Comment ça marche : le zashiki warashi

Il est temps de s’instruire après les post légèrement houleux de ces dernières semaines. Et puisqu’en ce moment on parle économie, je vais vous informer sur un yôkai relativement méconnu et pourtant source de bien des emmerdements, j’ai nommé : le Zashiki Warashi.

Si d’ordinaire, je donne des conseils pour éviter ou neutraliser les yôkai, il n’en est pas de même pour celui-ci : le Zashiki Warashi ne pose pas réellement de problèmes si vous le croisez, au contraire. C’est s’il s’en va que ça se présente mal pour vous.

Tout d’abord, à quoi ressemble ce yôkai ? Vous qui avez l’habitude de me voir décrire des monceaux de chair puants, munis de griffes, dents, yeux ou orifices superfétatoires et étrangement placés, vous vous attendez sans doute à une description dégueulasse ? Il n’en est rien. Un Zashiki Warashi a l’allure d’un enfant de cinq ou six ans, généralement vêtu d’un kimono et de geta, quoique les spécimens d’aujourd’hui se soient apparemment adaptés et portent des tee-shirt ou des robes, ne conservant que quelques accessoires traditionnels comme un peigne ou un obi. Il est quasiment impossible de différencier un Zashiki Warashi d’un enfant, il ne porte aucun signe distinctif et aime se mélanger à eux, notamment à l’heure du repas pour grapiller quelques bouchées. Il peut arriver - même si c’est rare - que les Zashiki Warashi soient des jumeaux (Personnellement, je n’en ai jamais vu, cependant un document de 1910 traitant du village de Tono, au Nord, relate la rencontre d’un villageois avec des jumelles) mais pour autant que je le sache, cela ne multiplie pas leur effet.

L’effet, parlons-en. Comme je vous le disais, vous avez tout intérêt, si un Zashiki Warashi s’installe chez vous à ce qu’il y reste le plus longtemps possible car c’est un porte-bonheur. Et un porte-bonheur amenant la fortune, excusez du peu : si d’aventure vous avez la confirmation qu’un de ces yôkai a élu domicile dans votre placard, attendez-vous à ce que votre banquier vous invite plus souvent à déjeuner.

Une fois repéré, que faire pour s’assurer que le squatteur ne désquatte pas ?

Tenez impeccablement votre maison.

Oui, ce yôkai est comme votre vieille maman : il ne supporte ni le bordel, ni la crasse (si l’un d’eux s’est un jour pointé chez moi, je pense qu’il est mort en franchissant le seuil) et ne restera pas dans un foyer mal entretenu. Briquez, rangez, organisez et ne déconnez pas avec ça, c’est un crasseux qui vous le dit. Si le Zashiki Warashi ne se sent pas “aimé” chez vous - autrement dit que son environnement n’est pas agréable - il prendra ses cliques et ses claques et ira voir ailleurs.

Cela ne signifiera pas que la fin de votre chance mais le début d’une déveine qui va s’acharner sur vous jusqu’à ce que votre logement se réduise à un carton et votre compte en banque à une allégorie de trou noir. On a beaucoup entendu parler - à l’époque où les yôkai n’étaient pas considérés comme des superstitions de vieillards - de familles riches et influentes dévastées par la misère, les conflits internes et les morts accidentelles du jour au lendemain. Mon clan en a même été victime il y a de cela plusieurs décennies : le fils du maître de l’époque était parti avec l’or de la famille sous le bras, un incendie avait ravagé le quartier des domestiques et des dettes de jeu de provenance douteuse avaient fait leur apparition. Depuis, nous avons pris l’habitude de guetter les Zashiki Warashi à la maison, au cas où. Pour ma part, n’aimant pas jouer sur le fil du rasoir - j’y passe déjà beaucoup de temps - je me suis assuré que jamais l’un de ces yôkai ne puisse venir chez moi. Le fric m’indiffère au plus haut point et sa gestion m’emmerde au moins autant que le ménage.

Mais comment savoir qu’un Zashiki Warashi s’est installé chez vous ? Après tout, vous pourriez être naturellement quelqu’un de veinard (ou de malhonnête, voire les deux), rien à voir avec un foutu yôkai pique-assiette et exigeant. C’est là qu’est le problème : le Zashiki Warashi est une créature plutôt timide qui n’aime pas vraiment se montrer, bien qu’elle adore faire des blagues (sûr qu’elle risque pas de se faire engueuler, vous me direz), en grimpant sur votre lit pendant votre sommeil, en riant ou en faisant de la musique dans les pièces vides jusqu’à ce que vous tendiez l’oreille, en chapardant dans votre cuisine, etc…

Mais ce qui le trahit réellement, c’est son besoin de se promener dans la maison une fois la nuit tombée car il aime déambuler “chez lui” pendant que vous dormez. Afin de le confondre, un peu de cendre ou de farine au sol suffira : si au matin, vous trouvez l’empreinte de pieds minuscules, pas de doute, vous avez un Zashiki Warashi chez vous (ou vous êtes un nain somnambule). Une fois cela vérifié, vous n’avez plus qu’à investir dans un balai si celui en votre possession s’est fossilisé depuis le temps que vous ne l’avez plus touché.

Faites également sentir au yôkai qu’il est le bienvenu, en laissant à son attention de quoi le distraire et le nourrir la nuit : quelques jouets, des sucreries. Le Zashiki Warashi est un peu comme un enfant gâté, à l’exception qu’il ne détruira pas votre voiture, ne fera jamais sa puberté et vous rapportera de l’argent au lieu de vous en coûter. C’est plutôt un bon deal, quand on y réfléchit. Dernier point : n’essayez ni de le capturer, ni de le voir, vous pourriez le faire fuir. Contentez-vous de cette cohabitation sereine et profitez.

Afin d’illustrer ce petit portrait, laissez-moi vous parler d’une affaire toute récente que j’ai eue à traiter, je la trouve assez éloquente.

Un couple avait fait appel à moi sur le conseil d’un “ami” pour un problème de visiteur nocturne indésirable : ils étaient convaincus d’entendre des bruits de pas depuis deux jours, sans jamais voir personne et bien que leur porte soit verrouillée. En arrivant, j’avais été accueilli de manière on ne peut plus fraîche dans leur duplex à Ginza, où madame, visiblement sceptique sur mes “talents” avait posé une liasse devant moi en me priant de régler ça pour le soir même. L’envie de la prier d’aller se faire foutre m’a bien sûr traversé l’esprit mais en bon descendant de renard, j’avais jugé plus intéressant de lui expliquer tout sourire que pour un résultat en moins de vingt quatre heures, ce qu’elle m’avait donné était limite insultant. Ils avaient rajouté sans protester, me laissant seul dans l’appartement.

Une fois les lumières coupées et les volets tirés, j’avais brûlé quelques fuda au sol et répandu leurs cendres afin que l’intrus ne puisse me détecter tout en laissant des traces visibles. Puis je m’étais assis dans le couloir et j’avais fermé les yeux, tous les sens en alerte. Les bruits de pas n’avaient pas tardé à se faire entendre, puis un rire, à peine audible…

Rouvrant les yeux, je découvrais sans surprise ce qui ressemblait à des traces de geta dans la cendre. J’étais en train de les examiner lorsque je m’étais senti observé. En tournant la tête, je croisai le regard d’une gamine en yukata, une énorme fleur de camélia prise dans sa barrette, serrant dans ses mains un paquet de bonbons vraisemblablement fauché dans la cuisine. Nous nous étions observés dans un silence pesant pendant quelques secondes et j’avais finalement levé légèrement la main pour lui faire un signe de connivence. A peine avais-je agité les doigts qu’elle s’était évaporée. Mystère résolu.

L’affaire aurait pu s’arrêter là, j’avais fait mon rapport aux clients en leur expliquant tout ce que vous venez de lire. Je vous restitue la conversation avec madame, elle vaut son pesant d’or.

“Mais vous ne pouvez pas l’enlever, alors ?”

“Hem. Je pourrais saloper votre salon mais je me sentirais un peu coupable de demander à être payé pour ça.”

“Payé, parlons-en ! Vous nous dites que vous ne pouvez rien faire !”

“Je vous ai surtout expliqué que vous aviez attiré une créature qui ne doit pas s’en aller et qui est à la source de votre chance. Vous n’avez rien d’autre à faire que de garder votre intérieur entretenu, vous voulez quoi, m’embaucher comme femme de ménage ? Je préfère vous dire que c’est tout sauf une bonne idée…”

“Non, je veux que vous fassiez partir cette...chose !”

“Je vous annonce que vous avez un ticket gagnant de loterie et vous me demandez de le déchirer ? Vous avez écouté ce que je viens de vous expliquer ou je parle à votre papier-peint depuis tout à l’heure ? Pas qu’il ne me plaise pas, il ne tire par sur le vert comme vous, ceci dit.”

“Faites-la partir ! Ou nous nous passerons de vos services et vous de votre salaire.” (Intervention du mari, que j’avais pris pour une poupée gonflable jusque là, vu son silence et sa mobilité)

“Ah mais là-dessus je vous comprends : si le Zashiki Warashi se tire, vous allez en avoir besoin, de ce fric ! De toute façon, je vous dis qu’il n’y a rien à faire. Vous voulez quoi, que je renverse les poubelles sur votre carrelage ?”

“Ma femme déteste les profiteurs et moi aussi. Et nous ne pouvons pas dormir sereins avec un monstre chez nous, vous pouvez comprendre ça, je pense, surtout pour de simples superstitions. Nous devons notre réussite au travail fourni, pas à un quelconque porte bonheur. Nous sommes entre gens raisonnables et vous serez payé. Faites le nécessaire, c’est tout.”

Je parlais effectivement au papier-peint, donc et surtout au mur qu’il y avait derrière. J’aurais pu foutre en l’air l’appartement, venir vider ma vaisselle sale dans leur évier et bourrer leur placards de mes chaussettes célibataires, ça m’aurait fait marrer. Mais face à tant de connerie auto-satisfaite, j’ai préféré leur rendre le blé et me tirer. La suite, vous la devinez…

Néanmoins, mon anecdote ne serait pas complète sans un petit détail que je trouve tout à fait délectable. La femme de monsieur travaille à la banque Mizuho.

Oui, oui, cette banque-ci.

Je ne suis pas du genre à ne tirer du malheur des autres que la satisfaction d’avoir eu raison, ce n’est pas mon genre. Mais très franchement, je pense avoir droit à une dérogation sur ce coup-là.

Pour conclure, si le soir en vous endormant, au moment où votre esprit plonge, il vous semble entendre des bruits de pas, des rires étouffés et que votre voisin du dessus n’a pas d’enfant, que vous vous demandez si vous êtes déjà en train de rêver...Inutile de m'appeler.

Laissez plutôt quelques bonbons sur votre chevet.

C’est l’investissement le plus sûr que je connaisse.

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Source de l'image : maccath

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