Je suis un produit générique - PT2

La bonne nouvelle, c'est que j'ai à peu près réglé cette histoire de SDF massacrés dans notre belle capitale (Vous ne voyez pas de quoi je parle ? C'était la semaine dernière).

La mauvaise nouvelle, c'est que je suis troué de partout. Au sens propre. Et ça fait un mal de chien.

Mais reprenons : SDF massacrés par un yôkai non identifié, tatouages suspects sur ces mêmes SDF.

Piste : tatoueur à Shibuya.

***

"Notre nouvelle encre ? Oui, elle est totalement naturelle : aucun produit chimique."

Le tatoueur n'est pas vraiment le genre de type que je m'attendais à trouver– au risque de me vautrer dans les clichés. Il a plutôt l'air d'un fonctionnaire : chemise, manches retroussées, aucun tatouage visible, hormis un, que je distingue mal, au creux de son bras.

"Et ça tient ?" Je m'enquiers en examinant une collection de piercing en forme de virus fluo dans la vitrine devant lui. L'avantage, c'est qu'il m'a suffit de troquer mon pull informe contre un simple sous-pull pour avoir vaguement l'air d'un étudiant, la preuve, que je réclame un tatouage ne semble pas lui avoir mis la puce à l'oreille.

"Totalement. Nous l'avons testée." M'assure-t-il en souriant.

"On peut trouver des testeurs pour ce genre de truc ?"

"Ho vous savez, il y a toujours des curieux dans le milieu…"

"O.K. Je choisis le motif où ?"

Il pose devant moi une tablette lumineuse. Voyant que j'hésite, il me glisse un "c'est tactile".

J'ai honte d'avouer que pendant un quart de seconde, je me suis demandé s'il fallait câliner cette machine pour la lancer.

Des visages, des chats, des kanji, des cœurs de toutes les formes…Pas un seul signe de sanskrit. Donc, comme je le pensais, ces tatouages sur les SDF n'avaient rien d'un malheureux hasard.

"C'est possible d'avoir un modèle personnel ?" Je demande en relevant les yeux sur le type, dont le sourire a quelque chose de légèrement malsain, sans doute parce qu'il n'a rien de sincère ou naturel. Il me répond un "bien sûr" dégoulinant à souhait. Souriant à mon tour, je lui sors un fuda, frappé du caractère que j'ai retrouvé sur les poignets des SDF.

Bizarre, son sourire se fige légèrement alors qu'il l'examine.

"Ha…C'est peut-être un peu complexe…Il faut voir…Faire un devis…"

J'écoute d'une oreille et perçoit du coin de l'œil sa main qui glisse sous le comptoir. La mienne, plus rapide, lui saisit le poignet au vol.

"Tellement complexe que tu as besoin d'appeler du renfort, je vois ça. Te donnes pas cette peine, le tête-à-tête c'est plus mon truc, je suis timide."

D'un mouvement sec, je lui plaque la main sur le comptoir et fait de même avec sa tête de l'autre.

"On va pas faire ça ici, hein ? L'arrière-boutique sera mieux, plus intime."

Il tente de me repousser et je presse davantage avant de contourner le comptoir pour voir vers quoi il tendait la main : respectivement ce qui ressemble à un signal d'alarme et un automatique.

"Drôle d'aiguille de tatouage. Tu es du genre prudent." Je commente en ouvrant la porte de service avant de le traîner à l'intérieur, jusqu'à la salle de travail, où je le jette sur le fauteuil. Il tente aussitôt de se redresser et je le plaque, pressant sa gorge de mon avant-bras en lui dédiant mon plus beau sourire.

"Alors vu que ce signe a l'air de te dire quelque chose, je peux supposer - avec un risque d'erreur judiciaire réduit - que c'est toi qui l'as tatoué sur les sans-abris ?"

"Mais…De quoi est-ce que vous parlez ?"

Ce type ment mal, il transpire à grosses gouttes et fuit mon regard. Je tire sur sa manche, révélant le tatouage qui m'était vaguement familier tout à l'heure. Et pour cause : c'est un tatouage yakuza.

"De quoi je parle ? De ça par exemple : tu bosses pour les Murakami ?"

Petite parenthèse : les Murakami sont un clan à peu près aussi influent que le mien mais tape davantage dans les activités illicites ou la magie noire. Leur chef en second, Jun, aime bien qu'on se la mesure, lui et moi. Notre dernière manche s'est soldée par un match nul, nous avons tous les deux été inculpés pour meurtre. Fin de la parenthèse.

Le tatoueur est très pâle, il a décidément pas le profil du yakuza, sans doute un endetté auprès du clan. Tant mieux, je ne devrais avoir aucune difficulté à lui faire cracher le morceau, pour peu qu'il ait un zeste de conscience…ou un courage proche du zéro absolu. Lentement, je pèse un peu plus sur sa trachée et il hoquette.

"Alors ? Murakami ? Les SDF ? Ca te revient ?"

"A…Arrêtez ! Vous…m'étranglez !"

"C'est juste inconfortable, je stimule un peu ta bonne volonté, voilà tout. Vois-tu, ton patron t'a apparemment demandé de marquer les SDF du coin pour en faire de la viande à yôkai…"

J'appuie davantage, mon sourire devenant légèrement plus narquois.

"…Et j'ai passé la nuit à rattraper le coup pour empêcher un massacre. Donc, j'avoue, je suis d'humeur taquine et j'opte pour un interrogatoire en accéléré."

"Je vous répète que je n'ai jamais entendu parler de ça !" Affirme-t-il, plus mort que vif, la voix étranglée par la pression que j'exerce "Je ne travaille pour aucun clan !"

"Bon, visiblement, quelqu'un ici prend quelqu'un d'autre pour un con."

Je me redresse et d'une main, froisse un fuda.

"Shiki…Shukûindo !"

Le papier se tord, formant une paire d'ailes que surmontent deux têtes masquées, dépourvues d'yeux. Mon shiki s'ébroue, quelques secondes avant de poser ses serres sur la poitrine du tatoueur, muet de trouille. Je le saisis par le col et lui glisse :

"Un petit indice : celui qui se fait prendre pour un con ici, c'est apparemment moi. L'étape suivante, c'est celle où je deviens méchant. Tu vois, ce truc que je viens d'invoquer ? Ca n'en a pas l'air, mais il suffit que je le lui ordonne pour qu'il te faille un très bon chirurgien esthétique dans les prochaines heures."

Le shiki émet une espèce de sifflement et approche ses deux têtes de celle du tatoueur.

"Rin…Pyô…"

Les masques semblent se fendre à la verticale, dévoilant des crevasses rouges et charnues, garnies de petites dents brillantes et d'où sortent de longues langues reptiliennes. Il suffit qu'elles effleurent le nez du tatoueur pour qu'il se décoince avec un débit qui me laisse pantois. Les témoins ont tout des baudruches : une fois qu'on a appuyé où il fallait, ça se dégonfle à une vitesse…

"Ce…C'était une idée de Murakami-san ! Il m'a donné le motif mais c'est lui qui a fait les incantations ! Je n'ai pas posé de questions !"

"Un exemple à suivre, Kondo." Fait une voix familière dans mon dos.

Merde…Je pensais avoir plus de temps avant que la cavalerie ne débarque. Jun Murakami me barre la sortie, encadré par trois autres yakuza, dont certains balancent négligemment une batte à bout de bras. Mon shiki quitte la poitrine du tatoueur pour se poser sur mon épaule et je me redresse complètement tandis que Jun retire ses lunettes en soupirant :

"Qu'est-ce que tu fous ici ?"

"Fouiller ta merde, comme d'habitude. Tu devrais le savoir, j'ai ça dans le sang. Tu as quelque chose contre les SDF ?"

"Du tout. Je suis juste un citoyen qui pense que leur perte n'est que profitable au pays mais l'un des rares qui agit." Me réplique-t-il en fouillant négligemment dans sa poche pour en retirer un automatique. Avant que je n'aie eu le temps de réagir, il le pointe devant lui et le coup part. Je m'immobilise, mon shiki poussant un cri bref.

La balle est passée près mais ne m'était pas destinée, il faut dire : le tatoueur n'a même pas eu le temps de se lever du fauteuil avant qu'elle ne le cueille en plein front.

"Sans rire, Kondo.". Il rempoche son arme – bon signe, je ne vais pas me faire trouer la peau dans l'immédiat "Tu es chiant. Je dois toujours passer derrière toi, il va falloir te faire perdre cette habitude."

Mon shiki s'agite encore, seul signe visible de ma nervosité tandis que je fixe le yakuza.

" J'en ai pas mal d'autres que je devrais perdre, ceci dit. On peut savoir comment tu as fait pour être là aussi vite, Murakami ?"

Il pousse légèrement ses gorilles pour m'indiquer le couloir.

"Les caméras…"

C'est le moment. J'ai un passage de l'épaisseur d'une feuille de calque mais tant pis : vu le comité, je n'ai aucune envie de m'attarder. Sans me descendre, Jun a les moyens de me faire regretter d'avoir un système nerveux ou des membres qui dépassent. Je m'élance d'une seule poussée, lui colle mon coude en pleine gueule pour le jeter contre un de ses gorilles et pique un sprint vers la boutique.

"Chopez moi ce connard !" Eructe-t-il tandis que j'accélère. Pas assez rapide. Un bras me barre la route et se referme sur ma gorge en clé d'étranglement, me soulevant pratiquement du sol.

"Alors là, Kondo, tu vas en chier, crois-moi sur parole."

Murakami a le nez en sang et l'air jouasse d'un croque-mort à la noce. Il claque des doigts et l'un des yakuza vire le cadavre du tatoueur du siège avant que son collègue ne me plaque dessus, la figure sur la tache de sang, me maintenant le bras à l'horizontale, un genou appuyé sur mon dos. J'essaie de le dégager et un troisième yakuza m'immobilise le second bras, genou sur les reins lui aussi. Murakami s'accroupit pour avoir la tête à ma hauteur.

"Qui t'as rencardé ?"

"Ta maman. Elle est inquiète à l'idée que je dérouille son peigne-cul de rejeton. Tu me connais, je résiste jamais à l'idée de faire une bonne action."

"On lui casse le bras, Bon ?" Demande le yakuza à ma droite en me tirant sur l'épaule. Murakami tourne légèrement la tête et attrape ce qui semble être une sorte de pince.

"J'ai une meilleure idée. On va te mettre un peu au goût du jour, Kondo."

Il approche l'outil et je réalise qu'une sorte de pointe torsadée en compose l'extrémité.

"Les piercings, c'est les colifichets pour petit merdeux dans ton genre. Par contre, il faudra mettre les anneaux toi-même, la maison offre juste les travaux de mise en forme."

Il m'appose l'engin sur le lobe et je tressaille violemment à la douleur cuisante en étranglant un cri.

"Vu la largeur, Kondo, je peux t'en faire au bas mot quatre autres sur celle-là…Ou agrandir le précédent ?"

Il renfonce sa saloperie à quelques millimètres et je hurle franchement en me débattant alors que je sens mon sang couler le long de mon oreille.

"Et encore, tu n'as rien vu, je n'ai pas attaqué le cartilage. Mais on peut peut-être causer avant d'en arriver là ?"

Reposant son truc infernal, il me claque des doigts devant les yeux, que j'ai fermés, tâchant de couper l'information "douleur" que m'envoie rageusement mon lobe droit.

"Qu'est-ce que tu sais au sujet des SDF et des tatouages ? Je suis sympa, si tu réponds, je te laisse repartir sans autre décoration de guerre."

"J'en aurais combien en plus si je dis poliment le "va te faire mettre", Murakami ?"

"C'est toi qui vois. Tu as deux oreilles, après tout." Me glisse-t-il en souriant.

Il m'attrape l'oreille et recommence, me tirant des sursauts violents, avant que je ne cabre lorsqu'il attaque le cartilage en haut. La douleur me brûle les tempes, ma concentration ne parvient plus à la contenir, tandis que les yakuza m'écrasent contre le fauteuil, m'immobilisant la tête en me saisissant le cou.

"Ca fait six trous. Je continue ou tu es devenu coopératif ? Qu'est-ce que tu sais ?"

"Que le piercing est une mode de con." Je réplique en me forçant à sourire, même si ça s'apparente davantage à une grimace. Pourquoi tient-il tellement à apprendre "ce que je sais ?". Il a entendu comme moi son employé – enfin son ex-employé- le balancer !

"Visiblement, l'oreille ne suffit pas. Mettez-le sur le dos."

Je tente encore de me débattre quand il me retourne et me tordent les bras derrière le fauteuil. Impossible d'incanter, je n'ai même pas eu le temps de joindre les mains un quart de seconde. Murakami relève mon sous-pull.

"Je peux savoir ce que tu fous ?"

Je serais honnête : si j'étais déjà pas très fier après l'oreille, j'ai commencé à sérieusement baliser quand il a approché son truc de ma poitrine. En tant qu'onmyôji, je suis formé à m'approprier la douleur pour ne pas la laisser me dépasser mais il y a des limites, avec lesquelles je commençais à dangereusement flirter…Et qui ont littéralement explosé. Je ne sais pas quel genre de dingue peut accepter de se faire transpercer les mamelons de son plein gré mais bordel, à ce stade ça relève du cas psychiatrique sévère. J'ai enfoncé mes ongles dans les poignets d'un des gorilles de Murakami, à l'en faire siffler et je me suis mordu la langue au sang pour compenser la douleur.

"Alors ?"

L'autre fumier me regarde en faisant tranquillement tournoyer sa pince entre les doigts, sourire aux lèvres. C'est qu'il s'amuse comme un fou, en prime…Ceci dit, si j'étais à sa place, je trouverais sans doute ça plus fun et je ne serais pas littéralement au bord des larmes.

"Je fais l'autre, Kondo ? Ne me dis pas que tu es en train de partir dans les pommes ? Ho !"

Il m'expédie un revers en pleine figure.

"Je t'ai parlé ! Je le crois pas, cette fiotte s'est évanouie !"

"Bon…Je sens plus son pouls…"

"Quoi ??"

Murakami quitte le fauteuil pour se pencher vers ses hommes, qui tâtent mon poignet.

"Le…le cœur s'est arrêté…"

"Merde !!! Kondo !!! Kondo !!"

Il presse un doigt contre mon cou et sans voir son visage, je peux deviner une onde de panique dans sa voix.

"C'est pas vrai ?!"

Ma mort a l'air de l'affoler…Pour quelqu'un qui me hait, c'est assez flatteur…Ou très révélateur. Connaissant Murakami, je doute qu'il tienne à moi pour conserver un punching-ball, il a donc reçu l'interdiction de me buter, de son cher papa, sans doute.

Ha, je sens tout de même une légère perplexité de me voir parler ici de ma mort : il s'agit d'une petite astuce qui paralyse les signes vitaux – ou en donne l'illusion en tout cas – pour peu qu'on ne soit pas médecin. J'utilise cette méthode en dernier recours, quand je me sens particulièrement lâche. Très efficace, elle m'a cependant valu quelques voyages supplémentaires dans les poubelles et même dans une fosse de cimetière (pas encore rebouchée.) Murakami exerce plusieurs pressions sur ma poitrine, je n'ai pas intérêt à me déconcentrer où il va sentir mon cœur "repartir". J'espère surtout que ça ne va pas s'éterniser, je ne peux pas tenir une heure comme ça.

"Je rêve, il claque d'un simple interrogatoire ? Appelez une ambulance, il va y rester ! Kondo !"

Respirer uniquement par le nez et lentement, qu'ils ne voient pas ma poitrine se soulever…De toute manière, ils ont l'air plus concentrés sur leur appel. Murakami me masse encore plusieurs minutes, avant que je n'entende la sirène et des pas précipités.

"Ecartez-vous ! Le brancard vite !"

On m'entrouvre un œil et je distingue un infirmier au-dessus de moi.

"La pupille est complètement dilatée ! Dans l'ambulance, il nous faut le défibrillateur ! On soulève, attention !"

Ils m'attrapent et me posent sur le brancard avant de m'emporter. Alors qu'ils me chargent dans l'ambulance, j'entends la voix de Murakami derrière nous :

"On a un problème…Le fouille-merde vient de claquer. Quel fouille-merde, à votre avis ? Non, on l'a à peine bousculé, il a fait un arrêt cardiaque ! Quoi ? Une technique ?"

Les ambulanciers referment et je me redresse brusquement, au bord de l'évanouissement – réel cette fois – inspirant à plein poumons avant de leur hurler.

"Démarrez !!! Démarrez tout de suite !"

Le type au-dessus de moi, défibrillateur à la main, paraît saisi.

"Ce sont des yakuza, vous êtes con ou quoi ? Dites à votre collègue de démarrer et vite !"

En effet, on cogne contre les doubles portes de l'ambulance, qui s'ébranle enfin. Je me rassois sur le brancard, essoufflé, les tempes bourdonnantes. Une minute de plus et je craquais. Jetant un regard à l'ambulancier et avisant le défibrillateur, je lui demande, indiquant mon mamelon douloureux.

"Vous n'auriez pas quelque chose de moins violent, comme antiseptique ? Ou un truc qui fasse rustine ? Je crois que je suis un peu perforé…"

Tu m'étonnes : mon oreille pisse le sang, elle aussi.

"Qu'est-ce qu'ils vous voulaient ?" Me demande l'urgentiste en allant chercher des compresses avant de me tamponner le lobe.

"M'engager comme gogo danseuse. Comme je manquais de décorum, ils ont voulu faire les finitions. Vous pourriez me déposer chez moi ou je suis pas assez esquinté pour ça ?"

***

"Des piercings ?"

Fusakage, le père de Shinkin, me dévisage, une vague expression d'indignation venant troubler son éternel calme souriant. La gamine regarde avec inquiétude le bandage qui m'entoure l'oreille.

"Mais tu vas garder les trous, oncle Satoru ?"

"Non, ça devrait se reboucher d'ici quelques jours mais je ne suis guère plus avancé : les flics ont fait une descente au salon de tatouage mais je ne sais toujours pas quel yôkai ils ont pu appeler avec ce foutu signe de sanskrit. Des bestioles qui ressemblent à des chiens sur deux pattes, il y en a quelques-unes, sans compter que mon témoin n'est pas ce qu'il y a de plus fiable."

Fusakage se tend.

"Parce que c'est un sans-abri ?"

"Parce qu'il était choqué de voir un homme se faire dévorer vivant. Arrêtez votre numéro de victime, je ne suis pas d'humeur. Je vais retourner à Yoyogi ce soir." Je déclare en allant me remplir ma tasse de café avant de la vider cul-sec. Il me faut ça, je ne me sens pas encore très sûr sur mes jambes après ma "mort".

"Murakami appelait quelqu'un quand l'ambulance m'emmenait, quelqu'un qui devait être contrarié par ma mort, son père, le chef du clan. J'aimerais bien savoir ce qu'il gagne à me garder en vie celui-là. Après que j'ai flingué le mariage de son fils, il doit rêver de me faire un cercueil en béton."

"Oncle Satoru…Tu disais que le yôkai s'est enfui dès qu'il a vu les gens qui s'approchaient ?"

"Oui, et ?"

"C'est bizarre, en général, ils ne se sauvent pas…"

La petite attrape le fuda où est inscrit le signe de sanskrit et l'examine pensivement.

"On dirait celui que tu utilises pour les cérémonies avant les enterrements, tu sais, quand tu vas aux veillées ?"

Je fronce les sourcils et réexamine le signe. Il est très stylisé mais elle n'a pas tort : on emploie aussi ce symbole sur les talismans destinés à l'apaisement des morts. Et si ?

"Changement de programme."

Je me lève.

"Direction le cimetière. J'ai une idée, il faut que je vérifie. Shinkin, tu m'accompagnes, je n'ai pas envie de me faire percer ce qui reste."

"Parce que tu t'imagines qu'elle se battra contre des yakuza ?" Me rétorque Fusakage en se redressant lui aussi. "Tu n'es pas capable de te défendre ?"

"Non mais quand ils sont quatre, c'est plus difficile de les encercler à moi tout seul. Shinkin est très forte pour couvrir mes arrières en toute discrétion. Mais si vous ne me faites pas confiance, Fusakage-san, vous n'avez qu'à venir vous aussi."

Je repasse mon blouson et étouffe un juron quand il frôle le pansement sur ma poitrine. Putain, si je chope l'autre enflure, je le tatoue à l'épluche-légume.

"Mais oncle Satoru, le yôkai…"

"…Que nous allons voir est parfaitement inoffensif. C'est un môryô."

"Un…Quoi ?"

Shinkin se tourne vers son père :

"Un mangeur de cadavres."

***

Depuis quelques années, la loi prévoit que les morts se fassent incinérer : s'il peut exister quelques dérogations pour les enterrements, de manière générale, le passage au four est devenu une obligation, faute de place dans les cimetières. Si cette mesure permet d'assainir le sol (et de permettre que les gens ramènent les fantômes de leurs proches chez eux plutôt que dans les cimetières, soit le double de boulot pour moi), elle a contribué à la disparition progressive de certains yôkai : les môryô. Aujourd'hui, il est devenu plutôt rare d'en croiser, ce qui explique que je n'y ai pas pensé tout de suite.

C'est une bestiole plutôt inoffensive, elle ne s'en prend qu'aux cadavres encore frais, en les dévorant. Avant l'ère Meiji, mes glorieux ancêtres lui donnaient la chasse, surtout lorsque l'empereur ou un membre de sa famille claquait, je sais donc d'après les archives de mon clan que ce n'est pas un yôkai qui brille par son extraordinaire courage. J'ai bien essayé d'avancer l'argument lorsque la loi pour l'incinération est passée, le môryô pouvait résoudre le problème tout en conservant l'équilibre, mais comme d'habitude, le cabinet du ministre et le sénat se foutent complètement de ce que je raconte.

Arrivé dans le cimetière, Shinkin et Fusakage sur les talons, j'ai aussitôt perçu la présence du yôkai. Il nous observait. Je fais signe à ma cousine, effectuant un cercle dans ma paume de l'annulaire. Elle s'éloigne entre les tombes et j'arrête son père quand il s'apprête à la suivre.

"Vous restez avec moi. Elle ne risque rien."

"Pourquoi l'envoyer seule ?"

"J'ai besoin qu'elle prenne le yôkai à revers."

"Tu la laisses prendre tous les risques ?? Mais tu es un…"

"Ce yôkai est aussi pétochard qu'un papa poule, j'ai besoin qu'elle le prenne à revers pour qu'il ne foute pas le camp. Arrêtez de jouer les constipés, restez sur mes pas." Je lui fais, entre mes dents pour ne pas être entendu.

Nous avançons lentement et j'entends de petits cliquètements, comme des griffes sur le bitume. Il est là et essaie de nous éviter. Un pas…Deux pas…Il est à notre droite. Shinkin a contourné, je la sens à quelques mètres de nous. Tout d'un coup, un couinement de panique retentit et je plonge derrière une des tombes, saisissant juste à temps une patte tandis que ma cousine fait quasiment du rodéo sur le dos de la bestiole, qui se débat en hurlant de panique.

"Ho !! Relax ! On est pas là pour te faire la peau."

Il a une tête à mi-chemin entre le chien et l'ours, des grands yeux ronds et les joues touffues, pleines de poils roux, de longues oreilles de lapin, la gueule noire et les dents de la même couleur. S'il ne parlait pas, je penserais à une blague de généticiens ayant mal tourné.

"J'ai rien fait !"

"On sait. Arrête de gueuler, j'ai l'oreille sensible. Shinkin, lâche-le."

La petite ouvre les bras et détache le fuda de paralysie qu'elle lui a collé sur le dos.

"C'est la première fois que j'en vois un." Commente-t-elle en souriant "Il est mignon."

"Il bouffe de la charogne, Shinkin."

"Issô doit pas manger mieux vu l'état de l'appartement et ça m'empêche pas de lui faire des câlins" (Issô est le démon mange-crasse qui nettoie mon antre. Ma cousine est une sale merdeuse insolente. Attention, l'une de ces affirmations peut être légèrement subjective.)

Je renifle et tourne mon attention sur le môryô qui s'est accroupi, ses longues pattes musculeuses repliées sous lui.

"On t'a rencardé sur un nouveau cimetière récemment ? T'as pas l'air trop maigre."

Il approuve.

"Oui, à Shibuya. J'ai volé personne ! Juste mangé !"

Bingo. Murakami n'a pas abusé que les SDF.

"Tu as tué des humains. Tu les as dévorés vivants. On t'a trompé en te faisant croire que c'était des cadavres."

Je sors mon fuda couvert du symbole sanskrit.

"Avec ça. Un joli mouchard ésotérique qui modifiait leur aura en te donnant l'illusion qu'ils étaient morts. C'est les yakuza qui t'ont rencardé, je suppose ? Ha non, tu ne vas pas te mettre à chialer !"

La bestiole se penche et relève ses billes noires cerclées d'orange sur moi en reniflant bruyamment.

"Vous allez m'abattre ?"

Franchement, ce serait lui rendre service, je ne vois pas avec quoi il peut bien se nourrir à Tokyo. Mais vu le regard que me balance Shinkin, si je ne veux pas me faire épiler au sparadrap pour compléter l'œuvre de Murakami, je n'ai pas intérêt ne serait-ce qu'à émettre l'idée.

"Non. Mais tu devrais peut-être quitter le coin…Histoire que l'incident ne se reproduise pas. A vrai dire, tu serais un peu moins encombrant dans une morgue. Et il va falloir que je m'assure que plus aucun tatouage douteux ne soit apposé sur personne."

"Je passerai le mot aux autres." Intervient Fusakage. Shinkin se décompose.

"Tu…Ne restes pas avec nous ?"

Regard appuyé dans ma direction.

"Je connais quelqu'un qui ne sera pas d'accord. Ton autre père."

"Son père générique." Je corrige, pince-sans-rire "Celui qui ne s'est pas tiré. Ceci dit, il n'est pas contre un droit de visite…Enfin quand vous aurez de quoi, hein. Ca évitera à la petite de devoir vous céder son parapluie ou de se tremper les pieds à Yoyogi."

"Autre chose qu'une bâche bleue et un toit en carton ?"

"Par exemple. "

"Tu m'as trouvé un appartement ?"

"Je vais me contenter d'apposer ma signature sur un document de garantie et de caution. Je ne vous mâcherai pas le travail, Fusakage-san. C'était quoi votre boulot avant, d'ailleurs ?" Je m'enquiers.

Il m'adresse un petit sourire – légèrement plus piquant.

"Mari et père. Mais j'ai une autre formation."

"Ben j'espère que vous serez meilleur pour la deuxième session. Vous envisageriez pas une carrière de tatoueur ? Il y a une opportunité à Shibuya."

***

J'ai déposé le môryô à la morgue de Tokyo, le pater de Shinkin est reparti sans drame et je cicatrise doucement. Pas de nouvelles de Murakami en revanche, qui doit tout de même avoir les gallots de s'être fait avoir. Le match retour va être drôle.

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Source de l'image : shashachu

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