c’est de prendre un peu de recul. " Sa bouche tremble et il déglutit. "Arrête de me faire ça, Kanata. Je vais voir ce que je peux faire..." "Si tu es d'accord pour m'aider, pourquoi tu me racontes ça ?" "Par ce que la prochaine fois, tu y repenseras peut-être...et peut-être que tu te diras qu'à trente ans passées, t'as pas besoin de venir chialer sur l'épaule de ton sale con de petit frère. Et que tu demanderas à ta femme de fermer sa gueule, éventuellement." Ha tiens, un sourire. Pas vraiment un débordement de joie et de gratitude, mais une petite éclaircie dans ce visage assombri de nuages. " Parfois tu es vraiment… " " Tu voulais de l’aide, je t’en fournis. La piqûre de rappel est en prime. " On nous dépose deux bières et je prends la mienne en regardant mon frère. "Il y a quelqu'un qui bosse dans l'immobilier et m'en dois une...elle s'appelle Kokuen. Si tu n'as rien contre les chats, elle pourrait te trouver un truc. Kampaï !" Et j'entrechoque ma bouteille avec la sienne.

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Source de l'image : vmiramontes

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