Tourner à l'envers

Shinkin me demandait hier à quoi "ça sert l'amour". Je me doute qu'elle s'est faite son idée sur la question et qu'elle voulait surtout entendre la mienne, histoire de comparer. Cette soudaine question existentielle ne lui est d'ailleurs pas venue toute seule, vous vous en doutez.

***

Voir quelqu'un tourner autour de Shinkin a toujours eu sur moi un effet digne du virus de la rage, ce qui explique peut-être qu'elle ne soit pas d'un naturel angoissé (le syndrome "Mon oncle te cassera la gueule" vaut toutes les séances de pédiatre du monde). Aussi, lorsqu'elle est rentrée en m'annonçant sobrement qu'on "la suivait", j'étais dehors la seconde qui suivait, prêt au meurtre prémédité.

"Excusez-moi."

L'homme sur mon palier – il doit avoir soixante ans largement passées – s'incline poliment.

"Êtes-vous Kondo-san ? Votre petite protégée est restée très évasive mais je souhaiterais vous entretenir quelques instants au sujet d'une demande personnelle."

"Et vous abordez souvent les petites filles de dix ans pour ça avant de les filer ?" Je demande avec un sourire de mauvais augure tandis que je serre mon mala dans le poing et que Shinkin contemple la scène derrière moi. C'est tout juste si elle n'a pas le paquet de popcorn.

"C'était le seul contact que j'avais pour vous joindre" Il tourne la tête vers ma cousine et s'incline très bas "Veuillez m'excuser."

"Moi je veux bien vous excuser mais lui c'est pas sûr." Répond-t-elle en entamant tranquillement son goûter, sans bouger.

"Tu n'as pas des devoirs, toi ?" Je l'épingle avant de claquer des doigts en lui désignant sa chambre "Laisse-nous parler."

"Hé ! Si c'est pour un problème d'onmyôjitsu, je dois te seconder !" Proteste-t-elle.

"Quand tu arrêteras d'avoir besoin du dictionnaire pour lire les écrits taoïstes, on en rediscutera. File."

"Moi au moins j'en ai pas besoin pour lire le journal." Grogne-t-elle, récoltant une pichenette sur l'arrière du crâne.

"Je t'ai entendue. On en rediscutera, Shinkin."

Et elle s'éclipse enfin, son cartable sous le bras, en traînant des pieds. Mon visiteur ne semble pas perturbé par notre petit numéro, se contentant de sourire.

"Elle vous aime."

"Je ne suis pas sûr que ce soit le sujet. Entrez, ne faites pas attention au désordre et un conseil : ne vous déchaussez pas, je ne garantis pas que vous repartiez avec tous vos orteils dans le cas contraire. Je ne retrouve pas ma boîte à thé depuis trois jours."

"Votre…boîte à thé ?"

Il traverse l'entrée pour aller s'asseoir sur le canapé, tandis que je m'installe devant le bureau, face à lui.

"Un cadeau un peu remuant, oui. Je ne l'ai pas encore bien en main et le facteur a eu quelques soucis la semaine dernière. Les tsukumogami sont turbulents en début d'existence. Je vous écoute."

"J'aimerais que vous m'aidiez à retrouver quelqu'un."

Je soupire et me passe une main lasse sur le visage.

"Qui vous a dit que j'étais détective ? Vous vous êtes trompé de porte."

Il agite lentement la main et ouvre une petite chemise qu'il tient sous le bras, en retirant une photo de polaroïd soigneusement recouverte d'une protection plastique.

"Regardez. Je pense que vous serez compétent au moins pour me confirmer qu'il y a quelque chose d'étrange avec cette personne."

Sur le cliché, deux hommes posent dans une rue. L'un d'eux est manifestement mon client, trente ans plus jeune, le second est immense, le visage impassible. Je hausse les sourcils et le vieil homme sourit davantage.

"Vous l'avez vu ?"

La photo a visiblement été prise en fin de journée, le soleil projetant largement les ombres sur la devanture qui se trouve derrière eux…Sauf une. Le type à côté de mon client n'a pas d'ombre visible.

"Je sais que c'est léger mais assez intriguant, vous ne croyez pas ? Aucun photographe n'a pu expliquer ce petit détail. J'avoue n'avoir jamais vraiment fait attention à son ombre lorsque nous nous rencontrions."

"Et sans indiscrétion, qu'est-ce que vous lui voulez ?"

"J'ai quelque chose de personnel à lui demander…Sur nous."

"Vous étiez amis ?"

"Non."

Silence. Le vieil homme sourit toujours, silencieux sur mon canapé…Je me racle la gorge et pianote sur le bureau.

"Je vois. Plus qu'amis."

" Ça vous dérange ?"

" Absolument pas, ça devrait ? Cette rue, où est-ce ?"

"A Kamata. C'est le seul endroit où je l'ai jamais vu…"

Kamata…Le quartier des tanuki, ces revendeurs de bibelots qui y tiennent des échoppes où on vous vend tout, de la soupe d'yeux au vrai talisman magique porte-malheur. Le type sur la photo n'a pourtant pas le profil d'un tanuki, qui sont courts, râblés et généralement bien nourris.

"Comment vous êtes-vous rencontrés ?"

"Il m'a empêché de mettre un terme à mon existence."

Forcément, ça laisse des souvenirs... Posant la photo, je me lève pour préparer ma sacoche de travail tout en l'écoutant me raconter leur première entrevue.

"Je venais d'être licencié, j'ai pris ma décision en moins d'une heure. Je suis allé à Kamata, un quartier où je me sentais bien et il m'a interrompu alors que je m'apprêtais à passer à l'acte. Curieusement et quoi que nous nous soyons vus à plusieurs reprises, je n'ai jamais eu aucun autre moyen de le contacter qu'en venant à Kamata, à cet emplacement exact. Il n'était pas très enthousiaste à l'idée de faire cette photo."

"Ça se voit."

Bizarre…Comme ça, à froid, je n'ai pas la moindre idée de quelle créature il pourrait s'agir. Grand et massif mais plus épais que vraiment musclé, un visage buriné…Hormis son ombre, la photo est parfaitement normale.

"Et donc ?"

"Un jour il n'est plus venu. C'était peu de temps après avoir pris cette photo, j'ai eu beau attendre, je ne l'ai plus revu et personne alentours ne s'en souvenait, il était pourtant du genre à ne pas passer inaperçu. J'ai fini par abandonner."

Je boucle ma sacoche et passe mon blouson avant de me tourner vers lui.

"Et vous avez décidé de renouer les liens. Je vais voir ce que je peux faire."

"La question me taraude depuis des années mais je ne voyais pas à qui la poser, j'ignorais même qu'il y eut encore des onmyôji à Tokyo."

"Et il n'y en a pas. Il y en a un, c'est tout. Allons-y, je devrais pouvoir au moins me faire une idée sur le type d'amoureux transi que vous vous êtes trouvé."

Il soupire.

"Ça vous choque. C'est peut-être inhabituel dans votre métier ?"

Et cette fois c'est à mon tour de sourire, alors que j'ouvre la porte et m'écarte pour lui laisser le passage.

"Si vous saviez ce que vois défiler, vous ne poseriez même pas la question. A dire vrai, vous êtes peut-être la personne la plus normale que je vois depuis des jours, excepté le facteur. Et après son tête-à-tête avec ma boîte à thé, je ne parierais plus là-dessus."

***

"Ce n'était pas un romantique, dites-moi."

"L'endroit a beaucoup changé." Admet-il.

Pour ça…Des échoppes étroites aux couleurs criardes proposant des straps de portable, des autocollants à bas prix, on est loin du petit parc où flirter tranquille.

"A l'époque, ils faisaient des ramen délicieux. Je vous aurais invité, Kondo-san."

Je souris et me gratte légèrement la tête en me raclant à nouveau la gorge.

"Et ça aurait été flatteur pour moi mais je ne pense pas que j'y aurais répondu favorablement."

"Quand une femme vous invite à manger, pensez-vous que c'est obligatoirement parce que vous lui plaisez ? Je sais me montrer simplement courtois."

Au rayon des bavures en matière de rapport humains, je suis vraiment bon, je tache, je dégouline, indélébilement débile. Paye tes clichés, moi qui essaie précisément de le mettre à l'aise, c'est réussi !

"Hem. Avez-vous idée de ce qui est arrivé à ceux qui tenaient les échoppes à l'époque ?"

"Non mais j'ai fait tout le tour du quartier avec cette photo après sa disparition. On m'a garanti ne l'avoir jamais vu."

Ça sent le fantôme, ça a le goût du fantôme, l'air du fantôme…Pourtant je n'arrive pas à me décider à trancher, mon intuition me souffle que ce n'est pas la bonne réponse, à cause de cette ombre manquante sans doute.

"Vous pouvez me montrer à nouveau la photo ?"

Effectivement, la boutique derrière eux propose des ramen. Un tsukumogami pourrait difficilement prendre une forme humaine aussi parfaite et puis il aurait une ombre. Je remonte la rue, les sens aux aguets, longeant les devantures des tanuki, qui me saluent lorsqu'ils me reconnaissent. Drôle d'endroit pour un rendez-vous galant, même entre hommes…Pas très discret, surtout entre hommes. Une bizarrerie de plus à ajouter à cet amant disparu, même si je pense qu'il y a un lien logique qui m'échappe. Lorsque je reviens, mon client s'est assis sur un des bancs qui bordent le trottoir. Il paraît hors d'haleine, soudain.

"Tout va bien ?"

"Je suis désolé, un simple coup de fatigue. Vous avez besoin de moi ?"

"Je pense que la réponse est quelque part dans votre photo – il vaut mieux, c'est tout ce qui reste, le quartier a tellement chan…"

Les ombres. C'est par ça que j'aurais dû commencer. Levant le nez, je contemple le trottoir, à droite, puis à gauche.

"…gé…"

Quand vous comprenez et que la réponse vous déplaît, votre cerveau s'arc-boute contre, essayant de la repousser dans les horribles improbables. Seulement, la pièce s'emboîte parfaitement, c'est cohérent, je n'ai juste pas envie que ce soit la bonne réponse. Bon…Je vais faire une vérification "manuelle".

"Tenez-moi ça."

Je lui rends sa photo et me met à quatre pattes, tâtant le bitume sous les regards stupéfaits des passants, qui s'écartent vivement autour de moi, longeant le bord du trottoir pour m'éviter. Mes doigts cherchent et je sens enfin le léger relief sous l'asphalte. Je me mords la lèvre…Pourquoi dois-je toujours annoncer les mauvaises nouvelles ? C'est trop demander pour une fois, de jouer dans un joli conte avec un "happy end" ? Je me relève lentement et retourne vers le banc, où je m'assois à mon tour.

Mon client me dévisage. Il sourit toujours, calmement, mais mon expression le dissuade de continuer.

"Qu'y-a-t-il, Kondo-san ?"

"J'ai trouvé. Et je suis…au regret de vous annoncer une mauvaise nouvelle à son sujet."

Les gens comprennent dès qu'on évoque la "mauvaise nouvelle" en général : certains vous devancent, pleurent, s'affolent, nient…D'autres jouent les candides jusqu'à ce que vous soyez forcés de leur balancer l'évidence sans édulcorant.

"La plus mauvaise nouvelle que vous puissiez m'annoncer, Kondo-san, c'est qu'il soit encore là et n'ai jamais essayé de me revoir."

"Il aurait du mal, on l'a abattu." Je réplique, évitant son regard.

"Un meurtre ? Les gens du quartier m'en auraient parlé !"

" Ça dépend de qui est assassiné, il y a des meurtres qui ne valent pas d'être cités."

Je tapote la photo, qu'il tient toujours à la main.

"Il manque une ombre à cette image…Et s'il y en avait une en trop ? D'un acteur hors-champ par exemple ?"

"Hors-champ ?"

"A part les boutiques, il y a autre chose qui a disparu dans cette rue, quelque chose qu'on ne voit pas vraiment sur votre cliché."

Je désigne la zone gauche, suivant du doigt l'ombre supplémentaire qui quadrille presque le visage de l'homme, la silhouette des branches.

"Il y avait un arbre, ici, avant qu'on ne bétonne. J'ai touché le trottoir, à quelques mètres d'ici, il y a encore la démarcation. Il avait bien une ombre et elle apparaît bien sur la photo, elle n'avait pas besoin d'être dédoublée, c'est tout."

Il ne dit rien et fixe le cliché. Si son visage paraît impavide, ses lèvres se crispent légèrement et ses doigts serrent le papier un peu plus fort. Je prends une inspiration pour poursuivre :

"Il est plus fréquent qu'on ne croit que les kami des arbres ou des plantes viennent à notre rencontre. Voilà pourquoi il ne pouvait vous rencontrer qu'ici. Les arbres dans le coin doivent se sentir plutôt isolés et ils n'ont pas de jambes…Vous avez tenté…de vous pendre, n'est-ce pas ?"

"A ses branches, oui. Il était tard, personne ne pouvait le voir." Approuve-t-il dans un souffle, les yeux toujours rivés sur la photo.

"Personne sinon lui. Il aurait pu vous laisser faire, votre force vitale aurait été pour lui, les kami sont généralement moins altruistes…Je les vois rarement s'intéresser aux humains. Et quand les humains s'intéressent à eux, c'est généralement pour les retirer du paysage."

Ça y est, je dérape. Je dois rester neutre, ne pas commencer à déballer mes opinions bon marché sur la façon de procéder avec les kami…De toute manière, je pense qu'il m'écoute à peine, maintenant. Silencieux, il prend encore quelques secondes pour contempler la photo, puis la range dans sa pochette avant de relever la tête et de me saluer.

"Merci, Kondo-san. Comme je le pensais, vous avez été prompt à trouver une réponse que je cherche depuis des années."

"Je suis…"

"Pas de "désolé", ce n'est pas la peine. Cela va vous paraître…bien paradoxal mais vous m'avez soulagé."

"Soulagé ?"

Il hoche la tête et se penche légèrement vers moi pour me parler plus bas.

"Est-ce que vous pouvez sentir ceux qui vont bientôt mourir ?"

"Parfois. C'est un sens que je préfère ignorer, pour des raisons évidentes." Je réponds, détournant les yeux.

"Votre réaction prouve que vous n'ignorez rien à mon sujet…Je vais bientôt partir et je voulais savoir si c'était…Si j'avais fait ou si je n'avais pas fait quelque chose qui aurait justifié son départ."

Il secoue lentement la tête.

"Au risque de vous paraître bien mélodramatique, j'aurais aimé qu'il me dise au revoir."

"Il l'a fait."

Je me lève lentement et m'écarte du banc avant de me tourner pour regarder le vieil homme.

"Les kami détestent les photos. Jamais aucun d'eux ne vous aurait laissé conserver un portrait en temps normal. Ce n'est qu'un bout de papier mais songez…ce que ça peut représenter pour un arbre. Sayônara."

Je m'éloigne, il a besoin d'être seul, sans me le demander il m'a fait sentir que nous en avions terminé. Il a sa réponse.

***

J'ai raconté ce qui s'était passé à Shinkin lorsque je suis rentré et elle m'a posé en retour sa question sur l'utilité de l'amour. Assise sur mes genoux, elle lit un manga tandis que je bois mon café.

"Alors ? Ça sert à quoi ? T'en penses quoi ?"

Ce que j'en pense, Shinkin ? Voir un type au crépuscule de son existence se questionner sur une amourette mal terminée, voir une femme se jeter sous un métro pour des raisons similaires…

" Ça fait tourner le monde."

Je lui souris.

"A l'envers, ça le fait tourner."

"Pourquoi on le remet pas à l'endroit ?"

"On aime avoir la tête qui tourne, c'est plus intéressant comme ça."

"Toi, si t'es amoureux, tu feras quoi ?"

"A part partir en courant, tu veux dire ?" Je demande, la faisant rire "C'est ce que je fais de mieux, crois-moi."

"Sinon tu te mettras à tourner à l'envers ?"

"Ho non moi…"

Je lui ébouriffe les cheveux et elle râle avant de me mettre un petit coup de coude dans les côtes.

"…Avec un peu de chance, ça me remettra à l'endroit."

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Source de l'image : ryuu_ji

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