Indispensables toxiques

Êtes-vous d’un tempérament jaloux ? Envieux ? Lâche ? Éprouvez-vous vos sentiments de manière larvée, rentrée, se nouent-ils lentement autour de votre gorge plutôt que d’être hurlés haut et fort ? Serrez-vous souvent les dents pour décapiter cette colère qui menace de ramper hors de votre bouche, sur vos mots dangereux ? Les sentez-vous, comme autant d’insectes vrombissants, retomber dans votre poitrine, frapper votre cœur, pendant que vous continuez de sourire ?

Souffrez-vous de cette hypocrisie douce que nous entretenons pour une vie sociale sans vagues ?

Alors ce dont je vais vous parler aujourd’hui vous sera familier.

Ces émotions se diluent ensemble, multipliant par dix les flux d’énergie qui se nourrissent de ce que nous ressentons : joie, désir, frustration...

Colère.

Haine.

Rancœur.

Un bouillon de culture, je dirais, certains praticiens parlent même de “miasme” : une somme des sentiments négatifs, qui pourrit, contamine tout et ne cesse de grossir en transformant tout ce qu’elle touche en une émanation pure de mal. Ce flux, cette énergie, nourrie par les sentiments les plus négatifs, haine, jalousie, rage, frustration, c’est ce qu’on appelle la Malveillance.

Et pour une fois dans un “Comment ça marche”, je vais parler par l’exemple en vous racontant ma toute première enquête en “solo”, sans Kaemon, mais tout de même flanqué d’un aide de camp.

On travaille tellement mieux, à seize ans, secondé par son faux grand frère, presque mafieux et véritablement incestueux.

Et on trouverait difficilement plus fin connaisseur d’émotions néfastes que Murakami dans tout Tokyo : depuis ce jour et jusqu’à la fin de nos deux foutues existences, il demeure mon absolue référence des remugles du cœur.

***

Narashino, Avril 2004

“Tu vas te flinguer les poumons, Jun.”

“C’est pas moi qui manque de souffle, ici.”

Il a allumé sa clope en lâchant le volant d’une main et m’a contemplé du coin de l’œil, guettant la seconde où j’allais le reprendre. Je soupire et regarde la route - ça en fait au moins un sur deux.

“Tu as VRAIMENT ton permis ?”

“Non. Mais comme tu t’en doutais en montant dans la bagnole, on est complices.”

“Et si on se fait arrêter ?”

“Tu diras qui tu es et les flics fermeront leur gueule.”

“Et Kaemon me consignera.”

“Et Kaemon te consignera.”

Son sourire a quelque chose de presque satisfait. Pas amusé. Satisfait. Une montée de colère, à peine un sursaut me fait frémir le diaphragme, puis retombe. J’expire lentement et me renfonce dans le fauteuil.

“Tu pourrais arrêter ? Faut que je fasse le vide avant qu’on arrive… et tu devrais, toi aussi, sinon, on ne sentira rien.”

Il me jette un autre coup d’œil et enclenche le clignotant pour prendre à gauche, en direction de la voie rapide. Puis, il ouvre la vitre côté passager, me balayant le visage d’un air froid, qui sent le sel, l’essence et le bitume humide. Le bord de mer est à quelques centaines de mètres mais s’engouffre dans mes pores et mes poumons. C’est presque irrespirable.

“Je n’avais pas chaud, Jun.”

Il ne me répond pas mais continue à sourire, se tourne et presse sur le bouton de ma ceinture.

“Qu’est-ce que tu fais ?”

Alors que je m’apprête à réenclencher l’attache, il me saisit le poignet et l’immobilise. Jun a de longs doigts nerveux, une poigne métallique, froide, douloureuse.

“Qu’est-ce que tu fais ???!”

Il ne répond toujours pas, et ne me regarde plus, concentré sur la route. Le moteur monte dans les aigus et je me sens lentement, implacablement immobilisé contre mon siège, par une force progressive alors que l’air par la vitre me coupe le souffle. Mon torse est irrésistiblement comprimé, ma tête écrasée contre le dossier alors que la voiture prend de la vitesse et que l’horizon devient une ligne continue devant nous. Et le moteur hurle, hystérique, en même temps qu’une voix dans ma tête. Paniqué, j’essaie de me dégager, frappe les doigts de Jun, agrippe sa main.

“Lâche-moi… ARRÊTE !!!!! JUN, T’ES MALADE !!!!! ARRÊTE, ARRÊTE !!!!!”

Mon corps est comme broyé, paralysé et ma voix suffoquée par le manque d’oxygène, étranglée par les bulles de paniques qui explosent dans ma poitrine. Mais la main de Jun ne me lâche toujours pas. Il sourit et accélère encore.

“Ferme les yeux.”

“LÂCHE-MOI !!! On va se tuer !!!”

“Je te lâche. Mais ferme les yeux. Je sais ce que fais. Ok ?”

Sa poigne se desserre, lentement, avec précaution, mais ramène ma main sur le siège, où je m'agrippe, le souffle court.

“Ferme.”

Je suis trop tétanisé pour penser à l’envoyer chier et la trouille fait le reste. De toute façon, la violence de l’air marin s’engouffrant par la fenêtre ouverte me brûle les yeux.

“Détends-toi. Je sais ce que je fais.”

Il m’a complètement lâché et je suppose - j’espère - que sa main est revenue sur le volant.

L’adrénaline retombe lentement, se retirant comme une marée brûlante, qui me laisse les muscles en coton. Je respire plus lentement… et à la peur se substitue la sensation de vitesse. Une bouffée de vertige, entêtante, soulante comme un alcool frelaté. Le vent me gifle et mon corps est pris d’une étrange fébrilité.

“Je vais pas nous planter. Profite.”

La voix de Jun résonne, comme un appel lointain, grésillant. À cette vitesse, les voix des esprits, les auras, les sensations parasites sont une sorte de kaléidoscope que diluent mes propres émotions. Je rouvre les yeux et me penche vers le pare-brise. La mer ressemble à une flaque d’argent fondu sur laquelle le soleil rebondit, la glissière de sécurité est une ligne blanche sans fin et les autres voitures émettent des bourdonnements distants, irréels.

Et Jun sourit.

Il tient fermement son volant, accoudé à la vitre. On roule à plus de deux cent. Le moteur ne hurle plus et la pression contre moi s’est apaisée, lovée contre mon buste et mon cœur, qui tressaille encore. Mais différemment. Je ne peux pas détacher mes yeux de l’univers qui défile à toute allure, le couloir de lumières et de formes floues dans lequel nous nous enfonçons. Et la sensation qui monte et congestionne mon cerveau. Une pression qui monte dans mes poumons.

“Vas-y. Gueule. Gueule.”

Jun a parlé presque en même temps que la voix de mon crâne. Il me désigne le bord de mer.

“T’as des kilomètres d’univers rien que pour toi.”

Je vais pas faire, ça, Jun, ça rime à rien.

Sérieusement, Jun ?

C’est à peu près ce que j’aurais répondu si on avait pas été lancés à deux cent bornes à l’heure, seuls, loin de Saitama, asphyxiés par l’iode, le sel et l’odeur d’asphalte brûlante. La bulle d’air dans mes poumons vient d’éclater. Je ne reconnais pas ma propre voix quand elle explose dans la voiture… Et que Jun, hilare, m’imite. Nos voix font vibrer l’air et j’avale une tonne d’oxygène jusqu’à avoir la tête qui tourne, pour recommencer, au diapason avec Jun et le grondement de la voiture.

“Alors ?? Tu le fais, le vide, là ?? C’est autre chose que ta méditation !??!”

Je suis hors d’haleine. J’ai l’impression d’avoir quelque chose qui manque dans la poitrine, un vide angoissant… et agréable. Le décor autour de nous ralentit, progressivement, et je me cale contre le dossier avec un soupir, jusqu’à ce que la glissière redevienne visible et que Jun enclenche le clignotant pour sortir.

“Shin-Narashino… Shin-Narashinoooooo… terminus de notre ligne !” Imite-t-il avec une voix de fausset les annonces de la JR Line.

“T’es con.”

“Quoi, t’aimes pas ma voix d’hôtesse porno ?” Se marre-t-il en se garant.

“T’es très con. On est là pour bosser.”

“J’oublie pas. Passe-moi le sac.”

Il a jeté à mes pieds un sac de sport quand je suis monté à Saitama, en me disant que c’était du “matériel”. Je n’ai pas cessé de le tâter du pied en me demandant ce qu’il entendait par là. Il l’ouvre et en sort ce qui ressemble à une chemise et une veste d’uniforme. Puis il se désape, tranquillement, me balançant pratiquement à la gueule sa chemise et son gilet qui sentent la cigarette et le parfum.

“Ha, mais ça pue ton truc, tu mets QUOI dessus ?”

“De l’après-rasage. Tu peux pas connaître.”

“Connard.”

“Mate et ferme ta gueule, tu veux ? Et arrête de m’insulter, tu vas me filer une demi-molle.”

J’étouffe une protestation et bazarde ses fringues sur la banquette arrière pendant qu’il boutonne la chemise, jusqu’aux manches, puis la veste, avant de sortir du sac un peigne et de se recoiffer, l’œil collé au rétro, séparant nettement sa frange. Il fait claquer sa langue et s’humidifie les lèvres.

“Voilà. Je suis passé du yak’ infréquentable au meilleur copain du premier de la classe, comme ça. Tu sais, celui qui se fait sauter dans le bureau du dirlo pour avoir ses exams plutôt que dans les chiottes de boîte pour ses consos gratuites.”

“T’es DÉGUEULASSE ! “ Je m’étrangle en sortant de la voiture, accompagné par son rire, avant qu’il ne m’imite, planquant son paquet de cigarettes dans la poche de sa veste. Je sors de ma sacoche en cuir les instructions de Kaemon. Adresse du client, passif, montant de la facture, tout y est, classé, étiqueté, agrafé. En me voyant consulter les fiches, Jun renifle.

“Oh bordel. On dirait un fonctionnaire.”

“Je SUIS un fonctionnaire. Et comment veux-tu bosser si on ne sait même pas où on va ?”

“Moi je sais où j’aimerais aller.” Souffle-t-il, si près de mon oreille que je manque lui envoyer le dossier dans la gueule, par réflexe.

“Espèce de... CON !!”

“Tu te répètes. Alors, notre client, c’est qui ?”

“Keisuke Shibata, trente-cinq ans. Professeur au collège Dainana. Il a fait un malaise il y a huit jours à la mairie et depuis, sa santé se dégrade. Les médecins ont fait tous les examens possibles et n’ont pu émettre aucun diagnostic. Sa femme a demandé à ce qu’il rentre chez lui.”

Nous nous enfonçons dans les ruelles de Narashino, entre les habitations, et Jun me pilote alors que je lis tout en marchant.

“Il est en train de… mourir. Et je crois que sa femme le sait.”

“Bah, c’est une forme de diagnostic, non ?”

“C’est pas marrant, Jun.”

“Je déconnais pas. On a une info : c’est assez fort pour le tuer en une petite semaine. Donc prudence. Woooowoo, gaffe !”

Il me saisit par le revers de ma chemise alors que je m’apprête à faire un free-hug à un poteau électrique et il me prend le dossier des mains.

“Tout ça nous dit pas l’essentiel, Kondo.”

“À savoir ?”

“L’adresse. Tu sais où tu nous emmènes ?”

Silence. Je regarde autour de moi, cherche un panneau des yeux, une plaque indiquant le pâté de maison, sous le regard narquois de Jun, qui prend le temps de s’allumer une autre clope, me laisser paniquer, chercher un plan, ne pas le trouver et admettre qu’on est perdus. Il ne commente pas, sort son portable et allume le GPS, qui nous ramène, sirupeux, à la voiture avant de nous envoyer dans la direction opposée. Arrivé à destination, Jun me rend le dossier et s’écarte pour me laisser passer le portail, sourire aux lèvres.

“Savoir où on va, hm ?”

“C’est bon, Jun. Je ne peux pas penser à tout.”

“Faut dire que t’es déjà très occupé à penser à rien.”

La maison du client est semblable aux autres habitations du quartier, un cube blanc défraîchi par le temps mais bien entretenu. Je m’attarde quelques secondes dans le jardin et Jun me fait un signe négatif. Tout est normal. Je relève les yeux sur les fenêtres. Il s’en dégage l’aura de vie habituelle, à peine troublée par celle, plus amère, de la maladie.

“Il s’éteint.” Notifie Jun, en même temps que moi.

“Mais pas tout seul.”

Je ne ressens pas la présence d’esprits morts mais quelque chose d’autre, d’empoisonné, venimeux et vivace qui imbibe les lieux. J’accélère le pas jusqu’à la porte d’entrée et sonne, pour me faire ouvrir par…

Une fille de mon âge, les yeux éteints, le visage masqué d’un voile morne de chagrin ravalé.

“C’est pour quoi ?”

Je reste la main en suspens, cherche des mots qui ne viennent pas et sens qu’on m’écarte.

“Veuillez nous excuser. Nous cherchons Shibata-sensei.”

Jun sourit et salue, en me tirant prudemment derrière lui.

“On nous a dit au collège qu’il était malade. Je m’appelle Murakami et je suis le chef du conseil de classe au lycée. J'ai eu Shibata-sensei pendant mes deux dernières années. J’apporte un mot de la part de tous les élèves pour lui.”

Qu’est-ce qu’il raconte ?? Je veux le reprendre et il me plaque une main sur la bouche, sans quitter la fille des yeux.

“On ne le fatiguera pas. Mais on a pensé que ça lui ferait du bien.”

“Qu’est-ce que c’est, Chichi-chan ?”

“Des élèves d’otō-san.”

La mère a l’air plus composée que la fille et nous sourit à tous les deux. À Jun, surtout, qui répète son texte, qu’il est désolé de déranger, qu’on ne restera pas longtemps.

“Je vais voir s’il est réveillé.”

Jun m’attrape par le bras alors que nous pénétrons dans le salon :

“Va l’examiner sans moi. Je t’attends ici. Et grille pas notre couverture.”

“T’es dingue ! Et si elle vérifie ? C’est quoi l’intérêt de lui mentir ? ”

“Tu vérifies rien quand ton mari est en train de crever à petit feux. Vas-y, on se retrouve dehors.”

Il me pousse vers la mère, qui me fait signe. J’ai un nœud dans l’estomac, les mots se bousculent dans ma gorge. J’avais tout répété avec Kaemon avant de venir, bien étudié le dossier, j’avais mon texte prêt.

“Il est réveillé. Vous pouvez monter.”

Jun m’a mis l’équivalent d’une balayette, théâtralement parlant. Jun, qui est déjà en train de draguer la fille du client et m’ignore. Je reste planté, les bras serrés sur mon dossier, tétanisé. Paniqué. Tout s’embrouille. L’épouse du client s’approche et me demande si tout va bien. Malgré son sourire, son aura, les émotions qui imprègnent les ombres de son visage ne trompent pas. Son chagrin a une odeur d’eau de mer, de nuits éveillées, de peurs épuisées. Je bafouille. Mon assurance trébuche, vacille, mais reste debout.

“Ce… c’est...mon… mon professeur préféré. Je suis… on est. Très tristes. Au collège. On espère qu’il va bientôt revenir.”

“C’est gentil.”

L’eau de mer… que je viens de troubler.

“Votre camarade ne vient pas ?”

“Il… Il me rejoint.”

“Je vous demanderais de ne pas être trop long, nous attendons quelqu’un.”

Pourquoi je joue son jeu ? Pourquoi je mens à cette femme ? À ma cliente, qui espère que je vais sauver son mari ? Tout s’enchaîne et je contrôle plus rien. Je monte à l’étage, le regard rivé droit devant moi et me retrouve dans un couloir plongé dans la pénombre. Au bout duquel j’entends l’âme mourante. Je respire. Une fois. Deux fois. Mon premier client.

Mon premier travail.

Je suis onmyôji. Je peux sauver cet homme. Kaemon ne m’aurait jamais mis sur cette affaire s’il n’était pas sûr que je puisse sauver cet homme. Je vais le sauver.

Je vais le sauver.

Je vais trouver. Comprendre le mal. Je suis onmyôji, le mal est mon métier.

Si j’arrête d’écouter Jun. Pourquoi j’écoute Jun ?

Je sais ce que je fais

Lentement, mais plus assurément, je remonte le couloir derrière ma cliente, qui pousse la porte, envoyant une bouffée légère de renfermé, d’alcool, de maladie. Elle crie. Et mes jambes ne m’obéissent plus. Je me précipite, l’écarte pour entrer dans la chambre.

Shibata, pris de convulsion, vomit du sang à même la moquette et tourne vers moi un regard usé, au désespoir, refermant sur ses draps des mains grisâtres, prises de tremblement.

Le reste n’est plus qu’un kaléidoscope de sensations. Noires et rouges.

Le mal.

***

“Tu te sens mieux ?”

Jun me frictionne lentement les épaules, puis me tend une petite bouteille de la voiture.

“Qu’est-ce que c’est…”

“Vodka. Tu avales d’un coup, sans réfléchir. Ça va remettre de l’ordre, y’a pas assez pour t’envoyer au tapis. Allez.”

Nous sommes assis à quelques rues de la maison de Shibata, à même le trottoir, tous les deux. J’ai encore les mains moites.

“Je suppose que t’as pas interrogé le client ?”

“Dans son état ?”

En soupirant, il se laisse tomber à côté de moi et se passe une main sur la nuque.

“Dans TON état, surtout. Tes conclusions ?”

“Ce n’est pas un fantôme, j’ai senti la présence d’un esprit vivant… une malédiction ou quelque

chose comme ça. C’était… comme une aura noire, quelque chose de nocif dans lequel il baignait, une chape refermée sur lui, qui le tue à petit feu.”

Je respire pesamment et Jun m’adresse un claquement de langue désapprobateur.

“Va falloir que tu prennes de la bouteille, sans déconner. Si une pauvre malédiction te fout les boyaux au jus, tu vas jamais tenir. Et je VEUX que tu tiennes. Ok ? Bois.”

Je m’exécute, machinalement, sens la brûlure fugace sur ma langue, dans ma gorge, ma poitrine, une injection soudaine de chaleur et de douleur, mêlée à l’amertume, qui éclate dans mon cerveau. Je tousse, respire à fond et Jun me dévisage.

“Tu tiens ?”

“Oui.”

“Super. J’ai une piste.”

“Une… ?”

Il me colle un post-it sous le nez.

“La fille du client… Je l’ai un peu chauffée.”

Les dernières gouttes de vodka restent coincées et je suis secoué par une toux douloureuse, que Jun ponctue de coups secs dans mon dos.

“Chau… chauffée ? Jun, merde, elle… est en train de perdre son père !!!”

“Ben ça la refroidit pas.”

Je serre la bouteille entre mes mains et la lui balance. Je déteste quand il fait ça. J’abhorre qu’il fasse ça.

“Ça va, je l’ai pas décapsulée, juste un peu allumée !”

“J’aurais JAMAIS dû écouter tes conneries ! On a MENTI à notre cliente ! Pour quoi faire ? Parce que ça t’amuses ? Pour que tu puisses draguer ?! Shibata va mourir!!! Et Kaemon va nous TUER, tout ça parce que je t’ai écouté !”

Je me relève brusquement et récupère le dossier, que je cale sous mon bras, toisant Jun.

“Je vais retourner voir la cliente et je… je préférerais y aller sans toi.”

“Ok.”

Il s’adosse contre la voiture, nonchalant, les jambes croisées et me retourne mon regard, amusé de voir que je le soutiens.

“Je… je reviens.”

“C’est ça. On patientera pour ma piste ?"

Il a attendu que j'ai tourné les talons pour laisser tomber cette dernière phrase, laissant traîner sa voix jusqu'à ce que je m'immobilise. Je lui jette un regard hésitant et le vois m'agiter son post-it rose, toujours à demi allongé contre la portière.

"J'ai deux noms. Des lycéens que Shibata a alignés pour racket et fait envoyer devant les flics. Ils ont menacé sa fille. Ils pourraient avoir envie de s'essayer à la magie ?"

Lentement, il replie le papier entre deux doigts, sans me quitter des yeux. Le déplie. Le replie.

"Vouloir se débarrasser de cet enfoiré de prof, en douce. Se trouver un livre à la con avec une malédiction à reproduire et…"

Il passe le pouce le long de sa pomme d'Adam, lentement.

"Un viol, on peut se faire choper. Un sort, c'est impossible à tracer. Un truc de type qui a pas de couilles, hmmm ?"

"Faut pas avoir de couilles pour violer non plus, Jun." Je réplique du bout des lèvres.

"Ça aide un peu, quand même."

"Ça ne me fait pas rire."

"Ma théorie te plaît pas."

Mon regard va du portail de Shibata à Jun, qui ne cesse de jouer avec son post-it, du bout des doigts, le faisant légèrement glisser le long du moignon qui lui reste à la place de l'auriculaire. Il m'a décrit la douleur, une seule fois. Sans avoir besoin de parler. Il a suffi qu'il me le montre.

"Ou c'est parce que c'est la mienne ?"

Il me regarde céder, contemple, serein, ma belle assurance s'écouler comme du sable alors que je reviens vers lui.

"Pourquoi tu as fait ce cirque avec la famille ?"

"T'es un pur, Kondo. Tu le sais, ça ?"

D'une poussée paresseuse, il se redresse pour me faire face et se penche lentement sur moi, de ses deux ans, dix centimètres et quelques points de QI supplémentaires. En piétinant paisiblement ma distance personnelle, que je renonce à sauver.

"Tellement pur que t'es persuadé de déteindre sur le reste du monde. Tellement pur qu'il te viendrait jamais à l'idée que la famille puisse faire partie des coupables."

Il déplie lentement le post-it près de mes yeux.

"Et qu'on fait pas d'exception. D'après le GPS, le collège est à dix minutes à pieds. C'est moi qui pilote."

Je jette encore un regard vers la maison de Shibata et frissonne. Cette sensation... j'ai l'impression de l'avoir absorbée, qu'elle m'imprègne. L'impression d'être contaminé. Jun me colle une main sur l'épaule, presque un coup de poing.

"Ho. Redescends."

"Tu... tu n'as rien senti ? Quand tu m'as sorti de la chambre de Shibata, tu ne l'as pas sentie ? "

"Le sensoriel, c'est TON job, Kondo."

Et il me traîne derrière lui, le nez sur son GPS. Nous longeons un parc, et, au fur et à mesure que nous nous rapprochons, je sens une angoisse violente qui me serre les poumons, compresse tous mes organes, mes sens s'affole et ma nuque se raidit. Jun me jette un regard rapide par-dessus l’épaule.

"Quoi ?"

"C'est ici… Il y a quelque chose… "

Les bâtiments du collège se découpent dans le ciel à quelques mètres de nous et je ralentis, pris de nausée. Lorsque Jun me voit chanceler, il rempoche son téléphone, aux aguets.

"Tu ne sens… rien ?"

"Rien d'autre que toi qui tourne de l'œil."