...Vous obtiendrez simplement un plouc monochrome.

Je n’ai pas de cicatrices, (presque) pas de bleus, je n’ai pas fini à l’hôpital. Mais j’ai eu la trouille de ma vie, j’ai dû gagner 5% de cheveux blancs et perdre en espérance de vie. Et Gekkô me fait la gueule (ça c’est la bonne nouvelle). Ha pour ceux qui n’ont pas suivi, je rappelle que j’ai été “invité” par ce cher Gekkô à une soirée mondaine, soi-disant pour tenir le bar parce que c’est bien connu, quand on est onmyôji, on a été formé à faire des cocktails (je maîtrise le Molotov pas trop mal ceci dit, mais c’est pas mon clan qui me l’a appris, celui-là). *** “Ça pue l’humain, ici.” Soyons francs : un petit merdeux de kitsune- qui n’a pas dû dépasser un siècle d’âge et aurait sûrement de l’acné si elle existait chez les renards- se permettrait de me dire ça en temps normal, il prendrait une paire de claques et je le ramènerais à sa mère emballé dans un sac poubelle. Je suis pour une éducation énergique (insérez ici un commentaire désagréable sur mon autorité naturelle). Seulement, si Satoru Kondo peut se le permettre, le barman de “Gekkô-shachō”, lui, doit se contenter de sourire sans broncher. On dit souvent que dans l’hôtellerie, les petites serveuses sont choisies comme pièce de viande pour les soirées mondaines, c’est grosso modo la sensation que j’ai eu au milieu de tous ces renards- mais au sens propre. Gekkô avait dû donner des instructions, par contre, parce que ça s’en tenait aux amabilités verbales. Pas de vagues. Personne ne devait savoir qui j’étais. C’est sûr, en smoking, les cheveux plaqués sur le crâne, rasé et souriant (J’ai des égalités très simple. Chez moi grimace=sourire), on était assez loin de ma vitrine habituelle de bouledogue ésotérique. Et puis franchement qu’est-ce que le premier onmyôji du Japon foutrait dans une soirée comme celle-ci à servir du champagne ? Soyons réalistes... “Whisky...S’il vous plaît. Quoi que tu en dises, le smoking te va très bien.” Gekkô...Mon cauchemar, mon poil à gratter, arborant fièrement ses oreilles, ses six queues et ses interminables mains griffues, pianote sur le bar en me souriant. J’aurais bien une petite idée de l’endroit où j’aimerais le lui servir, son whisky. Mais me laisser aller à mon franc-parler habituel me grillerait, je me contente donc d’un sourire/grimace de piranha. “Tout de suite, Gekkô-shachō.” Je remplis un verre et le pousse vers lui sans le quitter des yeux. Se penchant, il frôle mes doigts et je lui glisse un “enlève ça où je te le casse” sans me départir de mon sourire. Il s’exécute, aplatissant les oreilles en signe de contrariété. “Tu n’as pas besoin d’être d’aussi méchante humeur. C’est une belle soirée, non ?” “Faire la bonniche dans l’équivalent mondain d’un chenil, attifé comme un pingouin et coiffé comme un salary-man gominé, c’est sûr, de quoi je me plains ? Je pense que je vais démissionner dès demain et aller faire des cocktails dans les bars à hôtesses de Roppongi. J’ai trouvé ma voie, heureusement que tu étais là.” “Tu as ce que je t’ai envoyé avec le costume ?” J’opine du chef et tapote ma poche. Avec le smoking, il y avait un petit objet, soigneusement emballé et scellé par une malédiction, le genre qu’il est préférable de ne pas trop tripoter, sauf si on trouve qu’un karma sans taches n’est pas tendance. “Tu vas m’expliquer ?” “On a dévasté mon bureau pour me le voler, il y a une semaine...Je voulais l’exposer ce soir et j’ai la certitude qu’il y a un ou plusieurs indésirables ici qui vont tenter de partir avec.” “Pourquoi tu ne te contentes pas de le planquer ? Je ne suis pas receleur aux dernières nouvelles.” Gekkô glisse une main à l’intérieur de son veston et en tire son portable avant de me le coller contre l’oreille, lançant la messagerie. La voix au bout du fil, à peine modifiée, annonce paisiblement qu’en cas d’indisponibilité de l’”objet”, la soirée pourrait être écourtée de manière déplaisante. “Effectivement...Ça peut éveiller une petite suspicion.” J’admets en repoussant le téléphone. “Je vais sans doute dire une connerie mais appeler les flics n’est pas envisageable ?” “Hmmm...Disons que légalement, j’ai moi aussi emprunté cette relique et qu’actuellement ma situation vis-à-vis des autorités est un peu délicate.” S’il arrêtait de bouffer son personnel dès qu’il a une fringale, ce fêlé de renard, elle serait moins “délicate”, sa situation ! Mon regard balaye la salle...Il n’y a pas moins d’une centaine de kitsune ici, de quoi faire un joli petit carnage...Et déclencher une guerre ouverte avec les humains, surtout. A partir de là je me sens obligé de faire un petit aparté : certains clans anciens apprécient TRES peu la présence quasi constante des yôkai, kitsune et autres démons dans notre société. En s’appuyant sur le même ramassis de conneries que la pureté de la race humaine et sa supériorité (Ha, ha, ha...), ils se sont fait un devoir de poutrer les entités non-humaines hors de nos institutions. Sur le fond, je pourrais être d’accord, mais sur la forme c’est une autre histoire...Notez quand même que d’après leur définition, je suis ce qui se fait de plus pur en matière de race humaine : japonais depuis x générations, descendant d’une lignée noble, formé aux arts ancestraux, etc, etc... Seulement, comme la pureté de la race humaine, je m’en tamponne un peu - pour ne pas dire carrément, ça compromet toute collaboration avec ces tarés. Je suis un bourrin, pas un terroriste. “Et tu n’as sans doute pas les moyens de payer un service d’ordre ?” “Je ne veux pas qu’ils restent dehors, je veux en faire un exemple ou ils recommenceront. Je ne vais pas faire nettoyer mon bureau toutes les semaines, c’est un peu...lassant. Et contrariant quand on a du travail, accessoirement.” “Tu sais que ces types pourraient bien faire exploser le bâtiment en plein centre-ville ?? Je doute que tu puisses en faire un exemple à toi tout seul.” “Heureusement que tu es là, alors ?” Me rétorque-t-il en m’exhibant ses deux impeccables rangées de dents. Ne lui colle pas de pain, Satoru...Déjà t’y laisserai des phalanges et point de vue discrétion, on a vu mieux. “Il faut le localiser. S’il veut effectivement mettre sa menace à exécution, il va d’abord essayer de piquer ton truc. C’est quoi d’ailleurs cette fameuse “relique” ?” “Ho trois fois rien...Un petit fragment de bateau. J’ai organisé cette soirée pour fêter notre acquisition, d’ailleurs.” J’ai dû prendre la couleur de ma chemise à ses mots. “Vous êtes allés faucher la relique de la jonque de Makibi ??? Mais tu cherches quoi, un génocide ? La guerre ? Tu te rends compte, nom de dieu, la valeur symbolique de ton “bout de bateau” ?” Là vous n’avez pas le son, mais je me suis difficilement contenu de hurler. Je sens poindre la perplexité, ceci dit : pour vous, “la jonque de Makibi”, ça doit pas évoquer grand-chose. ***Petit cours : le folklore pour les nuls. Les kyûbi ne sont pas arrivés tout seul sur le sol Japonais, le premier spécimen ayant été ramené de Chine par un érudit du nom de Kibi Makibi, parti y chercher le calendrier lunaire ainsi que d’autres informations, à bord d’une jonque donc. Suite à ça, les onmyôji de l’époque ont procédé à l’éradication systématique des renards et mis en pièce cette fameuse jonque, dont un fragment de proue a été conservé par un de ces clans dont je vous parlais précédemment, comme symbole de la lutte contre les kitsune et les kyûbi. C’est un héritage qui se transmet depuis plus d’une dizaine de siècles. ***Fin du cours de folklore. Et c’est donc ce truc que j’ai dans ma poche. Pour être honnête j’aurais été moins nerveux si Gekkô m’y avait foutu une grenade dégoupillée. D’ailleurs, il a l’air nettement moins alarmé que moi : “Cet objet est un héritage de notre passé, les humains n’ont aucun droit dessus.” “Super. Va dire ça au type qui veut le récupérer, il y sera sans doute sensible, c’est vrai au fond, on va pas s’engueuler comme des chipoteuses pour un bout de bois, hein ?” J’ai le ton qui monte, ça y est, mais j’ai du bol : il est couvert par un coup de feu, qui résonne dans toute la pièce, suivi d’un silence lourd. J’ai aussitôt le réflexe de plonger derrière le bar. Si Gekkô se mange une balle, il s’en remettra plus facilement que moi...Je ne sais pas à qui il a confié son service de sécurité mais ça m’a l’air rudement efficace. Le connaissant, si ça se trouve, le service de sécurité c’est MOI et point final. De là où je suis, je vois uniquement Gekkô tourner totalement le dos au bar, pour faire face à la salle. Je me colle à quatre pattes et avance lentement tandis qu’une voix s’élève à quelques mètres. “Je suis venu récupérer ce qui nous appartient...” Il est seul ? Bon...Il peut y avoir des cons aussi chez les extrémistes, c’est pas incompatible et dans ce cas précis, ça me rend plutôt service. Il est seul contre cent kitsune, avec un peu de chance, ils l’auront étalé sur la moquette sans même que j’ai besoin d’intervenir. Trois autres coups de feu éclatent et j’entends les renards siffler...Apparemment il a pensé la même chose que moi. Merde, il va tous me les flinguer si je ne me magne pas et Gekkô avec. Les renards ne sont pas réputés pour être courageux et encore moins suicidaires. “Où est la relique ?” Un cinquième coup de feu claque et un glapissement de panique résonne dans toute la pièce. Les kitsune ont beau être des yôkai, ils ne sont pas bullet-proof pour autant. Je sors le fragment de ma poche...Un symbole, d’une valeur inestimable...Vraiment ? Alors il faut être con pour me le confier. Je fouille le bar jusqu’à trouver ce que je cherche...Sans m’y connaître en cocktail, il me semblait bien qu’on en flambait certain. Avec ça, j’ai de quoi m’éviter une balle dans le crâne...Ou du moins en diminuer le risque. “C’est moi qui l’ai !” Je me redresse lentement...Avec ces cinglés, on ne sait jamais, une balle perdue pourrait bien aller me chatouiller les côtes. Je lève la main bien haut, brandissant l’éclat emballé pour qu’il soit visible. Gekkô est immobile mais son regard à mon adresse en dit long. Il s’imagine quoi, que je vais me contenter de faire le livreur ? Le kamikaze est cagoulé, comme on pouvait s’y attendre, dos à la porte principale, et braque son arme sur moi avant de l’abaisser lorsqu’il réalise que je suis humain. Apparemment, il ne m’a pas reconnu, un plus. “Parfait. Posez-la sur le bar.” Le whisky de Gekkô est toujours là, plein. Baissant lentement le bras, je laisse tomber l’éclat dans le verre, sans quitter le flingue des yeux. “Désolé.” “Sortez-la ! Immédiatement !” “Je crois pas, non.” Révélant ma seconde main, j’appuie sur le bouton de l’allume-feu, approchant la flamme à moins de dix centimètres du verre et souris. “Ou alors vous allez poser votre flingue, pour commencer.” Gekkô s’est figé en me voyant faire, sa demi-douzaine de paires d’yeux écarquillés- ce qui lui donne six fois plus l’air con. D’un regard, je constate qu’il y a quatre ou cinq kitsune à terre, dont les semblables, pétrifiés, n’osent pas s’approcher. A en juger par la tache qui s’élargit sur la moquette, si on peut encore faire quelque chose pour eux, ça se joue en secondes. Autrement dit, pas le temps de sortir ma panoplie de sorts. “Lâche ce truc ou je tire !” “Si tu tires, je vais lâcher, c’est sûr mais ça tombera dans le verre.” C’est le bon moment. Gekkô et l’autres dingue sont totalement concentrés sur moi, les kitsune reculent lentement vers le fond de la salle... “Tu vois, là, je suis face à un dilemme, je dois choisir à qui je vais restituer ça et j’avoue que je suis assez partagé.” Mon regard va de l’un à l’autre et je hausse les épaules. “Et puisque vous seriez prêt tous les deux à tuer pour ça, le plus simple...” Je desserre le poing, laissant tomber le bec de l’allume-feu dans le whisky, qui s’embrase aussitôt. Il n’en faut pas plus pour que Gekkô et l’autre plongent sur le comptoir. Saisissant la tête cagoulée, je la cogne violemment contre le rebord et sens mon cœur reprendre un rythme normal alors que le fou-furieux s’affaisse, sonné. “T’aurais préféré que je t’envoie au tapis avec une technique ancestrale, j’imagine, mais ce soir j’innove. Gekkô, cesse de chialer sur ce petit tas de cendre et va t’occuper de tes congénères !” “Tu as détruit la...” “Tu voulais qu’ils n’y reviennent plus, maintenant c’est sûr, ils te foutront la paix. Debout, toi ! » Me penchant, je démasque le type et le relève sans douceur, par le col, avant de le secouer. “On reconnaît même pas ses élites ? Hé ben je vois que le niveau baisse...La dernière fois que ton boss est rentré en contact avec moi, il l’a fait sans l’intermédiaire d’un flingue. Bouge pas, je tâte la marchandise.” Je le fouille sommairement mais ne trouve aucun détonateur. “Alors on va jouer à un jeu toi et moi : je dois deviner si tu as miné le bâtiment et tu me dis si je chauffe, ok ? Et si tu triches, je te fais une gueule de bois, au sens propre.” Je grogne en désignant le bord du bar. “Je n’aurais jamais risqué d’endommager la relique...Vous êtes…Kondo-sama ? ” “Pourquoi, tu veux un autographe ?” Du coin de l’œil, je vois les kitsune s’agenouiller autour des corps étendus et joindre les mains. Au moins, pour eux, on est plus aux pièces. Mais je vais avoir un problème beaucoup plus immédiat. J’ai assez rarement vu Gekkô mécontent et en tant que renard à six queues, il lui en faut BEAUCOUP pour se foutre en rogne. La plupart du temps, c’est lié à moi...Et à juger la façon dont il me regarde, il a intensément envie d’épandre mes organes internes sur le bar, toujours en train de brûler, dans l’indifférence générale. Je suis le seul qui s’inquiète de la sécurité des uns et des autres, ou quoi ? Il faut savoir un truc : un yôkai en colère néglige absolument tout et ne se préoccupe de rien d’autre qu’assouvir sa rage. Gekkô me saisit par le col et me soulève de pratiquement trente centimètres au-dessus du sol, me forçant à lâcher le flingueur fou. “Tu as détruit ce qui reste de la jonque de Makibi...” Il ouvre la gueule si large que je peux presque en compter les dents. Le ventre noué, je me force à respirer à fond...C’est dans ces moments-là que je me rappelle pourquoi il me fout les jetons. Calant son mufle à deux centimètres de mon visage, il referme la main autour de mon cou et serre, les griffes s’enfonçant dans ma peau comme si c’était du beurre. Je n’arrive plus à parler, la bouche ouverte sur le souffle qui commence à me manquer. Comme vous pouvez le constater, je suis toujours là. Alors à votre avis ? Gekkô a réalisé qu’il était en train de me séparer la tête du corps ? Je suis revenu hanter mon clavier ?

Non, non, rien de tout ça : ironiquement, je dois mon intégrité physique à l’adepte du flingue. Un yôkai furieux n’est plus conscient de rien, on ne peut pas le raisonner. Il reste alors deux options : le mettre K.O (autant dire que pour mettre Gekkô K.O, surtout dans cet état, il faut avoir Hulk dans sa généalogie) ou le distraire pour opérer un retrait stratégique.

Je vous l’ai dit : pour les adeptes du “peuple japonais pur”, je suis aussi une espèce de relique. C’est assez drôle de se dire que l’autre kamikaze s’est interposé à cause de mon pedigree. Ça a déconcentré Gekkô suffisamment longtemps pour qu’il me lâche et que je m’en tire avec cinq plaies bien nettes au cou. Par contre, le type...Moi qui espérais l’interroger, j’ai surtout pensé qu’il allait falloir une pince à épiler pour renvoyer ses restes à son patron.

Mais Gekkô était légèrement calmé. Il m’a aimablement intimé de foutre le camp et autant dire que je me suis exécuté sans la ramener.

***

Depuis une semaine, on dit de moi que j’ai détruit un pan de l’histoire, côté renard comme côté humain.

Et je m’en tape. Totalement.

Je songe aux six morts...

Ça fait six histoires qui ne s'écriront pas.

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Source de l'image : aoisakana

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