Parcours fléché

Je deviens bon.

Non, vraiment. La chasse à l'araignée débutée la semaine dernière s'est soldée par une casse somme toute très minime, il y a de quoi être satisfait. Bon, quelques passants vont potentiellement avoir besoin d'un suivi psychologique, mais j'insiste sur le potentiel de la chose, ce qui représente une nette amélioration par rapport à d'habitude.

Sinon, je sens venir une question au sujet d'Okamoto, l'archère que m'a imposée la commission de sécurité.

Vous voulez savoir si je l'ai balancée dans la baie de Tokyo avec mon courrier en retard attaché aux pieds ou si on a échangé nos numéros de portable ?

Ni l'un ni l'autre.

***

"Vous n'allez pas m'apprendre comment on chasse le yôkai ?"

Je pousse un soupir et me tourne pour regarder Okamoto, son mètre quarante et le sac grand deux fois comme elle, en bandoulière.

"Pour quoi faire ? Vous dégommez l'araignée, vous retournez dans votre dojo, point final."

Elle tire la gueule.

"Ca va être aussi simple ?"

"Il y a une variante : vous vous faites bouffer, je dégomme l'araignée et votre dojo se trouvera une nouvelle championne. Si vous avez des noms en tête, vous devriez leur soumettre tout de suite."

Nous sommes en route pour le bord de la rivière Sumida, où j'ai localisé non pas une petite boutique comme je le pensais mais une sorte de supermarché indépendant, installé dans le quartier. Le nom du gérant m'a instantanément fait tiquer.

Mon enquête irait donc pour le mieux si je ne me traînais pas la championne de tir à l'arc – et elle doit tirer avec sa langue parce qu'elle l'a musclée, la demoiselle, pas moyen qu'elle la ferme.

"Nous sommes équipiers !"

"Ha c'est comme ça qu'on appelle un boulet, dans votre discipline ? C'est fou ce que j'apprends avec vous."

Nous y sommes : l'enseigne indique des produits "bio". Jolie étiquette…Je souris à Okamoto.

"A partir de maintenant, je vais vous demander en effet de m'assister. Rien ne m'est plus bénéfique que le silence et la tranquillité, voyez-vous…Donc je vais vous laisser occuper le vendeur pendant que je vais voir le patron."

"Qu…quoi ?"

Je soupire :

"Vous entrez et vous demandez à voir tous les produits du fond de chaque étagère jusqu'à ce que je ressorte. Ca devrait être dans vos attributions, faire chier, vous vous échauffez depuis des heures, vous risquez pas le claquage."

Je l'attrape par le bras et la pousse à l'intérieur.

"Mettez-y la moitié de l'énergie dont vous usez avec moi et ça ira. Action !"

Elle manque heurter un vendeur, j'y suis peut-être allé un peu fort. Alors qu'elle se retourne, prête visiblement à me gifler, je m'avance sur elle et retiens son geste.

"Pardon, chérie. Je suis désolé…Tu ne t'es pas fait mal ?" Je lui glisse, sirupeux à l'écœurement, lui coupant net le sifflet alors qu'elle s'empourpre. J'adresse un petit clin d'œil au vendeur.

"Excusez-nous. Nous nous amusions. Ma copine aimerait se mettre aux produits bios mais elle ne sait pas trop par où commencer…Petit budget, vous comprenez. Je vous laisse la briefer ?"

"Bien sûr !"

Me penchant, je dépose un baiser sur la joue d'Okamoto.

"Prends ce qui te fait plaisir, ma puce."

Bon, elle va sans doute me balancer à la commission de sécurité pour harcèlement mais mon petit numéro a eu l'immense mérite de la rendre muette, si bien que le vendeur n'a aucun mal à la harponner, me laissant à l'écart. J'embrasse les lieux du regard et repère la porte avec un panneau d'interdiction, le genre qui titille le flair des fouineurs de mon acabit. D'un coup d'œil, je m'assure que l'autre employée – la caissière – ne s'occupe pas de moi et me faufile jusqu'à la porte, que je pousse, passant devant un vestiaire, ouvrant chaque porte jusqu'à enfin tomber sur un bureau où procrastine une vieille connaissance.

"Hideaki…Vieille branche…"

Il tressaille et se lève, la main dans le premier tiroir de son bureau avant de sourire en me reconnaissant :

"Satoru ! Satoru Kondo…Espèce de petit morveux ! Un peu plus et je te tombais dessus, on a pas idée de faire irruption comme ça."

Il contourne le bureau et viens me saluer. Je ne m'incline pas, me contentant de le regarder, sourire aux lèvres, mains dans les poches.

Hideaki- une fois n'est pas coutume – est humain. Mais c'est surtout un trafiquant qui a tendance à jeter son dévolu sur tout ce qui touche de près ou de loin à l'ésotérique, aux démons, aux yôkai. Il n'est pas réellement nuisible mais c'est toujours agaçant de le trouver sur ma route.

"Hé, Satoru…T'es pas venu pour me dire de fermer boutique, quand même ?" Me demande-t-il, remarquant enfin le petit pli désagréable de mes lèvres.

"Ca dépend, Hideaki…Tu accueilles souvent les visiteurs avec un flingue ? C'est bien ton flingue que tu cherchais en me voyant entrer ?"

Il hausse les épaules.

"Y'a toujours des petits malins pour venir essayer de piquer et j'ai des yakuza pas loin alors je suis prudent. C'est fini les magouilles, t'as vu un peu mon affaire ?"

Il ajuste sa cravate.

"Ca change, non ?"

"De la fois où je t'ai chopé en train de revendre des amulettes que tu avais piqué dans mon matériel, tu veux dire ?"

"Ho, ça va, des conneries t'en as fait aussi." Renifle-t-il "Maintenant j'ai arrêté."

"Mais bien sûr, Hideaki. Dis-moi, ce machin-là, ça te dit quelque chose ?"

Je lui exhibe le reste de scarabée confit, qu'il examine.

"Hmmm…Non. Mais je peux te faire une recherche, si tu veux ?"

"Ouais. Fais donc ça, je t'en serais très reconnaissant."

Je n'ai pas cessé de sourire et ça le rend visiblement nerveux. Alors qu'il se dirige vers son ordinateur, je l'arrête.

"Non, non, pas comme ça. On va aller voir tes stocks, hein ? Tous les deux, comme ça tu pourras me montrer tout ce beau projet. C'est amusant, je t'aurais jamais vu bosser dans le bio."

Lui attrapant l'épaule, j'ouvre la porte et le pousse lentement dans le couloir, où il me devance jusqu'à la porte du fond.

"Hé, Kondo…Tu crois quand même pas que je vends des trucs comme ça ? C'est pour les araignées."

"Mais non. D'autant que c'est illégal et que la commission de sécurité ne te ferait pas de cadeau, sans parler de moi. Et je sais que tu ne prendrais jamais le risque de me mettre de travers, mon vieux. Détendu, détendu…"

Nous marchons au milieu des palettes, que j'examine rapidement, y trouvant un paquet de noms barbares.

"Les produits pour yôkai sont ici, je te laisse regarder." Me prévient Hideaki en m'indiquant une pile de palettes légèrement à l'écart.

"Tout est déclaré ?"

"Naturellement. Tu as d'ailleurs dû en recevoir un double, tu n'avais pas remarqué mon nom dans tes papiers récents ?"

Sans doute parce que lesdits papiers m'ont servi de sous-tasse…

Viande séchée, huile pour le poil, soins pour les griffes, antipuces naturels…Il a piqué ça chez les vétérinaires, ma parole. En tout cas, pas de traces de ces fameux scarabées…Pourtant les fournisseurs yôkai que j'ai cuisinés ont été formels.

"Alors ?"

"Il n'y a pas…Mais…" Je me tourne, examinant avec plaisir son expression triomphante se figer. J'inspecte chaque pile de carton avant de voir – dissimulé derrière les palettes de produits cosmétiques – un petit renfoncement. Sans ménagement, je dégage la voie, au grand dam d'Hideaki.

"Hé, hé !!! Vas-y mollo ! C'est pas parce que tu es énervé que tu peux démolir mon stock !"

Des cartons annotés, qui dégagent une odeur forte, mélange d'épice, de terre et d'autres choses que je préfère ne pas identifier sont entassés dans cette espèce de petit cagibi. Je les pointe du doigt et sans surprise, y trouve le mot "scarabée" griffonné. Je tapote le sigle de la main.

"C'est fou ce que ça ressemble à ton écriture, non ?"

Sans crier gare, je l'attrape par le col et le force à se plier en deux, enserrant son cou de mon bras.

"Hé !!! Arrête !! T'es malade ou quoi ?"

"C'est ça. Il me faut mon traitement et tu vas me le donner tout de suite : à qui est-ce que tu as vendu ces scarabées ? Accouche, je vais avoir une crise si ça traîne !"

D'une poussée, je lui écrase le visage contre les palettes.

"Ok, ok !! Ces produits-là sont pas déclarés mais certains sont pas acceptés par la commission de sécurité alors qu'ils sont sans risques ! Garanti, Satoru !"

"Et tes clients, Hideaki, ils sont garantis aussi ? A quoi elle ressemblait cette araignée ?"

Il tousse, essaie de reprendre son souffle et tourne la tête pour me regarder.

"Je savais pas que c'en était une ! Elle m'a acheté des scarabées, j'ai pas posé de questions ! Aoutch !! Arrête, tu m'étrangles !"

"Je serre à peine. Je répète ma question : à quoi elle ressemblait ton acheteuse ?"

Et j'applique une nouvelle pression. Pour qu'il soit aussi réticent à me lâcher l'info, elle a dû les payer cher ces scarabées…et le silence qui va avec.

"Une…une grande fille mince…une robe rouge et des…talons. Elle avait…des mèches comme décolorées ! Les cheveux poivre et sel…A…Arrête !!!"

Là, je serre vraiment trop mais je veux être sûr qu'il n'oublie rien.

"Hideaki-san !"

La caissière vient de faire irruption dans la réserve…Okamoto sur les talons. Les deux se figent en me voyant maintenir la tête d'Hideaki contre ses cartons au moyen d'une clé d'étranglement. Oups.

Je me redresse, tout sourire.

"J'ai fini. Je ne vous avais pas dit d'occuper les employés, à vous ?"

Okamoto paraît complètement sonnée, son regard passant d'Hideaki à moi. Et ne parlons pas de la caissière, blanche comme sa blouse, à qui je conseille de laisser tomber le bio et d'aller plutôt se prendre un sucre avant de tomber dans les pommes. Puis je sors Okamoto de la réserve, avant de l'engueuler :

"Vous étiez supposée faire quoi ? La phrase était pourtant simple !"

"Une cliente a demandé à voir le patron, je l'ai suivie, qu'est-ce que j'étais supposée faire ? La tabasser, comme vous ?"

De suite, les grands mots. Je hausse les épaules :

"Dire que vous étiez là avant, exiger de voir un produit derrière la caisse, est-ce que je sais, moi ? On ne vous a pas appris à improviser ?"

"Im…Improviser ? Comme vous venez de le faire ? Vous êtes une…une brute !"

Mais c'est qu'elle s'améliore, elle est passée du reproche à l'insulte et excusez-moi du peu, elle me traite de "brute". Lui souriant, je lui passe devant pour me diriger vers le magasin.

"Mais vous vous dévergondez de minute en minute ma parole. Bientôt, vous allez envisager de me taper. Ne lâchez rien, faut pas vous laisser intimider. Ha, Hideaki…"

Il a une petite mine mais se tient debout, rajustant sa cravate. La caissière avance derrière lui, maintenant entre nous le plus de distance possible.

"Je t'ai dit tout ce que je pouvais." Me grogne-t-il, plus mort que vif.

"Super. Je savais que je pouvais compter sur toi. D'ailleurs, aucun rapport mais tu devrais te prendre des vacances, de longues vacances. Tu as le teint qui tire sur le vert, mon vieux. Ha et avant que je parte, je veux le ticket de caisse de notre ar…"

J'ai poussé machinalement la porte du magasin et me fige dans mon mouvement sans l'ouvrir en grand. Par l'entrebâillement, j'ai vu des cheveux noirs…méchés de blanc, sur un vêtement rouge. Ca ne prouverait certes rien si je n'avais pas cette soudaine chair de poule bien particulière, mon sixième sens qui me colle tous les compteurs au maximum. Je recule lentement et presse mon doigt sur ma bouche en direction des trois autres. Okamoto fronce les sourcils et veux jeter un œil à son tour mais je l'arrête, lui soufflant :

"Vous voulez qu'on se fasse repérer ? Est-ce que vous arriveriez à tirer dans une fenêtre étroite ?"

"Etroite comment ?"

"Comme cette porte entrouverte."

"Elle…Elle est là ?"

Je pousse un gros soupir et me masse la tempe avant de hausser légèrement le ton.

"Non, j'ai jamais pu saquer les gens capables de débourser 8000 yens pour un jus de pruneau sans sucre, alors je me suis dit qu'on pourrait se faire un petit carton, histoire de faire un peu mieux connaissance. Vous pouvez, oui ou non ?"

Elle fait passer son sac devant elle et le dézippe lentement.

"Je peux. J'ai juste besoin de silence et de quelques minutes pour me concentrer."

"Bon. Hideaki, tu y vas. Elle vient probablement refaire son stock de confiseries, il ne faudrait pas qu'elle se méfie. Et reste à distance si tu ne veux pas te prendre une flèche dans le centre de réflexion."

Il bredouille et je suis forcé de le pousser pour qu'il se décide à sortir. Du pied, je maintiens la porte entrebâillée tandis qu'Okamoto se met en position. Pendant ce temps, je prends ses flèches et glisse la pointe sur ma langue tandis qu'elle me fixe, interloquée.

"Rassurez-vous, je réalise pas un fantasme : la salive humaine est un poison pour certains yôkai, comme la jorôgumo, à fortiori la mienne. Il faut viser la tête. Une seule flèche en plein milieu du front et on en est débarrassés, ok ?"

"O.k."

Elle a sorti son arc, ses flèches et son gake et a posé le genou à terre. Elle chausse son gant, puis bouge légèrement les hanches et les épaules, rétablissant son équilibre, par mouvements légers, la tête droite, regardant fixement vers la fenêtre de tir. Ses mouvements sont précis, pas une hésitation…

Puis, elle place sa flèche et lève les bras, élevant l'arc un peu au-dessus de sa tête. Son souffle est profond, son regard parfaitement immobile…Elle a été bien entraînée, pas un seul de ses muscles ne frémit ou ne tressaille et elle tend sa corde lentement, si lentement que je perçois à peine son mouvement. Pourtant…

Si mécaniquement, tout va bien, son aura – cette détestable empreinte spirituelle qui nous empêche de tromper notre monde – est largement en contradiction avec cette assurance apparente. Elle a peur, elle hésite…Si ses gestes sont sûrs c'est uniquement parce qu'elle les connaît par cœur…

"Okamoto."

Elle retient son souffle.

"Elle a tué quatre personnes. Vise la tête."

La gamine déglutit, immobile, avant de me répondre dans un murmure :

"Elle a l'air…humaine…On ne m'avait pas dit qu'elle aurait l'air humaine quand je tirerais."

"Ca reste un meurtre, Okamoto, quelle que soit la cible, tant qu'elle est vivante. Ne me dis pas que tu n'y as pas songé…Reste concentrée. Un tir et ce sera fini."

Merde, elle commence à trembler…Et sa tête ploie.

"Je…n'y arrive pas…Je ne vais pas y arriver."

"Okamoto…Donc tu vas laisser tomber maintenant ? Tu vas me donner raison ?"

J'ai beau faire le malin, là je n'en mène pas large : on a une occasion en or de tuer la jorûgumo sans dégâts collatéraux, sans morts, sans violence. Un petit tir façon "sniper" et Tokyo sera débarrassée de cette prédatrice…Et nom de dieu, tout ça tient sur la pointe de flèche d'une gamine de dix-sept ans, qui est en train de craquer en réalisant un peu tard qu'on l'a envoyée faire un boulot de tueur à gages.

Ses mains s'affaissent et l'arc avec.

"Putain, c'est pas vrai…"

Je suis réaliste : avec cette fenêtre de tir, je n'arriverai jamais à atteindre la cible, je n'ai pas un niveau suffisant en kyûdô pour un tir aussi précis, je risquerais de toucher Hideaki ou un des employés…J'enrage en regardant la jorôgumo s'en aller, son achat sous le bras. M'accroupissant, j'attrape le sac où se trouve encore mon propre arc et prends les flèches à côté d'Okamoto, que je toise.

"Rentre dans ton dojo. Je t'avais prévenue : une tête et une rondelle de paille, c'est pas la même chose. Et maintenant tu sais pourquoi je ne t'ai fait aucun cadeau : quand tu craques en compétition c'est une médaille qui te passe sous le nez, quand tu craques dans ce boulot, c'est des morts potentiels sur la conscience. Tire-toi, Okamoto. C'est pas entièrement de ta faute mais je crève d'envie de t'en mettre une, là."

Et je sors, sur les talons de l'araignée. Au moins, je n'avais plus à assurer la protection de la gamine mais maintenant j'étais obligé de faire une chose dont j'avais horreur – et qui m'arrivait en permanence : agir dans l'urgence.

S'il y en a parmi vous qui connaissent un minimum le kyûdô, ils savent que ce n'est pas précisément un art qui peut s'exercer dans la précipitation. A fortiori quand on a mon niveau. Certes, j'aurais pu me contenter d'attendre la dame araignée au supermarché mais pendant ce temps, elle aurait continué son petit parcours gastronomique dans la capitale.

Elle est en train de remonter le long de la rivière Sumida d'un pas rapide, une main fermement serrée sur son paquet. Je note les longs doigts sans ongles, les jambes minces – pour ne pas dire maigres et la démarche peu naturelle d'une créature qui a autant l'habitude des talons hauts que moi des boutiques de fringues. Je coupe par une ruelle, je dois la cueillir alors qu'elle est en train de marcher et malgré l'urgence, j'ai quand même besoin de quelques secondes d'avance pour me mettre en position. J'accélère le pas, remontant la rue parallèle au quai en courant avant de m'arrêter, hors d'haleine, à quelques mètres des quais. Je sors l'arc et une flèche…Pas le temps pour le rituel d'enracinement des pieds, de communion avec l'arme et tout le bordel. Mon père m'arracherait les yeux et me les ferait manger avec du wasabi s'il me voyait faire mais mon peu de bon sens ne tolère pas qu'une araignée géante se promène tranquillement dans ma ville. Calant la flèche, je lève les bras, reproduisant le geste d'Okamoto et inspire à fond pour tâcher d'être malgré tout un minium en harmonie. Le kyûdô ne demande pas réellement de viser mais de ne faire plus qu'un avec l'arc, afin que le tir soit intuitif, de fait même quelqu'un de complètement miro pourrait virtuellement atteindre sa cible. Virtuellement.

Je suis immobile, le regard concentré sur la rivière – que je ne vois pas – tâchant de ne pas me laisser submerger par le stress : si je la rate, elle en revanche ne me ratera pas (oui, comme pensée rassurante il y a mieux mais au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, je ne suis pas ce qu'on peut appeler un optimiste forcené !).

Elle approche…Je perçois son pas et retient mon souffle quelques secondes, tendant la corde. C'est généralement l'étape où l'arc me pète dans la main parce que j'y suis allé trop fort, comme dans une majeure partie de mes entraînements. Si j'avais eu de l'argent de poche, probable que j'aurais payé des yumi toute mon enfance et mon adolescence.

Arrête de penser.

Concentre-toi.

Les pas se précisent et je suis paré, aussi immobile qu'on peut l'être avec moins de quarante secondes pour se mettre en position, un stress qui vous présure le bide au point de vous donner la nausée et une confiance en soit sur le point de trouver une nappe de pétrole.

J'avais raison de stresser…Sauf que je n'ai jamais décoché la flèche qui est allée toucher la jorôgumo, alors qu'elle entrait dans mon champ de vision.

Un joli carton…

Dans le thorax.

Okamoto.

La silhouette de la dame araignée vacille et émet une sorte de sifflement, se retournant brutalement pour chercher son attaquant des yeux…

"Ici !!"

Moi qui reprochais à la gamine de ne pas être foutue d'improviser, m'y voilà en plein, dans l'improvisation. Je dois occuper la cible le temps qu'Okamoto ajuste son tir, si elle en est capable. Et si je me trompe…Le cimetière Yanaka est encore très beau à cette époque de l'année.

La jorôgumo s'est redressée tandis que ses jambes s'allongent se couvrant d'un duvet noir et que robe se tend, les coutures éclatant sous l'apparition du ventre noir rayé de rouge, d'où jaillissent six autres pattes, munies de crochets effilés. Quant à son visage, quoi qu'il ait gardé forme humaine, il arbore une sorte de rictus et ses yeux forment deux globes noirs et luisants comme des perles, grossissant jusqu'à ce que son nez soit coincé entre les deux.

"Et maintenant, Okamoto, c'est plus simple ?" Je hurle tandis que le yôkai me fonce dessus, défonçant littéralement une des façades "Parce que si tu loupes encore une fois, on est mort tous les deux !"

D'ailleurs…Les pinces de l'araignée se referment autour de ma taille sans que j'ai eu le temps d'esquiver, tant elle est leste malgré sa taille, qui dépasse la mienne d'un bon mètre. Les rares passants se sont figés, pétrifiés, derrière nous.

"Restez pas là !!! Décarrez ! OKAMOTO !!!!! Tes flèches !!!! Humecte-les avant de tirer ! Tu entends ? Tu m'ent…"

Les pinces se resserrent et je sens mes os qui craquent alors que l'araignée siffle, collant ses yeux et sa bouche hérissée de petites dents blanches près de mon visage.

"Je vais te couper en deux…"

"Déjà que je suis pas grand, va pas te rester…grand…chose à vider…"

Mes côtes vont céder. Je pousse un cri aigu de douleur alors qu'elle m'enserre et la première craque…Avant que l'araignée ne se cabre à nouveau en hurlant et que je ne perçoive un sifflement près de mon oreille.

Loupé…Encore. La flèche n'a fait que lui frôler la tête. On est foutus…Okamoto, je te maudis, toi et ces putains de ronds de cuir.

"Lâche-le ! Je peux t'atteindre de là où je suis et ma flèche est pointée vers ta tête !"

Non mais je rêve ou cette gourde fait des sommations maintenant ? L'araignée pivote lentement sur elle-même, sans pour autant desserrer sa prise sur moi et sort lentement de la ruelle – envoyant valdinguer au passage quelques étalages - pour retourner près des quais, dardant son regard sur Okamoto, qui NATURELLEMENT ne s'est pas mise à couvert.

"Tu veux pas aussi te dessiner une cible sur le front, non ?" Je lui crie, avant que ma phrase ne s'étrangle dans ma gorge tandis que l'araignée ne m'enfonce ses dents dans l'épaule. Alors que tout mon corps s'engourdit, je perçois, du coin de l'œil, Okamoto qui bande encore son arc.

J'ai failli me faire couper en deux et vider de mon sang…Mais indiscutablement mon plus gros pic d'adrénaline je l'ai eu lorsque la flèche de la gamine m'a éraflé le bout du nez pour aller se planter dans la tête de l'araignée, pile entre les deux yeux. Le carton parfait. Je retombe au sol, cassé de douleur, tandis que la jorôgumo s'effondre à son tour, ses pattes s'agitant dans un spasme d'agonie alors qu'elle émet une sorte de hurlement strident et que je me bouche les oreilles en grimaçant. Finalement, elle s'immobilise enfin, une sorte de venin noir coulant de sa bouche largement ouverte, ses longues pattes velues encore secouées de frissons.

"Kondo-san ? Tout va bien ?"

"N'approche pas !"

"Elle est encore vivante ?"

Je fixe Okamoto, tremblant encore de tous mes membres.

"Avec la trouille que tu viens de me mettre, je crois que si tu approches je vais être obligé de te coller un pain pour me détresser."

J'inspire à fond pour me calmer tandis qu'elle s'insurge :

"Je vous sauve la vie et c'est comme ça…"

"Si tu avais visé correctement dès le début, Okamoto, t'aurais pas été obligée de le faire ! Quand je dis de viser la tête, ça ne veut pas dire vingt centimètres en-dessous !"

"J'étais NERVEUSE ! Ca ne vous est jamais arrivé ?"

"Jamais. Quand on me colle les hanches dans un étau, c'est pas "nerveux", le qualificatif qui convient."

Je me redresse péniblement en me tenant le thorax, peinant à me maintenir sur mes pieds avant de constater que les passants n'ont absolument pas suivi mon ordre et s'approchent du cadavre, certains prennent même des photos avec leur téléphone. Super…

"Appelle le président de la commission. Faut nettoyer tout ça."

Okamoto tique, ramassant les flèches qu'elle a disposées à ses pieds.

"Ce n'est pas à nous de le faire ?"

"Volontiers. Tu arraches les pattes et moi je déchire l'abdomen ?" Je lui demande, savourant la couleur qu'elle prend.

"Je…Je crois que je vais vomir…" Balbutie-t-elle.

"Après. Appelle le président, je crains que mon portable ait eu moins de chance que mes côtes. Ho à propos…"

Je lui désigne le "champ de bataille".

"Dis-lui que…ho, dis-lui que je t'ai empêchée de tirer correctement, que je t'ai déconcentrée et qu'à cause de moi il t'a fallu trois tirs, d'où le bordel. O.k ?"

"Heu…Vous…Vous êtes en train de me dire de vous accuser ?"

"Objectivement, moi je vais me faire engueuler et ça s'arrêtera là : le président va me pourrir, me traiter d'irresponsable, jurer que cette fois-ci, ça va fumer pour mes miches, il va se prendre deux cachetons et me demander en soupirant de foutre le camp. Si TU es impliquée là-dedans, tu peux lâchez le kyûdô et te mettre à l'enfilage de perles parce que ça se saura. Tu me suis, Okamoto ?"

Elle hésite quelques secondes et prend son téléphone avant de s'approcher de moi et de me déposer un baiser sur la joue en souriant.

"Merci."

"Pas la peine. Si ça représentait un quelconque risque pour moi, tu aurais le dos large, crois-moi."

"Non, je voulais dire, merci pour les conseils."

Elle est très pâle et meurs d'envie de fondre en larmes mais continue à me sourire, avant d'essuyer la goutte de sang qui perle sur mon nez.

"C'est mon plus beau tir."

"Je confirme. Je devrais peut-être essayer de me mettre devant tes cibles pour le championnat ? Apparemment je te fais améliorer tes performances quand je suis dans le collimateur."

Elle rigole, même si c'est forcé.

"Ne me…tentez pas. Mais je ne vous aurais jamais touché, Kondo-san. Ou alors sans faire exprès."

"Et si je m'en étais sorti vivant, j'aurais fait de ton dentiste un homme riche. En faisant exprès. Sinon pour le coup de fil, tu veux te mettre à chialer avant ou après ? Parce que c'est un peu pressé, là..."

_____________________________________

Source de l'image : jrstiller

Posts Récents
Archives
Rechercher par Tags
Retrouvez-nous
  • Facebook Basic Square

© 2023 by EK. Proudly created with Wix.com

Crédits images bannière : http://www.freepik.com